Inclusion : « N’ayez pas peur des élèves porteurs de handicap »

 Caroline Boudet, Journaliste indépendante

Rhizome : Quel regard portez-vous sur l’école d’aujourd’hui ?

Caroline Boudet : Je porte un regard complexe et un peu désenchanté. Pour ma part, j’ai vécu une scolarité assez « idéale ». Avec le parcours de ma fille, Louise, je vois maintenant les choses différemment. Louise est née avec un chromosome en plus : elle est porteuse de trisomie 21. Elle est actuellement en grande section de maternelle et est encore peu autonome. Elle comprend plein de choses, mais ne parle pas, s’exprime autrement… Pour ma part, j’étais dans « la norme », je vois maintenant l’école du point de vue « des marges » ; or celle-ci n’est pas faite pour les marges. Rien n’est conçu pour les élèves trop lents, trop rapides, trop agités, trop… tout. Et tristement, je constate que si vous n’avez pas la chance d’être dans « la norme » souhaitée, cette école est une machine à exclure. Pourtant, on y trouve des individus (enseignants, agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles [Atsem], accompagnants des élèves en situation de handicap [AESH]…) très motivés, plein de bonne volonté pour faire avancer les choses et aller vers une école qui s’adapte à l’enfant plutôt que le contraire. Mais le système, avec ses classes d’âge, ses programmes, ses évaluations, laisse trop peu la place à ce genre d’initiatives.

Pourtant, cette école me tient à cœur, c’est celle de la République. J’ai peut-être un regard naïf, mais il me semble qu’elle doit rester le lieu où se forment et se côtoient les citoyens de demain, tous les citoyens. C’est pourquoi j’insiste tant sur la nécessaire inclusion des élèves avec handicap. Je souhaite que dans vingt ans, ma fille soit une citoyenne à part entière, qu’elle participe à sa façon à la vie de la Cité, pas qu’elle vive une vie parallèle dans des institutions spécialisées. Or cela, ainsi que le regard des autres futurs citoyens, se prépare dès l’école maternelle.

Rhizome : Comment, en tant que parent, vivez-vous le regard des autres sur le handicap de votre fille ? Comment, selon vous, le vit-elle ?

Caroline Boudet : Je vais commencer par le regard de Louise. Pour le moment, je crois qu’elle n’en a pas conscience – et j’ai envie de dire, c’est tant mieux. Le regard des enfants, en maternelle en tout cas, n’est pas « dur » comme on se plaît à le répéter. Les enfants acceptent très vite l’Autre si on leur explique ses différences et pourquoi il ne parle pas, ou a moins d’autonomie… Il est souvent arrivé que des élèves se sentent « en responsabilité » de Louise, sa présence dans un groupe génère de nouvelles dynamiques. Le regard des adultes est bien plus compliqué. J’ai lu une enquête menée à l’occasion de la rentrée scolaire sur l’opinion des Français sur l’inclusion des élèves avec handicap. Pour ce qui est des handicaps intellectuels et cognitifs, 50 % seulement estimaient normal et souhaitable que ces élèves aillent à l’école « ordinaire ». Cela signifie que la moitié des parents estime le contraire. C’est très violent à lire. Je sais très bien ce qu’il y a derrière : des peurs non dites que ces élèves « baissent le niveau », « ralentissent la classe ». C’est non seulement douloureux à lire et imaginer en tant que mère, c’est aussi révoltant quand on a lu un tant soit peu d’études sur l’inclusion réelle, qui ne nuit à aucun élève. Au pire, cela ne change rien, mais en aucun cas, dans les pays qui la pratiquent et ont étudié l’inclusion, on n’a noté de baisse de niveau, que ce soit chez l’enfant avec handicap ou chez ses pairs valides.

Rhizome : Quelle serait, selon vous, l’école idéale ?

Caroline Boudet : Vaste question. Pour commencer, les effectifs de ses classes ne dépasseraient pas 10 à 12 élèves. Et tant qu’à partir dans l’idéal, je crois qu’on pourrait abandonner les classes faites par âge et multiplier les multiniveaux qui valorisent d’autres compétences : autonomie, entraide, pédagogie… J’aimerais aussi beaucoup que l’on s’inspire de ce que l’Italie a mis en place depuis longtemps au sujet de l’inclusion(1). Mais avant même de parler « idéal », il ne me semble pas déraisonnable de donner un vrai statut, un salaire décent et des formations aux AESH. Aider les enfants en situation de handicap, ce ne doit plus être un job d’appoint, c’est un vrai métier, que beaucoup auraient envie de faire d’ailleurs. Mais les conditions ne sont pas franchement idéales… Et puis je me pose cette question : que doit-on déduire de la place de l’enfant handicapé à l’école, si son aide humaine est si peu considérée au sein de l’Éducation nationale ?

Rhizome : Comment, concrètement, œuvrer à une école qui soit réellement inclusive ?

Caroline Boudet : Dans les conditions actuelles (effectifs de classe, statut des AESH…), il me semble difficile de parvenir à une inclusion qui n’existe pas autrement que dans les discours. Il ne suffit pas de « planter » un enfant avec handicap dans chaque classe pour décréter que c’est de l’inclusion. Néanmoins, en attendant et espérant mieux, mon premier conseil aux professionnels serait : n’ayez pas peur. Ne vous braquez pas devant la nouveauté que représente chaque handicap. Dialoguez avec les parents, ils sont une source d’information précieuse sur leur enfant. Beaucoup auront envie de travailler main dans la main avec vous pour que la scolarité de leur enfant se déroule au mieux. N’oubliez pas : ils ont envie que leur enfant aille à l’école comme tous les autres.

Beaucoup d’enseignants déplorent de ne pas être formés pour les handicaps. Je comprends que l’on puisse se sentir démunis. Mais les parents et les associations sont là pour donner quelques outils nécessaires aux professionnels. Et puis, en tant que professionnel, vous finirez par voir l’enfant, l’élève, avant son handicap. Je sais que les conditions d’enseignement sont loin d’être idéales. Mais cela peut bien se passer pour chacun : l’élève avec handicap, ses camarades de classe et les professionnels.

Bibliographie et notes de bas de page

(1) Soit un enseignant spécialisé dans la classe en plus de l’enseignant « habituel », dès lors qu’il y a un enfant avec handicap dans le groupe.

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