Edito

Gwen Le Goff

Natacha Carbonel

Si le soleil était considéré à une certaine époque comme « la grande horloge du monde », son absence n’appelle plus nos sociétés actuelles à s’éteindre. Au détriment du repos, nous sommes incités, la nuit, à prolonger nos journées productives et occupées. Pour Jean-Marie André, nuit et sommeil seraient aujourd’hui perçus comme des « anomalies qui ne seraient plus en phase avec l’exigence contemporaine de produire et consommer en continu ».  

La nuit reflète les inégalités sociales : en jouir semble un privilège. Ce bulletin de Rhizome révèle la nuit au sens photographique du terme. Il met en lumière les difficultés vécues par des personnes en situation de précarité, de migration ou de détention, confrontées à l’isolement, à la promiscuité, ainsi qu’aux difficultés voire à l’impossibilité de trouver le sommeil. Face à celles-ci, les différentes contributions rendent visibles les pratiques des personnes concernées, de soignants, d’intervenants sociaux ou encore de veilleur de nuit.

La nuit (nous) révèle

Lorsque les nuits laissent place au sommeil, elles permettent de rêver. Les rêves constituent alors un matériau pour les cliniciens dont le travail d’interprétation permet d’accéder aux désirs et à l’inconscient du sujet. Pour Philippe Vignaud, le cauchemar constitue aussi bien un critère de diagnostic qu’un témoin du travail thérapeutique en cours. Que dit la nuit de nous ? L’inactivité contrainte pendant la journée peut empêcher les personnes à aspirer à un « rythme de vie plus ou moins normal », comme nous l’explique Naël Ali au sujet des personnes migrantes hébergées dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Comment faire face aux nuits sans sommeil ? Julien Agostini en a souffert à un certain moment de sa vie et a alors « organisé toutes (ses) activités de la journée en fonction du bénéfice éventuel qu’elles auraient potentiellement sur la nuit suivante. »

Rencontrer la nuit

La nuit est synonyme de repos et de détente pour certains, mais pour d’autres, elle est source d’insécurité et de danger. Différentes modalités « d’aller vers » sont alors développées par les intervenants pour réduire les risques inhérents à la nuit. Le risque peut prendre la forme du froid en montagne pour les personnes migrantes : Ariane Junca rend compte d’une maraude un soir d’hiver à la recherche de traces dans la neige. Pour les personnes travailleuses du sexe, certaines violences sont spécifiques à la nuit, comme le décrivent Paul Bolo et l’équipe de l’association Paloma, dont le rôle est de les accompagner et de les soutenir en leur redonnant du pouvoir d’agir. À l’inverse, selon Anthony Chaufton, l’arrivée de la nuit marque le retour de certaines d’entre elles auprès de leurs proches ou l’enchaînement avec un deuxième emploi nocturne, plus officiel. La nuit est également dangereuse pour ceux qui ne savent pas où la passer. Maud Bigot décrit la pratique de l’équipe du Samu social comme « celle d’un funambule soumis au vent de l’impuissance », puisque pour 90 % des situations rencontrées, toutes les démarches possibles ont déjà été effectuées. Après un café et deux chocolats chauds donnés à une mère à la rue avec ses deux enfants en situation d’handicap, il faudra les laisser dormir dehors sans solution d’hébergement et continuer la maraude.

Dans ce numéro, les professionnels et bénévoles décrivent une manière de travailler et d’être en lien, spécifique à la nuit. Clara Stoll et ses collègues des urgences d’un hôpital psychiatrique décrivent un monde à part, une organisation et une pratique particulières, dans lesquelles ils accueillent aussi bien des personnes souffrantes de détresse psychique, que d’isolement et de précarité. Une place importante est également donnée à la permanence téléphonique du service, véritable ressource pour «  ̎tenir la nuit  ̎, quand plus personne d’autre n’est disponible ».

Un (autre) monde ?

Que se passe-t-il la nuit dans les lieux invisibilisés et inaccessibles ?  Odile Macchi décrit l’ambiance particulière du métro parisien où, chaque soir, 300 personnes en moyenne passent la nuit. La saturation ou l’inadéquation des centres d’hébergement font que certaines personnes se laissent enfermer dans les stations, qui se transforment alors pour certaines d’entre elles en lieux de sécurité et de convivialité.  À l’abri des regards, dans les lieux de privation de liberté, Adeline Hazan dénonce des univers peu propices au repos, au sommeil et à la détente. Dans beaucoup de ces lieux fermés, la nuit représente « un enfermement dans l’enfermement. »

Enfin, Nina Tissot nous invite à découvrir une autre nuit, qui « n’est pas qu’une circonstance, mais un concept : celui de la fête ». Le moment tant attendu est arrivé, celui du lâcher prise, du temps suspendu, des rencontres. La nuit est alors plaisir, « elle transforme les paysages, trouble les sensations, dilue les émotions et les exalte aussi ». Ce Rhizome nous invite à interroger notre propre rapport au rythme biologique et appelle à éclaircir la nuit de ses contrastes.

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