Réduire les risques la nuit avec les personnes travailleuses du sexe

Paul Bolo, Président de l’association Paloma, Nantes

Irène Aboudaram, Membre du conseil d’administration de l’association Paloma, Nantes

Maïwenn Henriquet, Intervenante santé, Association Paloma, Nantes

« Why ministry decides for me I should stop, are they going to pay my bills? Are they going to share documents for everybody(1)? »

« Je n’en peux plus du bruit la nuit, il y a des préservatifs par terre, mes enfants marchent dessus le matin ça peut transmettre des maladies ! Je n’ai pas envie de parler de la prostitution à mes enfants ! Que fait la police(2) ? »

Paloma est une association de santé communautaire basée à Nantes qui accompagne tou.te.s les travailleur.se.s du sexe de manière sans jugement, mais dont le public est majoritairement composé de personnes migrantes. Ce public allie le travail du sexe avec un parcours migratoire qui, pour certain.e.s, dure depuis plusieurs années.

Joy, Glory, Success, Cristina, Angela sont des pseudos utilisés par des femmes qui ont quitté leur pays et travaillent dans la rue, la nuit, à Nantes. Parce qu’elles proposent des services sexuels tarifés, elles sont la cible d’insultes, de fantasmes et de représentations erronées. Là où certain.e.s voient des victimes ou des esclaves, nous voyons des personnes qui mettent en place une stratégie de survie en mobilisant des compétences et des capacités d’adaptation exceptionnelles, et décidons de leur redonner du pouvoir d’agir. L’empowerment, le non-jugement et la réduction des risques sont les principes qui sous-tendent les actions de Paloma.

Les personnes que nous accompagnons n’ont pas suivi un même parcours – le parcours unique, par ailleurs, n’existe pas. Chacune d’elles a été confrontée à des événements, des émotions, des vécus et des réalités différentes. Ainsi, l’exercice du travail du sexe peut avoir été débuté récemment ou depuis longtemps et a pu être entrecoupé de pauses, tout cela dépendant des contextes de vie. La force du travail de Paloma est de pouvoir reconnaître cette diversité, d’accompagner les personnes en considérant leurs temporalités, leurs préoccupations et leurs capacités. Nous portons également une attention particulière au fait de ne pas imposer de projets aux personnes auprès de qui nous intervenons, tout en garantissant leurs accès aux soins et aux droits(3). L’Association dénonce toutes les formes de violences que ces hommes et ces femmes peuvent subir ainsi que leurs conséquences néfastes sur leur santé(4).

Blessing travaille dans la rue depuis quatorze ans et désespère d’être régularisée. Elle doit subir une intervention chirurgicale qui nécessite du repos et implique qu’elle ne puisse pas travailler dans la rue pendant un mois. Toutefois, elle ne connaît personne qui accepte de l’héberger gratuitement pendant cette durée. Si Blessing ne paie pas son loyer, elle perd son hébergement. Nous avons alors sollicité une prise en charge auprès des lits halte soins santé (LHSS), mais lorsqu’elle a su qu’il y avait quatre mois d’attente, elle a refusé la poursuite de cette démarche. Blessing préfère repousser son intervention et espère, nous dit-elle, que le problème de santé se résorbera tout seul.

Sara est régularisée, mais elle continue de travailler dans la rue, car elle ne parvient pas à accéder au marché du travail, étant analphabète. Sa seule expérience en tant qu’aide-ménagère ne lui a pas convenu. Elle nous explique à quel point elle se sent utile la nuit dans la rue. Au-delà des bonnes relations qu’elle entretient avec les clients bienveillants qui la connaissent, Sara est fière de dire qu’elle participe à la régulation de la vie du quartier la nuit. À titre d’exemple, elle a déjà empêché les cambriolages de plusieurs voitures et d’un bar en faisant du bruit et en menaçant les voleurs d’appeler la police. La rue, de nuit, est son environnement de travail et il lui permet d’être reconnue, notamment par les autres acteurs de la nuit.

La journée, les personnes qui le souhaitent peuvent se rendre sans rendez-vous au local de l’association Paloma. Elles sont reçues par une des salariées qui réalisent un entretien individuel. Celui-ci permet de répondre aux demandes des personnes (dans les champs de la santé, du social ou du juridique) et d’aborder les thèmes en lien avec la santé (tels que les tests de dépistages, les frottis, les moyens de contraception, le médecin traitant).

La nuit, deux fois par semaine, l’équipe s’organise en unité mobile(5) afin de partir à la rencontre des travailleur.se.s du sexe. Nous distribuons du matériel de réduction des risques et proposons des discussions de groupe autour de boissons chaudes, dans l’intimité du camion.

Chaque année, nous constatons que les personnes migrantes sont confrontées à un climat de plus en plus violent. En Libye, qu’elles traversent lors de leur trajet migratoire, elles subissent des traitements inhumains et dégradants. Une fois en France, cette situation de violence perdure. Les dernières lois votées(6) ont comme conséquences le renforcement des contrôles envers les personnes migrantes, le retardement de leur accès à une protection, ainsi que la dégradation de leurs conditions de vie et d’accueil. Nous notons, par ailleurs, une augmentation des violences à l’encontre des travailleur.se.s du sexe depuis la pénalisation des clients(7).

Alicia travaille dans la rue depuis trois ans. Un soir, un client se présente et exige un rapport sans préservatif. Alicia refuse et lui demande de partir. L’homme la frappe alors à l’oreille avec un couteau. Alicia est transportée aux urgences par un client de sa collègue de rue, pris à témoin. Elle refusera de porter plainte par peur de la police.

Nous constatons, de façon systématique, que les personnes considérées comme étant inaptes et inadaptées socialement ne sont pas consultées lorsque les futures lois sont préparées. Le public accompagné par Paloma, caché et méconnu, est plutôt invisibilisé par les décisions politiques. Souvent, celles-ci ne les concernent pas, sont inadaptées ou mal financées. À partir de ce constat, la proposition, formulée par la mairie de Nantes, de réaliser un diagnostic citoyen auprès des publics vulnérables la nuit, nous a paru innovante(8). Nous avons donc proposé aux travailleur.se.s du sexe suivi par l’Association d’y participer s’il.elle.s le souhaitaient. En tant que facilitateur de cette démarche, nous avons accompagné ce travail avec eux.elles qui se basait sur les trois questionnements suivants : « Comment vos besoins spécifiques (boire, manger, dormir, le sentiment de sécurité) peuvent-ils être mieux pris en compte la nuit ? Comment votre rythme de vie impacte-t-il vos possibilités d’accès à la santé et aux droits (notamment en ce qui concerne vos possibilités d’hébergement ou de logement) ? Quelles cohabitations (telles que la solidarité, l’indifférence ou les conflits) rencontrez-vous dans les usages de la nuit ? »

Le diagnostic s’est donc déroulé en quatre phases : une phase exploratoire, une phase d’ateliers de dialogue citoyen(9) et de maraudes, une phase d’enrichissement et, enfin, une phase de restitution de l’avis citoyen au Conseil de la nuit de la Ville de Nantes(10), en juin 2018. Les 23 préconisations de l’avis citoyen ont été instruites par les services de la collectivité(11).

Pour les personnes ayant participé aux étapes du diagnostic, c’était la première fois qu’une institution prenait le temps de les rencontrer et de leur demander leurs avis. Grâce aux ateliers, elles ont pu faire passer différents messages et ont eu le sentiment d’avoir été entendues. Les équipes de santé publique de la Ville de Nantes ont ensuite réalisé un énorme travail auprès de l’ensemble des services de la ville, notamment afin d’expliquer le diagnostic réalisé et de travailler sur les recommandations. Cette action a permis de sensibiliser un nombre important d’acteurs pouvant être en lien avec les personnes en journée, ainsi que de lutter contre les fausses représentations et la stigmatisation auxquelles les travailleur.se.s du sexe sont confronté.e.s.

Notes de bas de page

(1) « Pourquoi le ministère décide pour moi si je devrais arrêter, est qu’il va payer mes factures ? Est-ce qu’ils vont donner des papiers à tout le monde ? », paroles de Jessika, recueillies par l’Association dans le cadre d’entretiens au sujet du parcours de sortie de prostitution, année 2018.

(2) Paroles d’un riverain, recueillies par l’Association dans le cadre d’une réunion organisée par la préfecture associant la mairie, les riverains, la police et les associations, année juin 2017.

(3) L’Association a repris l’intégralité des actions qui étaient auparavant menées par Médecins du Monde.

(4) Par exemple l’exploitation, le travail forcé, le harcèlement, la stigmatisation, la discrimination ainsi que les conséquences des lois sécuritaires (à titre d’exemple, la loi de pénalisation des clients, votée en avril 2016, a eu comme conséquence de renforcer la précarité des personnes, d’aggraver leurs conditions de travail et d’affecter leur santé au quotidien).

(5) L’équipe part dans un camion à la rencontre des travailleur.se.s du sexe.

(6) Citons à titre d’exemple la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie, dite « loi Asile et immigration » et le vote de nouveaux amendements au projet de loi de finances 2019, réformant l’accès à l’aide médicale d’État et à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile.

(7) République française. Loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées. JORF n° 0088 du 14 avril 2016, texte n° 1.

(8) En décembre 2016, Johanna Rolland, maire de Nantes, a annoncé le plan d’action « Ville la Nuit ». La démarche de diagnostic auprès des personnes en situation de prostitution/travailleur.se.s du sexe a été portée par la Direction de la santé publique.

(9) Trois ateliers citoyens ont eu lieu entre février et avril 2018 au local de Paloma. Deux personnes de la Direction de la santé publique sont venues rencontrer des travailleur.se.s du sexe lors de permanences d’accueil sans rendez-vous. Les échanges ont eu lieu dans la salle d’attente avec les personnes qui attendaient d’être reçues en entretien à Paloma. Environ 12 travailleur.se.s du sexe étaient présent.e.s à chaque fois. Il.elle.s étaient libres de participer, écouter ou partir. La plupart sont restées tout le temps de l’échange et revenaient s’asseoir pour continuer l’échange après leur entretien.

(10) En 2016, la Ville de Nantes a mis en place un Conseil de la nuit. Il s’agit d’une instance de dialogue citoyenne animée par Benjamin Mauduit, délégué élu à la nuit. Plus de 300 associations et citoyen.ne.s y participent, ainsi que l’ensemble des directions concernées de la Ville de Nantes. Les travaux réalisés sont des diagnostics, des cartographies de la nuit, repérages des écosystèmes des nuits nantaises, identification des tensions et des disparités, formulation de propositions concernant les transports, la sécurité, la prévention des risques, la culture, la solidarité et la propreté. La phase d’enrichissement que nous évoquons a eu lieu le 5 juin 2018. Elle fait référence à une invitation de la Ville de Nantes adressée à l’ensemble des acteurs concernés à une réunion. Là, les problématiques et demandes émises par les publics vulnérables la nuit étaient énoncées et chaque personne pouvait « proposer des préconisations » et ainsi enrichir le travail de fond. Ont participé à cette phase d’enrichissement 35 membres du Conseil de la nuit, membres d’associations et professionnels institutionnels.

(11) L’ensemble des préconisations est disponible à l’adresse suivante : https://dialoguecitoyen.metropole.nantes.fr/blog/les-mesures-de-la-ville-de-nantes-suite-au-diagnostic-des-publics-vulnerables-la-nuit

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