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Explorer la perception du temps sous un nouvel angle : interview de Quentin Hallez
Mis en ligne le 18 février 2026
Le chercheur Quentin Hallez étudie les dysfonctionnements de notre perception du temps pour comprendre comment ils peuvent impacter notre santé mentale. Lors de cet entretien, il nous dévoile ses recherches et projets en partenariat avec Le Vinatier.
Q : M. Hallez, pourriez-vous nous parler de votre parcours académique et professionnel, en particulier de votre expérience en psychiatrie ?
Pour lever toute ambiguïté, mon ancrage n'est pas celui de la psychiatrie médicale, mais celui de la psychologie cognitive et développementale. J'ai toujours été fasciné par la "mécanique" de l'esprit humain et la logique de nos jugements.
C'est cette curiosité qui m'a mené à mon doctorat à l’Université Clermont Auvergne en 2017. Mon objectif était alors de comprendre le développement de la perception du temps chez l'enfant. Pour y parvenir, j'ai cherché à modéliser l'évolution de ces mécanismes cognitifs, en utilisant notamment des réseaux de neurones pour en simuler le fonctionnement. J'ai eu la chance de mener ces travaux dans le cadre du programme européen Horizon 2020, un contexte qui m'a permis de nouer des collaborations internationales très tôt dans ma carrière.
Après l’obtention de ma thèse de doctorat en juillet 2019, mon parcours s'est ancré à l'Université Lumière Lyon 2. J'y ai débuté comme Attaché Temporaire (ATER) avant d'y être recruté sur mon poste actuel de Maître de Conférences en septembre 2020. Cette trajectoire a abouti à la soutenance de mon HDR (Habilitation à Diriger des Recherches) en 2024, intitulée « À la recherche du temps perçu : développement, interférences et applications pratiques ».
Q : Pouvez-vous nous parler de vos recherches actuelles et celle(s) menée(s) avec Le Vinatier ?
Mon activité scientifique a récemment opéré un virage stratégique. Je suis passé de la modélisation théorique de la perception du temps à une perspective résolument appliquée. Je cherche désormais à comprendre comment les dysfonctionnements de notre perception du temps peuvent impacter notre santé mentale. Mais je considère aussi la réciproque, car j'envisage cette relation comme étant bijective : la pathologie mentale modifie, elle aussi, notre rapport au temps.
C'est tout l'enjeu de ma collaboration avec le Vinatier. Nous partons d'un constat clinique fort : le temps subjectif semble "distordu" chez les patients souffrant de certaines pathologies. Mon objectif est d'étudier le rôle central de ces biais temporels dans l'émergence et/ou le maintien de deux troubles majeurs : les addictions et les troubles du comportement alimentaire (TCA). Concrètement, nous cherchons à déterminer si cette perception altérée du temps (par exemple, la sensation que le temps se fige ou s'accélère lors d'une prise alimentaire ou d'un comportement addictif) n'est pas qu'un simple symptôme, mais bien un mécanisme causal.
Notre hypothèse repose sur un piège temporel à double entrée. D'un côté, lors de la phase de manque ou de restriction, le temps semble se dilater et s’étirer éternellement, ce qui rend l'effort de résistance cognitivement épuisant et précipite la perte de contrôle. Cette dilatation peut d'ailleurs donner au sujet l'illusion que sa dernière consommation remonte à très longtemps. De l'autre, lors du passage à l'acte (crise ou consommation), le temps subjectif s'accélère brutalement. Cette contraction donne la sensation trompeuse que l'épisode a été trop bref et que la prise était insuffisante. Ce mécanisme pervers pourrait donc augmenter la fréquence des passages à l'acte tout en minimisant la conscience de ce qui a été consommé.
Si nous validons ce mécanisme et prouvons l’effet causal de la perception du temps dans les troubles, cela ouvrirait la voie à de nouvelles pistes thérapeutiques basées sur la remédiation cognitive : apprendre à réajuster cette perception pour restaurer le sentiment de maîtrise et une juste conscience des quantités consommées.
Q : Pourquoi avoir choisi l’établissement pour ces recherches ?
Le choix du Vinatier s'est imposé comme une évidence pour deux raisons majeures : l'une est pragmatique, l'autre est purement scientifique.
La première raison, c'est la rencontre avec le terrain. Pour mener à bien ces travaux, l'accès à la population est évidemment la clé de voûte du projet. Collaborer avec un établissement de référence me permet de travailler directement au contact des patients. C'est ce qui donne tout son sens à ma démarche actuelle : sortir la recherche des laboratoires universitaires pour lui donner une utilité pratique et concrète, au service direct du soin.
La seconde raison est plus fondamentale : elle touche à la robustesse des théories présentes dans la littérature scientifique. Aujourd'hui, la quasi-totalité des modèles de perception du temps sur lesquels les chercheurs se basent ont été construits et validés sur des populations dites "normatives" (sans troubles). C'est un biais majeur. Pour moi, la validité d'un modèle théorique ne se prouve pas quand "tout va bien". Pour qu'un modèle soit réellement solide, il doit être universel. Il faut qu'il puisse fonctionner et être éprouvé à travers toutes les réalités subjectives, y compris celles qui sont bousculées par la pathologie. C'est ici, au travers de cette clinique, que nous pourrons véritablement éprouver nos modèles et nos hypothèses.
Q : Quelles sont les implications pratiques de vos recherches pour les cliniciens et/ou paramédicaux?
Bien que les prémisses de nos travaux soient fortement ancrées dans la théorie, les implications pourraient très rapidement devenir concrètes pour les équipes soignantes et paramédicales. Ces retombées se dessinent à trois niveaux :
- Le premier est immédiat, c'est celui de la compréhension clinique. Nos travaux offrent une nouvelle grille de lecture. Pouvoir expliquer à un patient que sa perte de contrôle n'est pas un manque de volonté, mais la conséquence d'une horloge interne "emballée" par l'anxiété, c'est déjà thérapeutique. Cela permet de déculpabiliser le patient et de donner du sens à son vécu.
- Le deuxième niveau est celui du dépistage. Nous travaillons au développement d'outils numériques (comme l’idée de développer des applications sur smartphone) capables de mesurer ces biais objectivement. L'idée est de fournir aux cliniciens un indicateur cognitif fiable. Si l'on repère qu'un adolescent présente une distorsion massive du temps face à la nourriture, cela pourrait constituer un marqueur de risque précoce pour ce sujet de développer un trouble du comportement alimentaire par la suite.
- Enfin, le troisième niveau est l'intervention. C'est l'objectif final : mettre à disposition des protocoles de remédiation cognitive. Il s'agit d'offrir aux soignants une thérapie cognitive non médicamenteuse complémentaire, pour entraîner le patient à réajuster sa perception et ainsi restaurer son sentiment de maîtrise.
Q : Vous avez publié il y a un peu un article sur le «Sensation of time passing during meals and risks of eating disorders: A pilot study in a non-clinical sample» Dans cette étude pilote, vous montrez que la sensation du temps qui passe pendant les repas est associée à des facteurs de risque des troubles du comportement alimentaire, même dans une population non clinique. En quoi ces résultats ouvrent-ils des pistes pour le repérage précoce ou la prévention ?
Tout à fait. Ce que cette étude pilote met en lumière est crucial : la distorsion du temps n'est pas uniquement l'apanage des patients diagnostiqués. Elle est déjà présente, à bas bruit, chez des personnes qui ne remplissent pas totalement les cases de diagnostiques TCA, mais qui présentent une vulnérabilité.
Ces résultats ouvrent deux pistes majeures.
- Premièrement, pour le repérage précoce, cela suggère que la perception du temps pourrait être un marqueur "prodromique", c'est-à-dire un signe avant-coureur. Aujourd'hui, le diagnostic arrive souvent tard, une fois que les symptômes physiques ou comportementaux sont installés. Si nous confirmons que cette altération de l'horloge interne précède le trouble avéré, nous pourrions développer des outils de dépistage beaucoup plus sensibles. L'idée serait de repérer cette "signature cognitive" chez des personnes à risque avant même qu'elles ne basculent dans la pathologie.
- Une seconde piste serait celle de la prévention, cela pourrait changer notre angle d'attaque. Plutôt que de se focaliser uniquement sur les symptômes visibles comme la prise alimentaire ou la courbe de poids, nous pouvons nous intéresser au vécu subjectif du moment. Si l'on détecte chez un adolescent que les repas commencent à être perçus comme interminables, nous pouvons intervenir immédiatement sur cette perception. En lui apprenant à réguler ce stress temporel, nous pourrions travailler à désamorcer le mécanisme d'évitement ou de perte de contrôle avant qu'il ne s'enracine.
Q : Pourriez-vous nous parlez de vos futures collaborations avec le Vinatier ou des projets que vous souhaiteriez promouvoir ou développer avec le Vinatier ?
Dans un premier temps, l’idée serait de pouvoir démarrer le travail de terrain et d’initier les protocoles visant à mesurer l'influence des stimuli addictifs et alimentaires sur la perception du temps des patients. L'objectif est de commencer à récolter des premières données probantes pour éprouver nos modèles théoriques face à la réalité clinique. À titre d'exemple, je pense à l’utilisation d’un petit "carrousel" . C'est un dispositif pour présenter aux patients des objets réels (nourriture ou stimuli addictifs) plutôt que de simples images sur écran. Ce type d'outil, une fois développé, serait un atout formidable pour affiner les mesures comportementales.
Cependant, nous sommes conscients que la validation robuste de ces hypothèses est un travail de longue haleine. Pour passer d'une étude pilote à une validation scientifique capable de transformer les pratiques de soins, nous devrons multiplier les mesures et les types de suivis. C'est un processus lourd et exigeant sur le long terme. C'est dans cette perspective de montée en puissance que je souhaiterais promouvoir le financement d'un contrat doctoral sur la thématique de la perception du temps chez le sujet dépendant. L'arrivée d'un doctorant nous permettrait d'accélérer considérablement le rythme de ces travaux. Cela nous aiderait à intensifier la récolte de données pour obtenir plus rapidement des résultats concrets et transférables vers la clinique.
Je tiens toutefois à souligner que je ne conçois pas la recherche en vase clos. Je reste un chercheur ouvert et je serai ravi d'échanger avec les équipes cliniques pour voir comment mon expertise sur le Temps pourrait s'hybrider avec d'autres projets du Vinatier
Q : Souhaitez-vous ajouter quelque chose à cette interview ?
Si je devais ajouter un dernier mot, ce serait pour insister sur le sens que cette collaboration donne à mon travail. Pendant longtemps, j'ai étudié le temps comme un objet théorique de laboratoire. Aujourd'hui, grâce au Vinatier, j'ai l'opportunité de transformer cette expertise fondamentale en solutions concrètes pour le soin. C'est un défi passionnant.




