Être présent pour ceux qui ne dorment pas

Naël Ali,Agent de sécurité, Aubenas

En tant qu’agent de sécurité, j’ai travaillé de nuit pendant deux ans au centre d’accueil et d’orientation (CAO) situé aux Vans(1), en Ardèche. J’étais en charge de prendre la relève à partir de 20 h soit auprès de l’équipe d’intervenants sociaux du CAO, soit d’autres agents de sécurité. J’assurais mon poste jusqu’à 6 h le lendemain matin, ce qui représente une nuit de dix heures de travail.

Pendant ces heures, j’avais peu de consignes à respecter. Au départ, lors de ma prise de poste, j’avais comme mission de fermer la porte d’entrée à une certaine heure, mais cette consigne n’a plus été appliquée par la suite. En réalité, les personnes hébergées, ayant noué des liens avec les habitants de la commune faisaient de nombreux allers-retours entre leur hébergement et l’extérieur, et les portes du centre, qui étaient cassées, restaient finalement toujours ouvertes. J’étais installé dans un bureau à l’entrée du bâtiment, ce qui me permettait de voir les entrées et les sorties. J’avais comme consigne de réaliser des rondes de temps en temps et de limiter les allées et venues pendant la nuit, notamment des personnes extérieures au Centre(2). Nous avions en effet été confrontés, dans le passé, à un certain nombre de problèmes liés à la prise d’alcool ou de stupéfiants, mais aussi à des maladies hautement contagieuses telles que la gale. Ces situations ont tout de même été rares et les quelques cas que nous avons rencontrés ont été rapidement résolus par les équipes de jour(3).

Vivre la nuit faute de pouvoir vivre la journée

À mon arrivée, la majorité des personnes hébergées étaient arabophones, pour la plupart originaires du Soudan. Ma langue maternelle étant l’arabe, le lien s’est créé rapidement. D’autres personnes hébergées étaient originaires de pays d’Afrique francophone ou d’Afghanistan. De manière générale, les relations se créaient aisément avec elles. Elles cherchaient à nouer des liens, venaient discuter avec moi pendant que j’effectuais des rondes ou m’invitaient parfois à manger avec elles dans leur chambre(4). Globalement, nous discutions beaucoup, à propos de sujets divers et avons partagé beaucoup de choses. Par exemple, nous évoquions souvent la situation que chacun avait vécue dans son pays. Je leur traduisais également des mots en français, car beaucoup essayaient d’apprendre la langue. J’avais le sentiment que les personnes que je rencontrais me disaient tout. Elles venaient me parler pour chercher des explications, des traductions ou de l’aide, par exemple au sujet de leurs papiers ou de leur régularisation. Elles me racontaient également leurs soucis, notamment de santé(5).

J’ai créé des relations fortes avec certaines personnes, qui perdurent encore aujourd’hui. En parallèle, n’étant présent que la nuit, je ne croisais pas toutes celles du Centre, puisque certaines dormaient pendant ces heures. Quelques-uns de mes interlocuteurs au contraire ne fermaient pas l’œil de la nuit et allaient se coucher aux aurores, lorsque je partais. J’ai remarqué que plus le temps passait, plus ces personnes étaient déconnectées, complètement décalées. Parfois, elles s’endormaient même dans les canapés ou sur le carrelage des pièces communes. Au début, je les incitais à faire des choses pendant leurs journées, en ayant des activités bénévoles par exemple. J’insistais, car je savais que peu d’entre elles avaient des activités le jour, donc elles dormaient. À mon arrivée, en milieu de soirée, l’équipe de jour me précisait même que certaines venaient à peine de se réveiller. Mon idée était donc qu’elles puissent s’occuper la journée pour pouvoir dormir les nuits, afin d’avoir un rythme de vie plus ou moins normal. En prenant du recul, j’ai changé de discours, car au vu de leur situation, elles ne pouvaient pas faire grand-chose, notamment aux Vans. Elles ne pouvaient pas non plus se déplacer, car un grand nombre préférait garder leur argent pour acheter des cigarettes ou pour en envoyer un peu à leur famille. Les journées étaient donc consacrées à somnoler, à dormir et le soir à regarder leur téléphone, les matchs de foot et à discuter.

Assister à la détresse

Les personnes qui venaient me trouver semblaient souvent se heurter à l’incompréhension de leur situation. Elles ne savaient pas si elles allaient être régularisées un jour ou non et, en attendant, elles se demandaient pourquoi elles étaient « gardées » au CAO, parfois pendant un an ou deux. Concrètement, elles avaient le sentiment de perdre leur temps, car elles ne pouvaient entreprendre aucune action. Elles restaient donc là, à ne rien faire. J’ai discuté avec beaucoup d’entre elles : au départ, elles manifestaient énormément d’espoir, puis, avec le temps, elles avaient l’impression d’avoir été trompées. Certaines d’entre elles ont par ailleurs été reconduites dans d’autres pays(6), ce qui a pu en décourager d’autres.

Depuis ma place, j’assistais à leur détresse et je comprenais leur désarroi. Certaines personnes n’allaient vraiment pas bien, ont fait des dépressions. Je me souviens notamment d’un jeune Nigérien, âgé d’une vingtaine d’années à peine, dont le comportement a changé radicalement et de manière flagrante. À son arrivée, il était de nature joyeuse, rigolait tout le temps, écoutait de la musique. Il voulait faire du sport et avait beaucoup de projets. Puis, du jour au lendemain, il a commencé à se renfermer. Il passait son temps à dormir, avait les yeux rivés en permanence sur l’écran de son téléphone et ne parlait plus à personne. Il y en a eu plusieurs comme lui, qui ont sombré de la même manière. On les voyait se dégrader. D’autres ont peut-être moins montré leur souffrance, mais je sentais que pour la majorité d’entre eux, le moral n’était pas au rendez-vous. Il y a aussi ceux qui ont commencé à aller mieux, c’est notamment le cas des personnes qui se sont liées d’amitié avec des bénévoles qui venaient les soutenir. Le bien que cette aide leur procurait était impressionnant.

Cette expérience au sein d’un CAO m’a fait entendre des histoires impressionnantes, beaucoup d’entre elles m’ont touché. Étant le seul professionnel présent pour ces personnes de nuit, il m’a importé d’instaurer un climat de confiance avec elles, de les écouter, mais aussi de les aider ou bien de les orienter quand cela était possible.

Notes de bas de page

(1) Le CAO a été installé dans les anciens bâtiments d’un hôpital.

(2) Nous savions toutefois que les personnes pouvaient aussi s’introduire dans les chambres en passant directement par les fenêtres.

(3) Tout ce à quoi j’assistais pendant la nuit – bagarres, comportements dépressifs ou en lien avec la prise de substances – était systématiquement noté et transmis aux collègues qui faisaient la relève du matin (l’équipe du CAO ou un autre agent de sécurité).

(4) J’ai très rarement accepté ces invitations, qui, le plus souvent, m’étaient adressées par un groupe de jeunes Afghans qui se réunissaient dans une chambre et qui avaient beaucoup insisté. La plupart du temps, ils me ramenaient directement des plats cuisinés, mais plutôt de manière occasionnelle. J’étais également invité à rompre le jeun avec eux à la fin de la période du Ramadan. Ils se réunissaient dans le réfectoire, chacun d’entre eux ramenait un plat et ils mangeaient ensemble.

(5) Je les orientais alors vers l’équipe de jour.

(6) En application de la convention de Dublin.

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