Le théâtre au service de la résilience et l’inclusion des adolescents migrants au collège

Yağmur Gökduman, Psychologue interculturelle, doctorante, Laboratoire de cliniques psychopathologique et interculturelle LCPI EA4591 – Université de Toulouse 2

Julia de Freitas Girardi,Psychologue clinicienne, doctorante, Attaché temporaire d’enseignement et de recherche (Ater) – LCPI EA4591 – Université de Toulouse 2

Gesine Sturm, Psychologue clinicienne, maître de conférences de psychologie interculturelle, LCPI EA4591 – Université de  Toulouse 2

Dans le contexte des migrations internationales récentes, nous constatons une augmentation du nombre d’enfants et d’adolescents nouvellement arrivés qui intègrent les classes des écoles en France. Au sein de l’Éducation nationale et depuis fin 2012, un dispositif spécifique, le dispositif « Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants » (UPE2A) a été créé afin d’accueillir ces élèves tout en facilitant leur inclusion dans les classes ordinaires. Dans ce cadre et pendant une année scolaire, un enseignement de français intensif est proposé, avec une intégration progressive des élèves dans les classes ordinaires.

Pendant cette période, ces élèves sont confrontés à de multiples défis, comme apprendre la langue française, se faire des amis, intégrer un nouveau contexte scolaire. Pour un nombre important d’entre eux, la complexité de leur trajectoire migratoire, les conditions d’accueil suite à la migration de la famille et les questionnements liés à l’adolescence se rajoutent comme des défis supplémentaires. Le rapport Evascol(1) constate des entraves importantes dans l’accès à l’éducation en adéquation avec leurs projets et compétences pour cette population. Il souligne également la nécessité de soutenir le déroulement de leur scolarité à parcours souvent complexe et pas toujours en accord avec leur véritable potentiel, en proposant des interventions favorisant la résilience.

Pour répondre à ces nécessités, et dans l’optique de mettre des techniques de médiation créatrice au service d’un travail de promotion de résilience des jeunes migrants, nous avons entamé, en partenariat avec le Casnav(2) de l’académie de Toulouse, le projet « Inclusion et interculturation à l’école. Promouvoir la résilience et l’inclusion des adolescents migrants au collège(3) ». Le volet « Théâtre Pluralité(4) » de ce projet de recherche-action en cours prévoit l’implémentation puis l’évaluation qualitative d’une intervention utilisant des techniques d’improvisation théâtrale pour le travail avec des élèves primo-arrivants. Au cours d’une série d’ateliers hebdomadaires, les adolescents des groupes UPE2A des collèges participant à l’étude élaborent, jouent et transforment des histoires abordant des sujets tels que la complexité de leurs trajectoires, la diversité interculturelle et linguistique, la vie à l’école et les relations entre pairs, les difficultés d’intégration et le vivre ensemble. Ces ateliers sont menés par Yağmur Gökduman, psychologue interculturelle et doctorante au Laboratoire de cliniques psychopathologique et interculturelle (LCPI), formée à l’improvisation théâtrale, et réalisés en étroite coopération avec l’enseignante principale du dispositif UPE2A. Une première série d’ateliers a été mise en place avec le soutien de la professeure Caroline Beauregard(5), qui a participé au développement du Théâtre Pluralité.

Le Théâtre Pluralité

Le Théâtre Pluralité(6) est une technique développée par l’équipe de Sherpa(7) pour un travail avec les adolescents migrants en contexte scolaire. Inspirée du théâtre du play-back et de celui de l’opprimé, cette technique vise à créer un espace de confiance et de sécurité permettant aux participants de se raconter à travers les exercices théâtraux. Chaque séance commence par des exercices (le travail sur le corps, l’écoute de l’autre, la présence dans l’espace, l’utilisation de sa voix, faire groupe, etc.). Dans un deuxième temps, les élèves sont invités à raconter des histoires autour de thèmes très ouverts, qui peuvent les amener à évoquer des souvenirs et qui invitent à un partage chargé d’émotions (les choses que j’aime, les cérémonies, les amis, la famille, le voyage, la nuit, les au revoir, une chanson que j’aime, mon prénom, les langues que je parle…). Ensuite, les adolescents s’organisent, à l’aide des animateurs, pour jouer une scène qu’ils ont choisie en groupe, devant les autres. Le déroulement des séances est adapté aux dynamiques individuelles et groupales qui se déploient, en respectant le rythme des uns et des autres, et leur envie de partager des souvenirs ou de les garder pour soi – ou bien de les raconter, sans les jouer… Une place importante est accordée à la pluralité, culturelle et linguistique, et au respect de l’altérité. L’expression théâtrale favorise un jeu qui s’appuie sur une pluralité de moyens d’expression intégrant le corps, la parole, dans la langue de leur choix, l’usage des tissus pour se déguiser ou illustrer une scène et aussi des instruments de musique associés au jeu.

Le théâtre ou l’art de créer des liens

Au cours des premières rencontres avec les élèves dans le cadre de notre recherche-action, nous avons été frappés par la complexité de leurs trajectoires, dont le parcours les a souvent confrontés à des migrations multiples, avec apprentissages de différentes langues et des adaptations dans une pluralité de contextes culturels et scolaires. Dans ce cadre, la proposition d’un espace bienveillant et sécurisant au sein de l’école trouve tout son intérêt, permettant aux jeunes de trouver individuellement la force et le lien pour se soutenir mutuellement. Au-delà de ce bénéfice, nos premières expériences avec les ateliers de Théâtre Pluralité nous ont montré à quel point une telle intervention permet aux jeunes de développer leur résilience. Grâce à cette expérience, certains parmi les plus timides ont pu oser s’exprimer, que ce soit par le chant, le jeu ou la parole. D’autres, habituellement jugés « intenables » se sont visiblement sentis contenus et ont pu trouver une sérénité qui leur a permis d’être plus calmes, y compris dans les autres espaces scolaires.

Par le partage des histoires parfois très personnelles et difficiles, ils ont su créer des liens entre eux, mais aussi avec leurs enseignants qui ont pu les aider à se sentir moins seuls et à exprimer leurs besoins. Ainsi ils ont pu exprimer, lors des ateliers et au décours d’un focus group mis en place dans le cadre de notre recherche-action, leur ressenti en classe « ordinaire » où ils se sentent souvent à l’écart et incompris par les autres et préfèrent s’effacer. Les exercices proposés lors des ateliers leur ont permis de partager ces expériences, mais aussi de trouver des moyens de les surmonter en essayant d’affirmer leur position, d’oser poser des questions ou de montrer leurs compétences, par exemple dans des langues tierces qu’ils ont apprises lors de leur parcours migratoire.

Nous avons observé que l’espace de jeu a permis aux élèves d’enrichir leurs expériences à propos de l’école, de se montrer davantage en tant que « sujet » qu’en tant qu’« élève ». L’écoute, le respect de l’autre et l’entraide sont favorisés tout au long des jeux proposés. Ceci permet également d’aborder la question de la différence culturelle, y compris entre les élèves du dispositif UPE2A.

« Lors d’un atelier, nous nous retrouvons en petit groupe (5 élèves et l’animatrice) afin de parler autour du thème “les cérémonies”. Une élève d’origine pakistanaise raconte un souvenir vécu lors de l’Aïd. Un souvenir qui contraste avec l’expérience des autres, en raison de leurs origines culturelles et sociales différentes. Son récit amène le reste du groupe, tous visiblement familiers avec les fêtes musulmanes, à rentrer dans une discussion animée. Ils se coupent la parole et formulent parfois des commentaires engagés et chargés d’affect : “Ce n’est pas comme ça qu’on le fête !” Le travail de mise en lien et en perspective leur permet de se rendre compte que visiblement chaque famille, chaque pays semble avoir sa manière de pratiquer cette fête, avec des similitudes et des différences. »

La reconnaissance de la différence et de la singularité de chacun et aussi les échanges autour de la diversité culturelle facilitent l’établissement d’une atmosphère de confiance. Les tensions qui apparaissent par période, entre différents groupes d’amis, entre groupes linguistiques ou souvent aussi entre les garçons et les filles se transforment au fur et à mesure, donnant une place plus importante à l’acceptation de l’altérité. Ainsi, on observe que l’expression théâtrale facilite l’affirmation des jeunes, en développant visiblement une meilleure estime de soi au cours des séances.

D’un point de vue interculturel, nous observons également que les élèves développent une capacité à se penser tout en intégrant une ouverture interculturelle qui leur permet d’échanger plus facilement, que ce soit avec leurs pairs en classe, avec ceux des classes ordinaires ou encore avec les enseignants. Nous sommes impressionnés par leur capacité à s’approprier ces compétences interculturelles, atouts si précieux dans les temps de complexification des échanges culturels qui caractérisent notre quotidien.

Nous restons au début d’un voyage, d’un apprentissage avec eux, mais nous sentons déjà que souvent ce sont eux qui nous apportent un savoir précieux. Nous commençons également à voir que ces jeunes disposent d’un savoir-faire remarquable, qui peut être mobilisé facilement si les conditions d’un contexte contenant et d’un accompagnement bienveillant et patient sont au rendez-vous. Et déjà là, au début de notre expérience, nous nous disons qu’ils auront beaucoup à partager avec leurs camarades des classes ordinaires. Il sera certainement intéressant d’élargir nos actions en y ajoutant un travail dans des groupes « mixtes » !

Bibliographie et notes de bas de page

(1) Armagnague-Roucher, M. et Rigoni, I., (2018). Étude sur la scolarisation des élèves allophones nouvellement arrivés (EANA) et des enfants issus de familles itinérantes set de voyageurs (EFIV). Rapport de recherche Evascol.

(2) Centre académique pour la scolarisation des élèves allophones nouvellement arrivés et des enfants des familles itinérantes et de voyageurs (https://disciplines.ac-toulouse.fr/casnav/).

(3) Projet mené dans le cadre de la coopération entre les chercheurs du laboratoire Cliniques psychopathologique et interculturelle (LCPI) de l’Université Jean-Jaurès et le Casnav de l’Académie de Toulouse.

(4) Rousseau, C., Benoit, M., Gauthier, M. F., et al. (2007). Classroom drama therapy program for immigrant and refugee adolescents: a pilot study. Clinical Child Psychiatry, 12(3), 451-65.

(5) Université de Québec en Abitibi-Témiscaminque, professeure invitée à l’UT2 en 2019.

(6) Machouf, A., Gauthier, M. F., Sierra, T. et Rousseau, C. (2013). Se raconter autour du jeu et jouer autour d’une histoire pour se bricoler une identité. Adolescence, 31(3),551-563.

(7) Institut universitaire Sherpa : infrastructure de recherche financée par les fonds de recherche du Québec société et culture et par le Ministère de la Santé et des Services sociaux. Repéré à http://www.sherpa-recherche.com/fr/sherpa/sherpa/

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