Habiter, pour le schizophrène

Patrick Confalonierie - Psychiatre des hôpitaux au CH le Vinatier Bron

 

L’homme habite le langage, c’est là son monde, son habitat.

Exilé de la nature par le symbolique qui le détermine, y compris en tant que corps, il ne suffit pas qu’il naisse dans ce monde, encore faut-il qu’il s’y loge.

L’habitat n’est pas encore l’habitation. Pour trouver asile dans cet univers de langage qui l’humanise, il lui faut le secours d’un Discours, selon Lacan, soit ce qui fonde le lien social.

Pour le préhistorien Leroi-Gourhan, la sépulture est l’indice le plus sûr de l’apparition de l’humain : la dernière demeure indique ce que fut la première.

Par la marque symbolique, fut-ce celle d’une pierre, l’homme signe sa présence au monde, au-delà de son organisme d’être vivant. Son entrée dans ce monde s’accompagne de ce rapport nécessaire à la mort, comme Freud, le premier, l’a formulé avec la pulsion de mort, concept incompréhensible sans cette référence à l’efficacité symbolique. Eros et Thanatos ne sont que les deux faces inséparables de la pulsion, propre à l’être humain, et pour cela différente de l’instinct.

Le Bushman du Kalahari ne procède pas autrement. Il ne construit que rarement des abris couverts, au cours de ses déplacements. Il se contente de planter quelques bâtonnets, qui délimitent son home, d’y placer ses pauvres objets, symboliques de son foyer, pour pouvoir y dormir.

Ces trop brèves références n’ont pour but que d’indiquer la valeur qu’il faut accorder, selon nous, à l’acte d’habiter. Loin d’être le résultat d’un instinct de protection, face à une nature réputée toujours hostile, se loger est à prendre comme un pur acte de civilisation.   

L’anthropologie ne s’y trompe pas, qui voit dans la maison, un objet de lecture symbolique, rendant compte au mieux des représentations que la société se fait d’elle-même.

Loger dans son monde est aussi ce qui détermine le Sujet, y compris dans sa particularité. Non seulement il y trouve son identité de mortel, soit son état civil, mais c’est par-là qu’advient son être de désir. Ses objets s’y constituent au-delà de ses besoins d’être vivant. Ce monde déjà là, il est appelé à l’édifier sans cesse, afin que s’y opère l’échange dialectique de ses objets par où se civilisent ses pulsions.

La famille, quelles qu’en soient les formes historiques et culturelles, est le lieu privilégié de cette activité. Il est commun, dans notre langue, de l’intituler, métonymiquement, foyer, point de ralliement de l’agrégat familial. Ce terme symbolise alors à la fois le rassemblement humain minimum, nécessaire au développement d’un sujet, et l’édifice, élémentaire ou urbanisé, où s’abrite la flamme de la vie humaine et de sa reproduction.

Sous cet angle, tout habitat, fut-ce le plus humble, est une œuvre qui abrite l’essence même du fait humain. Chacun y puise de quoi se constituer et perdurer.

Le schizophrène, qui certes habite le langage, se spécifie, nous dit Lacan[1], « d’y être pris sans le secours d’aucun Discours établi »  De ce fait il se trouve hors lien social.

Son corps s’en trouve affecté d’une façon toute particulière à la différence du commun, dont l’organisme est lui aussi affecté par le langage.

Pour le sujet normal, normé, cela lui donne un corps, imparfaitement, mais suffisamment ordonné, dès lors qu’il trouve à se loger dans le Discours, pour inscrire sa place dans l’univers de ses semblables.

Le schizophrène, lui qui y échoue, ne sait plus ni où loger ce corps ni où loger ses objets. Hors lien social, il erre dans un monde qui l’habite plus qu’il n’y habite. Son rapport à autrui comme à lui-même s’en trouve profondément troublé.

La famille où il s’est constitué, devient parfois un lieu invivable. D’autres fois, il ne peut, à l’inverse, ou simultanément, s’en détacher, pour s’élancer à son tour dans l’édification de son monde.

Troublé de ne pouvoir trouver sa place dans l’ordre public, il lui arrive parfois de le troubler en retour. Cela peut le conduire, alors, même contre son gré, à trouver asile en un lieu prêt à l’accueillir au nom de son mal-être au monde, défini comme maladie. L’histoire nous apprend qu’avant même que la science pharmaceutique ait pu offrir les moyens d’un allègement de ses tourments, un tel sujet pouvait trouver dans ce refuge un certain apaisement. L’internement, assignation à un discours, certes étranger au sujet, a valeur thérapeutique. Le sujet peut y trouver, d’artifice, domicile. Ceci reste vrai aujourd’hui.

L’évolution de la science en modifie les données, le cas fait, de la folie, par la société, aussi, souvent dans un sens favorable.

Le risque existe cependant d’en perdre la valeur.

Les formes modernes de l’hospitalisation de longue durée, nécessaire pour certains de ces sujets, sous l’étiquette générique d’hébergement thérapeutique, tente de pallier à ce risque.

Il ne s’agit pas, dès lors, pour ces sujets, de proposer un mode de réinsertion sociale qui vaudrait comme rééducation. Ladite désinsertion n’est pas handicap, secondaire à une maladie, sur le modèle du déficit physique. Elle est la maladie elle-même.

 La manœuvre thérapeutique que peut permettre une telle hospitalisation, souvent collective et au cœur de la cité, pourra favoriser, pour chacun, une dynamique propre d’inventions personnelles pour suppléer ce manque dans le savoir-vivre le monde.

Il est nécessaire cependant d’admettre, pour s’y engager, que cette thérapeutique-là, au même titre que certaines thérapeutiques pharmacologiques souvent associées, devra être proposée, sous des formes toujours aménagées, pour une durée indéterminée.

L’homme vit dans son monde. Le schizophrène témoigne de ce que ce monde est toujours à constituer.

C’est là qu’il nous enseigne.

 

 

Notes de bas de page

[1] Jacques Lacan - Autres Ecrits (L’Etourdit) Paris, Ed Seuil, p.474

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