Les défis de l’école inclusive

Nicolas Chambon, Sociologue, Directeur de publication Rhizome – Orspere-Samdarra, MCF associé – Université Lumière – Lyon 2, CMW

L’école prend-elle soin ? Cette question n’aurait eu guère de sens au xixe, voire au xxe siècle, tant la mission de l’école était claire : instruire. Depuis, la perspective de devoir « prendre soin » se pose à mesure que l’individualisation imprègne l’organisation sociale. La crise sanitaire et sociétale de la pandémie de COVID-19, amplifiant les inégalités sociales et de santé, a relevé l’importance du rôle que joue l’école au-delà de sa fonction éducative.

Aujourd’hui, il importe d’assurer une scolarisation à toutes et à tous en prenant en compte les singularités et les besoins éducatifs particuliers de chacun. Toutefois, cette volonté de développer le programme « inclusif » n’est pas sans susciter engouement pour les uns, crainte, critique ou tout simplement interrogations pour les autres. À rebours d’un discours alarmiste, ce Rhizome suppose que le paradigme de l’inclusion, à destination a priori des personnes les plus exclues (élèves en situation de handicap, élèves allophones nouvellement arrivés en France…), concerne tout un chacun potentiellement confronté à des états de trouble, à l’exclusion ou à l’insécurité sociale. L’inclusion scolaire, projet à la fois pragmatiste et idéaliste, représente des défis majeurs.

Lutter contre les inégalités sociales et la hiérarchisation cognitive

Deux constats résonnent peut-être trop comme des évidences. D’une part, l’école ne parvient pas à réduire les inégalités sociales, ou plutôt ne paraît pas être à la hauteur des attentes de résorption de ces inégalités. D’autre part, l’école n’est pas toujours vécue comme un lieu d’épanouissement pour certains élèves qui peuvent y subir brimades et violences, induisant des impacts psychologiques importants. Il apparaît aujourd’hui évident que la santé et la santé mentale à l’âge adulte sont influencées par l’anxiété ou la violence vécue durant les périodes d’enfance et d’adolescence. L’école est à la fois la première instance de socialisation, mais aussi l’environnement dans lequel l’enfant se développe psychiquement.

Le champ éducatif, comme celui du sanitaire et du social, est appelé à se transformer pour se concentrer sur les forces et les compétences des élèves et non sur leurs faiblesses. Éviter la stigmatisation, promouvoir la neurodiversité et lutter contre la ségrégation sociale permettent d’avoir une attention sur les inégalités et de tenter d’y remédier. Ce Rhizome, à bien des égards, problématise la place du soin « dans » et « hors » l’école. Ouvrir l’école, trouver des relais, des liens avec l’extérieur reviennent comme des leitmotivs.

Redonner du sens au collectif

De nombreux articles de ce numéro évoquent la nécessité du collectif, tout comme les difficultés à le faire aujourd’hui exister. Devoir proposer un enseignement pour toutes et tous, tout en « prenant soin » individuellement des élèves constitue une difficulté prégnante. Favoriser et maintenir le collectif est d’ailleurs l’un des enjeux majeurs de l’école, certes éprouvant pour les élèves et enseignants, mais ô combien précieux. D’un côté, il importe de sortir de la rigidité et de la conformité ; de l’autre, il apparaît primordial d’offrir des espaces d’apprentissage collectifs.

L’offre numérique rebat d’ailleurs les cartes de l’inclusion et de l’exclusion, cette nouvelle modalité d’enseignement ayant comme effet de pouvoir tout aussi bien exclure certaines personnes du collectif que de le régénérer. Néanmoins, les « mondes virtuels », notamment à travers les réseaux sociaux, peuvent se placer en concurrence de l’école en contribuant à l’affirmation publique d’autres « vérités » et en contrevenant aux savoirs qui y sont dispensés. De plus, en étant plus intéressés par la quantité que la qualité des échanges, ces réseaux – soutenus par des plateformes internationales (et leurs moyens colossaux) – peuvent favoriser l’expression d’invectives, voire de la haine.

Prendre soin de l’école

Les professionnels de l’éducation et de l’enseignement, de la maternelle à l’Université, sont clairement traversés par l’incertitude et l’épuisement. Les acteurs de l’école, comme ceux de la santé, ont la sensation de devoir gérer des problèmes très divers, d’être les catalyseurs des problématiques sociales, tout en n’étant pas forcément soutenus par leur hiérarchie. À travers ce Rhizome, nous suggérons que la perspective de l’inclusion de la diversité sociale et cognitive n’est pas la cause de la crise que traverserait l’institution scolaire, mais, au contraire, représente un moyen – empreint d’idéal – qui permettrait d’épaissir la mission de l’école et favoriser l’expression d’une vision commune. Elle implique surtout de reconnaître l’investissement des professionnels qui œuvrent pour elle, notamment des enseignants.

Il semblerait que cette perspective implique un changement de mission du cadre institutionnel, si tant est qu’il faille encore le conceptualiser comme tel, non justement en termes de normes qui seraient à respecter, mais plus en termes de soutien et d’assurance pour des professionnels qui devraient pouvoir enseigner, sans que cela soit un risque. En lisant ce numéro, on comprend très bien la plus-value de certaines initiatives et le rôle primordial joué par certaines personnes, comme celles qui accompagnent des élèves en situation de handicap. La perspective positive dans laquelle s’intègre l’idéal de l’école inclusive imprègne tous les domaines de la vie et paraît être, dans un contexte d’incertitude, une ambition qui puisse (re) cimenter le « vivre ensemble ».

Haut de contenu