L’ange de l’histoire, le chien et le cheval

Annabelle Royer, Psychologue clinicienne, Permanence d’accès aux soins de santé en milieu psychiatrique (Pass-Psy), Centre hospitalier universitaire de Toulouse, Toulouse

Les animaux, nous dit Jean-Christophe Bailly (1), « font rayonner l’existence hors des rets du langage, ils exercent sur lui la pression intimante d’un autre accès au sens ». Et, « depuis ce silence insensé », ils nous posent la question de leur disparition, d’un dépeuplement (2) et de ses causes comme autant de témoins muets de « la Grande Accélération ». Vacillement de la certitude humaine, vertige soudain : le progrès en serait-il vraiment un ? Le règne de l’humain sur la nature et l’animal n’est-il pas en train d’effacer non seulement la biodiversité, mais aussi la trace d’autres mondes possibles, d’autres façons de s’y loger ?

Hors de l’anthropocentrisme, le monde animal ne serait non pas « pauvre en monde (3) », mais au contraire une voix parmi d’autres, un marqueur de l’altérité et une incarnation de « l’énigmatique même du vivant » qui pousse à d’autres accès possibles au sens. Leur disparition nous amène alors à nous poser la question de toutes les formes d’exclusion de l’altérité, du vivant et du réel dans « l’idéologie de la suppression du sujet (4) » de nos jungles modernes, soit là où la puissance de l’homme ivre de lui-même et de ses entreprises met en péril ou nie d’autres formes possibles d’existences, et ce jusqu’à devenir un loup pour l’Homme.

Pour en témoigner, nous laisserons la parole à celle que nous appellerons Louiza, patiente tchétchène et témoin des disparitions de ceux qui dans ce monde, sous le joug de Khadyrov, sont « traités pires que des bêtes ». Ceux qui reviennent dans ses rêves et lèvent, muets, les yeux sur elle. Car au début de nos séances, les morts n’ont pas encore la parole. Ils semblent juste interroger le mystère de leur disparition. Fantômes, bêtes, père et mère surgissent, mais communiquent aussi avec leurs yeux pour l’aider à situer le lieu du danger. Ils apparaissent pour la protéger. Ils ne parlent pas, mais ils « déplacent leurs yeux », « elle peut les comprendre ». Dans ce monde « il fait nuit tout le temps, car c’est l’éclipse. »

La parole est interdite, le langage est retiré, car les disparus ont emporté avec eux le mystère de leur mort. Dans ses rêves traumatiques, Louiza est sans cesse traquée par les hommes et leurs chiens. Elle doit se terrer, se cacher. Ils la poursuivent, le cœur est affolé. Louiza est devenue très fragile (sur le plan cardiaque) après deux guerres, mais plus particulièrement depuis que, plongée dans l’obscurité d’une cave, entre hommes et chiens, elle s’est fait violemment passer à tabac. Elle en est ressortie la mâchoire défaite, les dents brisées. Depuis, elle a très peur des chiens. Dans le centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) où elle habite, elle les voit dans le parc. Elle crie. Ils aboient. « Des chiens me cherchent sous l’escalier. Les hommes m’encerclent. »

La parole libérée une fois par semaine, depuis deux ans, descellera une bouche muselée par la menace : « Si tu parles, on te coupe la langue. » Libération d’une parole empêchée autant que d’un savoir insu délivré par le rêve, voie royale d’accès à l’inconscient. « Depuis que je viens vous voir, je me sens allégée, je me sens moins seule, car je sais maintenant que vous aussi [l’interprète et moi] vous savez. » Savoir ce qui, d’un témoin à l’autre, doit passer et se déposer d’expérience pour résister à l’oubli. Louiza se fait « l’ange de l’histoire (5) », celui qui tente de ne pas faire mourir une deuxième fois tous ceux qu’on a ensevelis sous la chape de plomb du silence, de l’oubli et du mensonge de l’histoire officielle. Pour Louiza, quand je la rencontre, la vérité est d’abord conservée au lieu du corps, imprimée dans l’évidence des cicatrices. Quand elle se regarde dans la glace, du trou laissé par la chute des dents ressurgissent les coups reçus, par flashs. Retours dans le réel, au sens où Lacan l’entend, au lieu de l’accroc dans l’image et sa représentation possible.

Un moment décisif dans le travail s’opérera sous l’effet du transfert (qui réamorce le désir) dans le saut du corps, du réel de la chair au corps symbolique du rêve. Nous rappelant bien qu’une des fonctions du rêve est en effet de faire passer la jouissance (le réel) au chiffrage dans le symbolique (6), et donc à une lecture possible de ce qui auparavant relevait de l’impensable. Et c’est au lieu de ce silence insensé que les morts pourront, dans ses rêves, délivrer la vérité sur leur disparition. Ils ne seront plus terrés dans leur silence, piégés par l’éclipse, mais ils pourront revenir à visage découvert, à la lumière du jour. Dans les rêves de Louiza, la couleur revient et les grands espaces d’une nature luxuriante aussi. Ils descendent des montagnes rebelles du Caucase. Ils sont beaux et jeunes, là où ils avaient été vieillis trop vite ou avaient été battus jusqu’à devenir méconnaissables. Louiza remonte sur l’Autre scène et reprend les rôles, traversée par une très vive émotion. « – Ahmed, tu es vivant ? Mais comment est-ce possible puisqu’on t’a tué ? – Oui, dans ce lieu, je suis vivant, mais il faut que tu saches la vérité de ma mort. Ce n’était pas un accident. » Pour elle, étroitement liée à un désir de savoir, extraction de l’inconscient adressé à l’Autre, s’ajoute dorénavant la tâche de l’historienne et un désir d’exhumer sous les ruines les vestiges de la vérité enfouie. Une nouvelle historienne là où, dans ses fonctions précédentes, elle avait, à son insu, participé à transmettre l’histoire officielle.

La porte de sortie du trauma s’ouvrira plus particulièrement au moment où les points d’appui de l’enfance, les identifications du « bon passé » la sortiront progressivement du maelström où toute l’Histoire s’était engouffrée et d’où ne ressortait plus qu’amnésie, délire onirique, confusion du temps et de l’espace. Aux rêves traumatiques figés à l’événement par la pulsion de mort succéderont les rêves traversés par les vertes prairies des amours infantiles. Un désir réactivé d’où reprendra le tic-tac d’une horloge remontée par un souvenir d’enfance. Les portes du temps pourront à nouveau s’ouvrir et… se refermer. La mémoire involontaire de Marcel Proust l’amènera, à sa grande surprise, jusqu’à un souvenir d’enfance qui reprendra tout son éclat. Le plus délicieux des souvenirs, celui d’une mère aimante qui cousait près de la cheminée la robe blanche d’une petite fille de 6 ans, dans le soin délicat attaché au « flocon de neige » durci au feu de bois. Du soin apporté à raconter le plus tchétchène des souvenirs proustiens, « du flocon si difficile à coudre » rayonne l’aura, « l’unique apparition d’un lointain, même proche (7) » qui donne aussi « le pouvoir de lever les yeux (8) ». L’expérience, au sens de Walter Benjamin (9), toute entière déposée, nous fera entendre le bruit d’un flocon de neige cousu. Celui qui, comme dans les contes de petites filles, fait taire, dans le temps perdu, les bruits de la guerre. L’éclat de ce souvenir tranchera les liens de la prisonnière du « mauvais passé » qui la laissait « comme un zombie »… Et c’est tout contre ce souvenir d’enfance, tout contre une mère réveillée pour qui elle a été une reine brillante ce jour-là, que se lèvent les rêves où il fait jour.

Dorénavant, elle est attendue quelque part et on a besoin d’elle pour dire la vérité. Elle répond à ses agresseurs et elle n’a plus peur ni de Poutine ni de Khadyrov, son chien de garde en Tchétchénie… Malgré les intimidations, malgré les ordres aboyés, elle peut sortir d’un Kolkhoze, vestige du roman familial. Elle se réveille, en vie. Et dans ce jour qui replace la nuit, elle vient me dire qu’elle n’a plus peur des chiens. Au Cada, un jour, elle aperçut un policier et un chien. Mais, au mouvement de peur succéda la tranquillité, car elle pouvait dorénavant replacer les événements dans le temps de l’horloge, ici et maintenant, et les analyser. « Les policiers en France sont là pour protéger. » Le policier lui sourit, elle lui sourit en retour et « le chien reprit sa place ». Dans l’ordre symbolique, avec ce qui, du défilé de la parole avait été mis à jour, dans la séance précédente, soit la part maudite du maître, sa jouissance obscure cachée derrière un chien, son double pulsionnel. Elle se souvint de ce qu’elle avait oublié de me dire : l’homme de la cave lui avait crié « Je vais lâcher le chien, il va te violer ». Le chien reprit sa place lorsque l’excès traumatique, le réel a pu se réduire dans le déchiffrement du sens. Et, dans ce procès de réduction, les chiens des rêves suivants en ressortirent comme en chimie : tout petits. Elle s’est mise à rêver de tout petits chiens ou de chiens de loin, d’une autre espèce, d’une autre couleur aussi. « Tiens, la même que mon manteau, là, vous voyez ! » me montra-t-elle. Une autre peau, une couleur humaine, plus familière. La même peau aussi que le chien de son enfance, Rasputin, qui l’accompagnait à l’école. « Tout homme est animal sauf à ce qu’il se n’homme (10). » Ce qu’en conclut Louiza, une fois le chien nommé, soit replacé dans le symbolique, c’est que « les chiens sont avant tout ce qu’en font les hommes. Avec la guerre, ils ont fait des chiens des armes de combat. Beaucoup d’hommes ont la marque de ces chiens qui leur déchiraient les parties génitales ».

Au même moment où le chien se réduit, un cheval apparaît. Un cheval sauvage. Elle prend le temps de le laisser venir à elle et il la laisse monter sur lui. Cette fois-ci, elle porte une robe rouge, la couleur révolutionnaire dont son prénom porte la trace. « Dans ce rêve je ne sais pas où est la direction, mais je sais que j’ai une mission. » Un souvenir revient. Son père avait pris un coup de sabot et avait perdu toutes ses dents. Depuis, elle avait peur des chevaux, mais dans ce rêve, analyse-t-elle, c’est parce qu’elle prend le temps, sans chercher à l’attraper, que le cheval ne se cabre pas, contrairement à ce qui était arrivé à un homme dans son rêve que le cheval avait envoyé à l’hôpital (proche du père de son souvenir). La pensée du petit Hans nous traverse, au regard d’autres éléments cliniques, mais l’espace manque. « Mais en fait, dit-elle, peut-être est-ce aussi tout simplement l’homme qui a fait peur à ce cheval sauvage ? Finalement, l’animal n’a fait que se défendre ? »

Pour reprendre la métaphore freudienne, on peut dire que le Moi du cavalier et le Ça du cheval se remettent en place dans l’espace du rêve, lui permettant de retrouver le temps d’organisation qui lui avait d’abord manqué. Reprendre sa place (dans le symbolique).

« – Je ne sais pas où je vais, mais maintenant je suis en mouvement (inconscient, désir, pulsion), et je sais que j’ai une mission, on attend quelque chose de moi. – Vous êtes remise en selle », dis-je à celle qui avait fait de si nombreuses chutes, du fait des vertiges sur ce sol qui se dérobait sans cesse sous ses pieds. « Où atterrir (11) ? » semblait dire le symptôme. Chez les Cosaques, la langue qui peut se faire refuge dit aussi la même chose : « se remettre en selle ». Elle rit. Et j’entends son rire en mettant un point final à ce texte, le lendemain où j’appris qu’elle avait obtenu le sésame, le titre de séjour de réfugié. Je pense qu’au même moment, dans le ciel, quelque part, au début du crépuscule, la chouette de Minerve prit son envol. 

Notes de bas de page et bibliographie

(1) Bailly, J.-C. (2007). Le parti-pris des animaux. Paris : Édition Bourgeois, 8.

(2) « En quinze ans près d’un tiers des oiseaux ont disparu ». Macé, M. (2019). Comment les oiseaux se sont tus. Critique, (860-861), 18.

(3) Jean-Christophe Bailly fait référence à Martin Heidegger dans son ouvrage Le parti-pris des animaux. Bailly, J.-C. (2007). Le parti-pris des animaux. Paris : Édition Bourgeois, 65.

(4) Lacan, J. (1970). Radiophonie. Scilicet, numéro 2 et 3. Paris :Éditions du Seuil, 89.

(5) Walter, B. (1940). Sur le concept d’histoire. Paris : Gallimard (2000), 4340.

(6) Nous faisons ici référence à Jacques Lacan dans « Radiophonie ».

(7) Benjamin, W. (1971). L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique. Paris : Éditions Denoël, 178.

(8) Benjamin, W. (2002). Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme. Paris : Éditions Payot, 200.

(9) Benjamin, W. (2011). Expérience et pauvreté. Paris : Éditions Payot.

(10) Lacan, J. (1973). Le Séminaire : Livre XV « L’acte psychanalytique ». Paris : Éditions du Seuil, 1973.

(11) Nous faisons ici référence au livre de Bruno Latour qui évoque aussi la question des migrants.

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