Les enfants et leurs cabanes

Eric Lemonnier - Pédopsychiatre à Brest

 

Lorsque Diogène décide de renoncer à une vie facile, il s’installe dans un tonneau pour s’y livrer à la méditation. Le Grand Alexandre, intrigué, vient le trouver et lui demander ce qu’il souhaite. « Ote-toi juste de mon soleil » lui répond Diogène ce que certains interprètent par « cesse de me faire de l’ombre ». L’ermite s’installe, lui aussi, dans une cabane. Plus près de nous, certains de nos contemporains, repoussés par l’âpreté de la vie, tentent de survivre dans les bois, là encore dans des cabanes. La cabane est ainsi un lieu protecteur dans lequel s’installe des adultes ayant renoncé à tout ou que la vie renonce à aider[1]. Chez l’enfant, il en va tout autrement, la cabane est le lieu où tout est possible. Enfant, je n’ai pas encore la maîtrise du monde, si bien que je construis un lieu où par la grâce du jeu et de l’imaginaire tout devient possible. C’est le contraire du renoncement. Qu’un adulte vienne à en franchir le seuil sans y avoir été invité, et le charme se rompt.

Si l’on observe la construction d’une cabane, c’est bien souvent le toit qui prend le plus d’importance. Il faut qu’il protège de la pluie, certains peuvent y voir l’instance protectrice, sorte de surmoi. Bien sûr, la cabane doit également isoler du monde adulte. Cependant, l’essentiel de la cabane se joue à l’intérieur.

La cabane participe ainsi à la prise d’autonomie des enfants. Ils y érigent des règles, des relations sociales qui sont largement inspirées de celles des adultes, mais dans un « comme si » qui n’est pas un « tout comme ». Si nous les observons attentivement, il apparaît que bien souvent ces règles sociales sont plus âpres que celles édictées par le monde adulte, c’est que la trahison est inacceptable, dès lors point n’est besoin qu’une règle soit trop souple.

Un autre aspect de la cabane, c’est la temporalité. Une cabane bâtie sur le lieu des vacances se retrouve année après année, elle accompagne la maturation et offre une perspective temporelle longue. Parce qu’elle appartient à l’enfant, elle lui permet d’intégrer le long temps.

Si le jeu commence par l’établissement de règles, l’imaginaire l’accompagne, le nourrit, permettant une émancipation. Une des évolutions du monde post-moderne actuel, est une atteinte des capacités imaginaires de nos enfants. Bien souvent on ne leur suggère plus guère les choses, on les leur montre. Si bien que, le « comme si » se rapproche du « tout comme ». Dans nos banlieues, les caves sont devenus des cabanes modernes et la vie qui s’y déroule est bien proche de celle des adultes. Dealers, petits chefs, délinquance, tournantes font régulièrement la une des journaux.

Observons bien que dans ces sortes de cabanes des adultes peuvent être tolérés, soit qu’ils manipulent les enfants et adolescents qui s’y réfugient, soit que, perdus eux-mêmes, ils adoptent leurs comportements, parfois même soumis à ces adolescents. Ces cabanes émancipent là encore l’enfant ou l’adolescent, mais cette émancipation ne se fait plus vers un monde enfantin mais vers un monde d’adulte.

En psychologie du développement, le dessin d’une maison est largement utilisé. Spontanément, lorsque l’enfant dessine, il choisit volontiers de représenter une maison. Nous avons tous en mémoire l’anecdote, sublime d’intuition, où après avoir vu le dessin d’une maison sur lequel le chemin qui menait à la maison était décalé par rapport à la porte, Françoise Dolto a proposé l’hypothèse que ce garçon avait une atteinte urinaire. L’examen clinique a par la suite révélé une atrésie de l’urètre.

Ceci pour souligner que si beaucoup de psychologues considèrent que le dessin de la maison reflète l’adaptation sociale de l’enfant, il faut toujours se référer au contexte dans lequel le dessin a été proposé. Pour appréhender au mieux cette adaptation sociale, il faudra, à propos du dessin, discuter avec l’enfant de manière à bien saisir les différentes facettes de cette adaptation. La maison contient, autant par ce qu’elle cache, ce qui se passe en son sein, que par ce qu’elle montre. A traits grossiers, nous pouvons souligner que jusque vers l’âge de 6 ans, la maison est comme un visage avec deux fenêtres - yeux, une porte - bouche et un toit - cheveux, plus tard la maison se charge des représentations sociales. Il est, je crois, inutile de rappeler que pour être interprété, un dessin d’enfant doit être discuté avec son auteur.

Pour conclure, je voudrais souligner que si cabanes et dessins nous ramènent à un monde où les valeurs éducatives étaient classiques, les modifications actuelles de la parentalité entraînent de profonds remaniements de la relation des enfants au monde. Le surmoi et les mécanismes psychiques sont moins volontiers travaillés par l’imaginaire qui de plus en plus fait défaut. Le monde de l’enfance et celui des adultes s’interpénètrent plus qu’ils ne l’ont jamais fait, serait-ce l’aube de la société post-figurative décrite par Margaret Mead[2] ?

Notes de bas de page

[1] Eric Lemonnier fait référence aux S.D.F des grandes villes qui squattent bois et forêts avoisinants en construisant des cabanes. Peut-on considérer les cartons où habitent les S.D.F comme des cabanes ?

[2] Note de la rédaction : Margaret Mead (1901-1978) anthropologue américaine qui a étudié les problèmes de l’adolescence et les changements culturels.

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