Edito

Nicolas Chambon

En ce début de décennie2020, bien vivre et accompagner le vieillissement est un enjeu social, politique et de santé majeur. Si le modèle de développement moderne et occidental a longtemps rendu invisibles les personnes les plus âgées, la médiatisation des conditions de vie et de travail dans certaines institutions amis en lumière la place des personnes les plus âgées dans nos sociétés. D’un côté, la population âgée n’a jamais été aussi nombreuse, l’espérance de vie s’accroît chaque année mais, de l’autre, cette espérance « en bonne santé » reste contenue, questionnant les modalités d’accompagnement et de soin des personnes. Ce numéro de Rhizome interroge les épreuves du vieillissement, que ce soit de manière globale ou plus précisément pour les personnes en situation de précarité et/ou avec des troubles de santé mentale. Pour Arnaud Campéon, vieillir, c’est trop souvent faire l’expérience de l’isolement et de la solitude.

Les transitions de vie (décès de proches, maladies…) sont d’autant plus subies avec l’âge, soulignant l’importance de lutter contre cette « invisibilité sociale » et sa conséquence la plus dramatique : le suicide.

Le vieillissement n’est pas une pathologie

Pour les personnes vieillissantes, les vulnérabilités se cumulent et il est alors difficile de savoir ce qui relève du sanitaire, du médicosocial, voire du social (Muriel Delporte). La limite des catégorisations administratives, psychiatriques ou sociales est alors d’autant plus marquante. Vieillir n’est pas une pathologie, mais expose la personne à sa propre vulnérabilité. La psychiatrie de la personne âgée propose alors des actions de prévention et des soins adaptés (Cécile Hanon). Prendre soin des personnes en perte d’autonomie, avoir le souci de leur santé mentale doit être une perspective partagée par tous les intervenants et aidants. Du fait de la démographie, et malgré l’évolution de la médecine, le nombre de personnes âgées en perte d’autonomie va augmenter dans les années qui viennent, ouvrant la voie à une diversité d’intervenants professionnels, et parmi eux les intervenants en santé mentale.

Entre institution et inclusion

Les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) sont une des dernières institutions qui se représentent comme telles. À quoi engage de « rentrer dans une institution » pour les personnes âgées ? Véronique Lefebvre des Noettes insiste sur l’importance de travailler le consentement en amont : « Il faut toujours partir de présomption de compétence même chez les plus vulnérables qui n’ont plus de voix sociale, ils ont encore des choses à nous dire. » Elle nous invite alors à être créatifs pour rechercher l’assentiment.

Georges Jovelet et Jessica Ozenne interrogent, l’un, la place en Ehpad pour les personnes dites « psychotiques », l’autre, le statut de la personne vieillissante en institution, trop souvent vécu sous le prisme de la perte. Ces deux auteurs insistent sur l’importance de former les accompagnants à la santé mentale, même si les conditions de travail dans ces structures, trop souvent précaires, peuvent fragiliser l’accompagnement. Ces cliniciens nous questionnent sur l’actualité du bien-fondé d’avoir des institutions adaptées à des types de public pour qui la vie ordinaire ne serait plus possible. À l’heure où la perspective de l’inclusion sociale s’impose dans tous les champs, est posée en filigrane la question des modalités d’adaptation de notre société aux altérités des personnes vieillissantes. Considérant que les caractéristiques du vieillissement seront moins interprétées comme une déficience que comme une différence, comment adapter les lieux, espaces et activités aux rythmes et spécificités de la vieillesse ?

Cette perspective d’inclusion ne doit toutefois pas venir signer un désengagement de la puissance publique dans l’effort à réaliser pour que chacune et chacun vivent dans un habitat digne. Odile Macchi, qui a participé en 2019 à une enquête sur les sans-abri présents dans le métro parisien avec l’Observatoire du Samusocial de Paris, témoigne du vieillissement prématuré de ces personnes. Paradoxalement, c’est aussi l’attachement de certains à cet abri, habité et investi, qui interpelle. L’association les Petits Frères des Pauvres à Marseille rappelle qu’en France, une personne âgée sur quatre souffre d’isolement. L’association cherche alors à « recréer des liens permettant aux personnes de reprendre goût à la vie : partager des expériences, trouver avec eux des solutions à leurs problèmes, les aider à retrouver la joie, être soi, être libre de ses choix, rêver et oser réaliser ses rêves et se projeter à nouveau. »

Chez soi encore

Le rapport de la Concertation nationale « Grand âge et autonomie », publié en 2019 par le ministère des Solidarités et de la Santé, appelait à une refonte du modèle d’accompagnement, avec la perspective de se sentir « “chez soi”, quel que soit son lieu de vie. » Les initiatives pour permettre un maintien à domicile ou proposer des colocations solidaires se multiplient et des associations proposent des activités à destination des personnes vieillissantes. Ainsi, Globe 42 à Saint-Étienne se donne pour objectif « d’identifier les moyens qui pourraient être mis à disposition des personnes migrantes pour “bien vieillir” dans une perspective dite de “santé communautaire” ». Quant à Claude Caillart, de l’association OLD’UP, il nous invite à porter un autre regard sur, tels qu’ils se nomment, les « vieux ». La lecture de cet entretien est vivifiante. L’association cherche à « constituer un réseau d’échanges, d’actions et de recherches, animé par le dur désir de durer, face à la réalité du vieillissement ». Tout simplement « les vieux demandent à être écoutés, avec patience et respect ». Pour conclure, retenons ce vœu, certes élémentaire, mais ambitieux pour tous les proches, soignants et accompagnants : « Maintenons les vieux debout, dans leur corps, leur cerveau et leur cœur. »

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