La mixité sociale ou la résistance au même

Bernard Devert - Prêtre, fondateur du Mouvement Habitat et Humanisme depuis 1985 (association présente dans 32 villes de France)

 

Des machines à loger d’un côté, un habitat de l’autre, que de différences qui crient la détresse des uns et l’enfermement des autres.

Dans ce contexte de séparation qui exprime la violence des logiques de puissance économique dont l’urbanisme n’est que la traduction, quelle approche possible d’un habitat créateur d’un « vivre ensemble » ?.

Trop de logements éloignent des lieux d’échanges des personnes en situation d’étrangeté par rapport au modèle culturel dominant, d’où un habitat déstructurant tant il focalise alors la détresse et l’exclusion.

Les très nombreuses lois sur l’acte de construire ont tenté de briser l’image d’un habitat dramatiquement homogène. Elles n’y sont pas parvenu car l’urbanisme porte les stigmates de la peur : celle de l’autre, miroir d’une crainte de soi-même.

Il ne s’agit naturellement pas d’une critique de ces textes qui, sur le plan éthique, marquent une avancée pour une ville à visage humain. Mais s’impose la création d’un chantier qualitatif portant la réalisation de programmes de mixité sociale tant on ne détruit pas la peur à partir de formules incantatoires mais bien d’une parole vérifiée.

Ce concept de mixité, chance d’un habitat autre, procède d’une recherche visant à minorer la montée de la violence, déjà bien installée dans les quartiers en situation de ghettoïsation. La mixité souligne cette attention à trouver une cohérence entre les liens et les lieux. Or, si notre culture admet ces liens jusqu’à mentionner dans la devise de la République le mot « fraternité », demeure en revanche un formidable écart en ce qui concerne les lieux où vivent les hommes.

Avec conviction et passion, Habitat et Humanisme est un des acteurs de la mixité sociale. Une de ses premières opérations fut celle de la réhabilitation de la Cour des Voraces, dont les murs témoignaient de la révolte des Canuts[1]. Si, dit-on, l’histoire ne se répète jamais, il n’en reste pas moins qu’elle est cette mémoire de l’avenir, pour reprendre le mot d’André Malraux.

Il n’y a pas d’avancées sociales sans prendre le risque d’entendre le cri de la révolte, fut-il silencieux.(…)

L’idée de mixité ne saurait être identifiée à la politique des quotas, car pour reprendre l’expression du sociologue « le changement ne se décrète pas », mais nous pourrions ajouter qu’il ne se décide pas non plus au moyen d’une seule arithmétique. Parler de mixité, n’est-ce pas faire place à celui qui jusque là ne parvient pas à trouver de place : l’autre.

Mais qui est l’autre ? L’autre ne se définit pas à partir de ce que je crois mais bien à partir de ce que je découvre.

Dans son ouvrage « Fraternités », Jacques Attali s’interrogeant sur cette question de l’autre, précise qu’il est « d’abord le faible, le démuni, le solitaire, l’étranger, celui qui est perdu. L’hospitalité est la première forme de la fraternité, très simplement définie comme le désir de l’hôte (celui qui reçoit) de recevoir l’hôte (celui qui est reçu). La confusion des mots renvoie d’ailleurs à l’équivalence des services rendu et reçu. « L’hôte » est bien à la fois « celui qui reçoit et celui qui est reçu ».

Notre culture a besoin de trouver le sens de l’autre et de l’hôte pour retrouver le sens de la confiance.

Quelle ouverture !

C’est bien cette dynamique de la confiance que nous voulons promouvoir. Sans doute elle appelle une formidable volonté de changement pour que cette fraternité traverse nos réalités économiques, sociales et culturelles.

Dans la tradition judéo-chrétienne, la terre n’est pas mère patrie, mais terre promise ; transposer cette réalité spirituelle dans l’habitat c’est travailler autrement à une ville offrant l’hospitalité à tous et à tout l’homme.

Au fond, c’est entendre la parole du Livre, fondement de notre civilisation : « quitte ton pays », en se rappelant que quitter, ce n’est pas nécessairement partir mais accueillir ou encore entrer dans une nouvelle relation avec l’autre.

Or, l’accueil de celui qui est autre n’est possible que là où s’inscrit un déplacement intérieur, conduisant à une recherche éthique et spirituelle. Comment accueillir l’autre si je n’accepte pas ce qui est autre en moi-même ? Cette perspective ne se fait pas non plus sans l’acceptation de nos blessures qui sont autant de brèches créant les conditions d’ouverture à l’autre.

Un des obstacles de cette mixité annoncée mais trop souvent refusée, est que notre société est construite sur la puissance réelle ou supposée qui est une autre manifestation de la peur de la fragilité qui est pourtant la voie royale de la découverte de ce qui est constitutif de l’être.

Il nous faudrait ici entendre comme en écho le poème de Lao Tseu : « Le dur et le rigide sont compagnons de la mort, le fragile est compagnon de la vie ».

Or le contraire du fragile, ce n’est pas la puissance mais le banal.

Une des conditions de réussite de la mixité, c’est ce regard sur l’homme qui conduit à refuser la résignation et s’opposer aux cyniques qui tendent à le banaliser. Refus du mystère.

Qui d’entre nous n’a pas fait cette expérience intérieure de la grandeur de l’être, jusqu’à s’écrier « attention, c’est fragile ». Expression d’une reconnaissance jusqu’à donner naissance à une autre présence à soi-même et aux autres.

Notes de bas de page

[1] Note de la rédaction : en novembre-décembre 1831, insurrection des tisseurs de soie de Lyon afin de faire respecter le tarif minimal qu’ils venaient d’obtenir.

Bibliographie

J. ATTALI, "Fraternités. Une nouvelle utopie", Ed. Fayard, oct. 1999

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