À bord de l’Aquarius

Marie Rajablat, Coordinatrice du groupe de soutien médico-psychologique des sauveteurs de SOS Méditerranée, Toulouse

Lorsqu’ils arrivaient sur l’Aquarius (1), les rescapés avaient déjà vécu mille vies. Ils venaient de passer entre dix et soixante-douze heures en pleine mer, sur des rafiots d’infortune qui n’auraient jamais pu les mener jusqu’aux côtes européennes, contrairement à ce qu’on leur avait annoncé. Chacun s’était vu mourir et avant l’odyssée en mer, il y avait eu l’enfer sur terre. Partis de chez eux depuis des semaines, des mois, des années parfois, ces femmes, ces hommes et ces enfants avaient été réduits à l’esclavage en Libye, exclus du registre de l’humain par leurs tortionnaires. Aussi n’en revenaient-ils pas lorsqu’ils arrivaient à bord. Et leur voyage n’était pas terminé.

Nous avions donc tous conscience, à bord, que le passage des rescapés sur l’Aquarius représentait pour eux une parenthèse. Une longue chaîne humaine permettait de les amener à bord puisque chaque bébé, enfant ou adulte était passé de mains en mains jusqu’à nous. Alors, une fois sauvés de la noyade, en dehors des urgences médicales prises en charge par Médecins sans frontières (MSF), notre priorité n’était pas de faire quoi que ce soit, mais plutôt d’être là, disponibles pour eux comme pour des hôtes précieux. Nous étions attentifs à remplir de chaleur et de respect cette parenthèse pour qu’ils se réapproprient leur humanité. Nous ne posions aucune question. Nous les regardions juste, les écoutions, les touchions parfois. La plupart arrivaient en hypothermie et nous devions être très vigilants. Certains tremblaient de froid, d’épuisement, de peur. Nous avions des couvertures de survie. Je les dépliais totalement, ce qui nécessitait ensuite d’attraper à bras le corps mes interlocuteurs pour les emmailloter. C’est un geste simple qui enveloppe, qui rassemble, mais bouleverse aussi, car il a quelque chose d’éminemment maternel et fraternel. Personne ne s’est fâché à cause de cette proximité que j’imposais de fait. Il faut dire que vu mon âge, tous m’appelaient Grand-mère, donc il n’y avait aucune équivoque.

Je pense à Sélim. Je faisais ma ronde sur les ponts au petit matin. Replié sur lui-même, il grelottait. Je l’ai emballé dans une couverture de survie et l’ai frictionné. Il s’est laissé faire, un peu surpris, voire franchement stupéfait. Comme je me suis ensuite assise à côté de lui, il a commencé : « Je ne pensais pas que des êtres humains pouvaient faire subir autant d’horreurs à d’autres êtres humains. C’est pour ça que je ne peux pas dormir. Je revois tellement de choses dans ma tête, j’entends tellement de cris. Je n’en reviens pas de tout ça. Alors, quand vous prenez soin de moi comme ça, déjà que je n’avais pas l’habitude avant, mais là. »

Nous ne faisions donc pas grand-chose. Nous étions juste là, écoutions plus que nous ne parlions, sauf pour mettre parfois des mots sur ce qu’ils avaient vécu, car la remise en question de leurs propres perceptions est un des symptômes du traumatisme. Un viol était un viol. Non, ils n’avaient pas rêvé. Non, ils n’avaient pas inventé. Non, ils n’avaient pas exagéré.

Nous étions assaillis de plaintes et de demandes. « J’ai mal au dos, aux cuisses et au cœur. » Nous répondions inlassablement : « Bien sûr que vous avez mal et vous avez de quoi. » Puis, nous énoncions tout ce qu’ils avaient vécu en mer et sur terre, leur éventuelle inquiétude pour leurs proches, l’incertitude de l’avenir. Le contenu de nos réponses importait moins que l’attention que nous leur portions. Pendant les interminables tergiversations politiques pour obtenir un port de débarquement, nous n’avions rien de rassurant à leur dire puisque nous ne savions rien, si ce n’est que nous ne les ramènerions pas en Libye. La plupart du temps, nos réponses suffisaient à les apaiser et permettaient à certains de s’endormir quelques heures.

Nous faisions aussi particulièrement attention aux discrets, à ceux qui n’exprimaient précisément aucune plainte. Je pense à de nombreuses jeunes femmes qui passaient leur temps à dormir sans mot dire. Ou encore à Brahim, 12 ans, un des quelques survivants d’un pneumatique dont quatre-vingt-dix-neuf passagers sont morts. J’ai discrètement gardé à l’œil cet enfant mutique pendant des heures. À la tombée de la nuit, je me suis approchée de lui. Le visage fermé et le corps tendu, il a réussi à me demander : « Je sais que vous avez ramené des morts à bord. Je voudrais savoir si mes copains en font partie ou s’ils sont restés dans la mer. » J’ai alors fait mon enquête pour lui apporter une réponse, qu’il pressentait déjà.

Cette ambiance que nous tricotions ouvrait la voie aux témoignages et aux confidences : « Vient Grand-mère, tu as dit que tu allais écouter et raconter notre histoire. Nous sommes prêts. » Mon travail à bord était donc de recueillir leurs récits pour en témoigner ensuite (2). Recueillir des témoignages exige que nous soyons très attentifs au cadre que nous posons pour border la rencontre. Je ne suis ni journaliste ni chargée de communication, mais infirmière de secteur psychiatrique, et c’est ce qui faisait la différence. Même si ma mission n’avait pas du tout de visée psychothérapeutique, je ne perdais jamais de vue les effets que témoigner peut produire. Lorsque des personnes partagent avec nous des bribes de leur histoire, elles nous accordent une grande confiance. Elles prennent le risque de s’ouvrir, de laisser aller leurs émotions. À bord de l’Aquarius, les rescapés nous livraient un récit brut et, au début, nous n’avions pas mesuré que c’était sans doute la première et la dernière fois qu’ils le faisaient, car ensuite leur histoire devrait entrer dans des cases administratives.

À bord, j’échangeais avec les rescapés en français ou en anglais suivant l’origine des personnes. Parfois, j’y mêlais aussi quelques mots en arabe, ce qui faisait rire mes interlocuteurs surpris, sensibles au fait que j’essayais de m’approcher le plus possible de leur témoignage originel. Les entretiens se faisaient en duo ou en groupe, suivant la demande.

Ayant travaillé de longues années dans la rue, j’avais l’habitude de travailler dans des non-lieux ouverts aux quatre vents. Je savais qu’il fallait saisir la balle au bond lorsqu’elle était lancée et ne pas attendre de trouver un bureau pour garantir les normes de qualité d’un entretien. C’était à moi de m’adapter, de créer un espace d’intimité au milieu du défilé incessant et de faire en sorte de border les émotions, sachant aussi d’expérience que ceux qui choisissent de parler en groupe restent plus factuels.

J’ai proposé aux rescapés de me raconter ce qu’ils désiraient : leur voyage à terre, en mer, les raisons de leur départ, mais aussi leurs souvenirs ou leurs rêves… La seule difficulté à mes yeux était liée au temps que nous allions passer avec les personnes, ce que nous savions souvent à la dernière minute. Car s’il était essentiel de tricoter une ambiance propice à l’ouverture de la parole, il était tout aussi essentiel de clore les récits dans de bonnes conditions.

Jusqu’en juin 2018, nous pouvions transborder les rescapés au bout de deux ou trois heures sur un autre navire qui allait les ramener à bon port pendant que nous continuions à patrouiller en mer. Dans ces cas-là, je faisais en sorte que nous restions à la surface des histoires. Par contre, lorsque nous repartions tous ensemble vers la Sicile, nous avions un premier entretien pour le récit lui-même et un second, 24 heures plus tard, afin de reprendre ensemble les effets du témoignage. Je profitais de ce second entretien pour sensibiliser mes interlocuteurs aux signes auxquels ils devaient être attentifs s’il durait trop longtemps et les prévenais qu’à terre, des équipes de spécialistes seraient là pour les accompagner à court et à moyen terme.

Depuis juin 2018, nous rencontrons une autre difficulté. Les navires d’ONG errent régulièrement de longs jours en mer et des relations se nouent entre leurs rescapés et les équipes. Les uns et les autres se livrent un peu plus. On échange des recettes, des musiques, parfois les tee-shirts de son club de foot favori… La parenthèse est plus longue, plus personnelle et plus dense encore. Le débarquement au bout de huit ou dix jours passés ensemble dans ce cocon humain est d’autant plus difficile que l’avenir est incertain. Et pour les équipes à bord, ces débarquements sont d’autant plus douloureux qu’elles savent ce qui attend ces personnes avec lesquelles elles auraient pu, dans d’autres circonstances, devenir amies et partager encore beaucoup d’autres choses.

Il faut clore cette parenthèse, sur le bateau et dans nos vies. Nous faisons une haie d’honneur afin d’accompagner chacun jusqu’au bout de la passerelle. Dernière poignée de main. Poing contre poing, mains sur le cœur. Un petit baluchon de fraternité dans lequel ils pourront puiser durant la suite de leur voyage. C’est ensuite au tour des sauveteurs de débarquer et les « psys (3) » sont sur le quai pour les accueillir et les écouter à leur tour.

Bibliographie et notes de bas de page

(1) L’Aquarius était un navire affrété par SOS Méditerranée, association de recherche et de sauvetage en haute mer, créée en 2015 par des citoyens voulant agir afin de mettre fin aux naufrages en Méditerranée centrale, là où plusieurs dizaines de milliers de personnes sont mortes noyées depuis les années 2010 en tentant de fuir la Libye.

(2) Rajablat, M. (2019). Les naufragés de l’enfer : Témoignages recueillis sur l’Aquarius. Paris : Éditions Digobar.

(3) Seize psys (psychologues, psychiatres, psychanalystes) bénévoles forment le groupe de soutien médico-psychologique de SOS Méditerranée.

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