Edito

Mathilde Sorba

Gwen Le Goff

La réflexion sur les liens entre l’humain et l’animal, nourrie par les considérations sur la bientraitance animale, trouve un écho dans les champs de la précarité et de la santé mentale. Si les hôpitaux psychiatriques, construits traditionnellement à la campagne, étaient lotis de fermes et d’animaux, l’évolution de ces structures a éloigné un temps les animaux des services de soins. Aujourd’hui, chats, chiens, chevaux reviennent en force à l’aune de projets thérapeutiques relevant de l’aide ou du soin.

Dans l’article introductif de ce numéro, Jérôme Michalon – dont le titre de l’ouvrage a inspiré celui de ce numéro Rhizome – explique comment les « pratiques de soins par contact animalier » se développent de façon concomitante à une individualisation de notre rapport aux animaux. Mais que peut-on dire des bienfaits de cette relation ? Si la médecine a tenté d’en objectiver les effets, le modèle scientifique se retrouve dans une impasse lorsqu’il s’agit de venir qualifier la dimension relationnelle du soin qui comporte forcément une part de subjectivité. Ce numéro de Rhizome s’intéresse à la relation des humains aux animaux sans forcément que celle-ci s’inscrive dans un dispositif thérapeutique dédié.

Les bienfaits de la relation humain-animal

Trois articles illustrent différentes manières de prendre part à cette relation. Céline Courbet, infirmière dans un dispositif de médiation canine, observe qu’au contact des chiens, la souffrance des patients peut diminuer et que les capacités cognitives peuvent également s’améliorer. Au-delà de ces bienfaits, la médiation de l’animal opère une transformation de la relation entre l’intervenant et le patient, l’authenticité qu’elle y apporte finissant par renforcer « l’alliance thérapeutique ». Quant aux membres de l’association Gamelles pleines, ils soignent l’animal pour, in fine, s’occuper de son « maître ». Enfin, en dehors de toute perspective de soin ou d’aide, Ben décrit sa relation avec Zyko et Zyra en termes de filiation. Le sentiment de responsabilité qu’il éprouve à l’égard de ses chiens l’a finalement incité à rechercher une place en hébergement et à quitter la rue, où il vivait depuis de nombreuses années.

Dans la seconde partie de ce numéro, des professionnels du champ de l’accompagnement social et de la santé mentale expliquent comment prendre part à la relation et en valoriser ses bienfaits sans s’y engager directement. Pour Karine Yayo, éducatrice spécialisée dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) à haut seuil de tolérance, cela passe par l’aménagement de lieux d’accueil pour y accueillir des animaux. Pour les professionnels du Centre hospitalier Le Vinatier, cela se traduit par la recherche active de partenariats qui permettraient d’assurer la prise en charge des animaux de compagnie des patients hospitalisés. En cherchant à faire cohabiter l’humain et l’animal, ces intervenants, soucieux des bienfaits de la relation, inscrivent leurs pratiques dans une perspective écologique, selon laquelle prendre soin de la personne implique de prendre soin également de ses attachements et de son environnement.

Du lien à l’animal comme support d’un travail clinique

Les articles de Jean-Claude Monfort et d’Annabelle Royer nous font part d’une réflexion clinique sur le lien aux animaux. Dans le cadre du syndrome de Diogène, l’animal sous toutes ses formes – cafards, araignées, pigeons – est à la fois aimé et négligé. La relation à l’animal peut être surinvestie afin de combler un manque et ses conséquences sociales peuvent interpeller les cliniciens. Le lien à l’animal constitue alors le support par lequel le clinicien accède à une personne en souffrance. C’est ce qu’aborde Annabelle Royer dans le travail thérapeutique entrepris avec sa patiente, dont le passé traumatique se traduit par des rêves menaçants en présence de chiens.

Au lien nu : vers d’autres formes de soin ?

Les derniers articles permettent de réfléchir au lien à l’animal, nu, se suffisant à lui-même. Le lien traduit par des échanges de regards, de marques d’attention fait du bien, comme le montrent Gabriel Uribelarrea et Bénédicte de Villers. Les relations tissées entre des personnes hébergées en institutions médicalisées avec des chats errants ou encore entre des patients et des chiens dans un service de soin permettent une forme de mieux-être. Les bienfaits du lien aux animaux adviennent alors sans intentionnalité thérapeutique. Au contact de l’animal, la personne améliore sa connaissance de soi et de son rapport aux autres et, parfois, devient pourvoyeuse de soins. Comme l’observe Bénédicte de Villers, le lien aux animaux nous rappelle alors quelque chose d’une dépendance et d’une vulnérabilité commune.

Pour l’équipe d’Anne-Sophie Rigaud, les bienfaits de la relation adviennent par le recours à un dispositif technique : l’animal n’est pas institué en espèce ou en sujet, mais il prend la forme d’un robot. Ce sont donc bien les propriétés soignantes de la relation qui sont recherchées à travers la projection de ce que pourrait être un petit animal. Si, comme le rappelle Stéphane Cormier, ce que nous prétendons être dépend toujours du discours sur nous-mêmes et les autres, l’évolution de notre rapport aux animaux ne viendrait-elle pas alors nous rappeler que nous sommes avant tout des êtres en relation ? 

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