Dire ce que font les animaux dans les soins

Bénédicte de Villers, Docteur en philosophie, Coordinatrice pour la qualité des soins et la sécurité des patients au sein du CNP Saint-Martin, Namur, Belgique, Intervenante dans le certificat universitaire en médiation animale et relations à la nature, Université de Liège, Belgique

Depuis une quarantaine d’années, les pratiques thérapeutiques associant des animaux, dites « de médiation animale », se multiplient. Relevant de l’aide ou des soins, elles poursuivent différents objectifs : fonctionnels, occupationnels ou thérapeutiques. Des animaux variés sont conviés : chevaux, chiens, chats, etc. Elles s’adressent à des personnes en souffrance physique et/ou psychique, en situation de vulnérabilité. Aujourd’hui, ces pratiques s’inscrivent dans de véritables « dispositifs techniques (1) », car elles allient manières de faire, transmission de celles-ci et discours.

Au sujet des discours, notons qu’au cours des années 1980, ces initiatives s’énonçaient surtout en termes médicaux : une démonstration scientifique des « effets » positifs produits par les animaux eux-mêmes était souhaitée. À titre d’exemple, on a cherché à montrer que caresser un chien agit sur la pression artérielle, que la présence canine permet à la personne âgée de vivre plus longtemps, etc. Progressivement, toutefois, les discours se sont distancés de ces approches où l’animal risquait de n’occuper qu’une place d’« objet », au service d’une finalité exclusivement pensée par et au bénéfice de l’homme.

Au cours d’une expérience ethnographique liée à un projet de médiation canine, j’en suis précisément venue à formaliser l’idée que la manière d’énoncer un projet thérapeutique associant les animaux conditionne en partie la manière dont les animaux peuvent être et agir en leur sein. Ce point me paraît important, car s’il s’avère que la manière de dire a un impact sur l’être même des animaux impliqués. On comprend dès lors que la question du « bien-être » animal dans ce type de dispositif associant des animaux est incontournable.

Résumons l’histoire de ce projet. Initialement, il s’agit de justifier la présence de deux chiens dans une unité hospitalière de soins psychiatriques. La distinction entre symptômes « positifs » et « négatifs » de la psychose, alliée à une théorie des besoins des patients, sert ici de référence. Les acteurs de soins justifient en effet la portée du projet en montrant que les chiens contribuent à réduire certains symptômes positifs de la psychose (par exemple, en permettant à certains patients de mieux s’ancrer dans la réalité), et certains symptômes négatifs (en contribuant à inscrire certains patients dans une dynamique plus collective), ou encore à répondre à des besoins spécifiques (celui de communiquer, de bouger, etc.). L’animal occupe une place assez classique dans ce genre de dispositif : s’il n’est pas lui-même promu « thérapeute », il opère comme une sonde ou un relais entre le soignant et le soigné, et agit comme s’il pouvait atteindre des zones profondes chez le patient quasi inaccessibles aux thérapeutes classiques. Deux ans plus tard, le projet a évolué et s’énonce autrement : des liens personnels entre les patients et les animaux sont mis à l’avant-plan, les métaphores de la famille et de la demeure sont valorisées, et les chiens sont vus comme les coauteurs d’une ambiance. La marge d’action des chiens s’est ainsi élargie : individus singuliers, ils vivent dans la « maison » à leur manière. Leur présence et leur personnalité acquièrent une vraie épaisseur. Dans un troisième temps, le projet associant des chiens se dit d’une nouvelle façon encore, liée cette fois à l’effort de décrire le travail quotidien des infirmiers en psychiatrie. Or l’ordinaire en psychiatrie relève en effet davantage de l’attitude et des dispositions des personnes, que de la technicité ou de la programmation d’actes. L’accent n’est alors plus mis sur des actions précises que favoriseraient les chiens ni sur des besoins fondamentaux des patients que viendraient combler les animaux. La rencontre et l’accueil de l’autre, la coprésence passent à l’avant-plan.

A ainsi été conceptualisée l’idée que les soins ordinaires en psychiatrie, non directement techniques, participent de l’advenue des patients en tant que personnes, quel que soit leur état de vulnérabilité, et peuvent faire contrepoids, si nécessaire, aux approches médicales trop objectivantes (2). Dans mon ethnographie, j’ai voulu documenter la façon dont les chiens, par leur mode de présence à la fois distinct et proche de celui de l’Homme, rappelaient aussi quelque chose de la dépendance et de la vulnérabilité, comme de la réciprocité et de la symétrie des places. À titre d’exemple : « Dans un espace vert, un chien est couché et brossé avec application par un patient. Sous la douceur du soin qui se fait caresse, le chien tourne la tête vers le patient. Celui-ci se met à son tour à regarder le chien plus directement et à lui parler doucement. Celui qui prodiguait le brossage devient ainsi à son tour celui qui reçoit attention, disponibilité et reconnaissance. C’est un moment d’échanges où chacun, somme toute, advient un peu grâce à l’autre (3). »

Des êtres (humains et animaux) adviennent ainsi l’un avec l’autre, l’un sous le regard de l’autre. Si aujourd’hui, en psychiatrie, le « pouvoir d’agir » (empowerment) des patients est valorisé – et c’est une excellente chose –, il me paraît primordial d’être attentif aussi, en contrepoint, aux libertés accordées aux animaux embarqués dans des projets de soins. Car, finalement, des façons de « dire » de tels projets dépendent en partie leur « être » et leur « bien-être ».

Bibliographie

(1) de Villers, B. et Servais, V. (2016). La médiation animale comme dispositif technique. Dans C. Servais (dir.), La médiation : De la théorie aux terrains. Bruxelles, Belgique : De Boeck.

(2) Tronto, J. (2008). Du care. Revue du Mauss, 32 (2), 243-265.

(3) de Villers, B. (2016, juin). Créativité des soignants en psychiatrie et médiation animale. Communication présentée à la journée du Centre hospitalier Sainte-Marie de Clermond-Ferrand.

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