« La nuit je mens… »

Antony Chaufton, Psychologue clinicien en Csapa, Sato Picardie, Beauvais

« La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine(1) », chantait Alain Bashung. Que sont les trains pour ces femmes migrantes, travailleuses du sexe, qui « travestissent » leur journée en venant exercer leur activité sur des territoires des Hauts-de-France ? Domiciliées dans les départements limitrophes, les voici, à la tombée de la nuit, embarquées dans des trains pour regagner un foyer, une famille, un entourage, ou pour enchaîner sur d’autres activités.

Le jour, en attendant des clients éventuels, elles branchent leur téléphone pour converser avec une voisine ou peut-être l’un de leurs enfants, voire un proche plus éloigné géographiquement, demeurant hors de l’Hexagone. Durant les heures qui s’étirent jusqu’à la fin du jour, au milieu des allées et venues diverses, ces femmes sont là, attendant dans une camionnette ou déambulant, aux abords des forêts. Puis, lorsque la nuit arrive, elles retournent vers d’autres scènes.

Le soir venu, elles peuvent retrouver une place de mère, d’épouse, d’amie, de sœur, de concubine. Qui sait d’autre encore ? Elles retrouvent un enfant, un proche, organisent un dîner familial, se saoulent à l’occasion (car la solitude partagée à trois ou quatre dans une chambre d’hôtel invite certainement plus volontiers à cela) ou poursuivent des conversations, laissées en suspens çà et là, avec une voisine, une sœur ou une cousine éloignée de plusieurs centaines de kilomètres. Certaines d’entre elles, parfois, se tournent même vers une autre activité rémunérée, plus officielle, pour les soirées ou même les nuits, comme infirmières, aide soignantes, garde-malades. Cela donne à l’activité prostitutionnelle un autre sens, un autre visage du soin.

La nuit, ces femmes ne sont alors plus confrontées à ces interruptions intempestives « pour échanges de bons procédés » ou à ces voitures dans lesquelles elles s’engouffrent pour effectuer une passe sans âme. Elles n’ont pas non plus de camionnettes à ramener avant que la nuit ne tombe afin de pouvoir attraper le train qui les ramènera chez elles. Ainsi, quand la plupart d’entre elles réintègrent leur foyer ou bien leur chambre d’hôtel, elles vaquent à diverses occupations, se délestent des oripeaux de la journée, se déchargent des aspects factices de ces rencontres monnayées, de ces simulations de plaisir acheté(es). Mais, elles arrivent peut-être beaucoup moins à se débarrasser des sanglots, surgissant parfois au détour d’une triste nouvelle apprise au téléphone, de cette peur, née suite à la confrontation avec le regard d’un client, ou de la menace, exercée quelques heures plus tôt en pleine agression, ayant fait redouter bien pire encore.

La nuit, elles changent d’habits, de lieux et même de prénom(2), comme on remet au placard une tenue d’artiste, troquant alors leur figure d’aventurière – le temps d’une mise en veille des projecteurs jusqu’à la prochaine prestation – contre celle de personnes a priori ordinaires, anonymes parmi les anonymes. Probablement s’agit-il d’un moyen qui leur permet de regagner un peu de considération aux yeux des autres. Peut-être croient-elles pouvoir scinder corps et âme en au moins deux parties égales, l’une s’exposant sur le devant de la scène le jour, quand l’autre tenterait de faire taire cet exhibitionnisme forcé la nuit tombée. Leurs nuits de sommeil sont-elles plus agitées ? Leurs rêves, plus troublés ? Leurs endormissements, plus problématiques que tant d’autres personnes, elles aussi effractées, à leur façon ? Alors, peut-être serait-ce moins une division du corps et de l’âme que le recouvrement d’une peau (psychique, faut-il y entendre) par une autre lorsque s’opère le passage du jour – monde des illusions réelles – à la nuit – monde des réalités illusoires. Pourtant, ces deux peaux semblent indissociables et ces deux mondes contingents, cela afin d’assurer leur existence respective.

Devant le Sphinx, on le sait peut-être moins, Œdipe dut répondre non pas à une, mais à deux énigmes, la seconde étant la plus méconnue des deux. Elle s’énonçait ainsi : « Quelles sont les deux sœurs qui s’engendrent l’une l’autre ? » La réponse, d’être les deux termes (qui, en grec, sont féminins) qui suivent : le jour et… la nuit.

Notes de bas de page

(1) Bashung, A. (1998). La nuit je mens [Chanson]. Dans Fantaisie militaire. Paris : Barclay – Polygram.

(2) « On abandonne nos prénoms de “guerre” », disent-elles.

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