De l’abri à « l’habiter »

Karine Lanthemann - Assistante Sociale, Service de psychiatrie adulte du Dr Galea CH le Vinatier Bron

 

« Ici, pour moi, c’est déjà un toit » me disait une personne dans le cadre d’un entretien.

Ces propos nous renvoient à la base même de la construction, pourquoi bâtissons-nous des logements ? L’habitat est ici vu au travers de sa signification première : celle de l’abri. C’est un abri face à la nature donc une protection contre ses forces sauvages (le froid, le chaud, le vent…). Le trait originel de l’habitation est la protection, la préservation. Ceci se traduit par la possibilité de dormir, de manger et de se protéger contre les intempéries et les dangers divers…

L’abri est une des significations de l’habitat, mais habiter ce n’est pas uniquement s’abriter. En effet, l’homme n’est pas soumis qu’à des besoins primaires. L’homme ne fait pas que se loger, habiter est un des traits fondamentaux de l’être humain. Il n’y a que l’homme qui habite, qui ne fait pas que s’abriter. Etre humain, c’est être sur terre en tant que mortel, c’est donc habiter son corps et habiter l’espace.

« Partout on parle, et avec raison, de la crise du logement. On ne parle pas seulement, on met la main à la tâche. On tente de remédier à la crise en créant de nouveaux logements, en encourageant la construction d’habitations, en organisant l’ensemble de la construction. Si dur et si pénible que soit le manque d’habitations, si sérieux qu’il soit comme entrave et comme menace, la véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logement. La vraie crise de l’habitation, d’ailleurs remonte dans le passé plus haut que les guerres mondiales et que les destructions, plus haut que l’accroissement de la population terrestre et que la situation de l’ouvrier d’industrie. La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter [1] ».

L’être humain est amené à habiter des espaces souvent dessinés et construits par d’autres. Ainsi, l’habitant et l’habitat doivent s’adapter l’un à l’autre. Nous pouvons alors parler du processus d’investissement de l’habitat, c’est à dire qu’un endroit banal va devenir un lieu de vie personnalisé, un « chez-soi ».

C’est par une phrase souvent entendue et qui, dans sa simplicité, nous donne accès à ces principes : « je rentre chez moi ». Que définit le sens du « chez-moi » en français ? C’est à la fois le lieu où l’homme est né, ou parfois le lieu qu’il a adopté. Cela renvoie à son espace habité qui est du côté de l’indéfinissable, il n’est pas réellement représentable : le chez-moi dit bien quelque chose de l’ordre du sujet et de l’intériorité.

Il est du côté du lien, des relations et du symbolique.

La notion d’habiter, « d’avoir un chez-soi » traduirait donc la manière d’investir un cadre. Ces notions pourraient alors se définir de la façon suivante :  Découper dans le monde commun un espace clos, séparé, et l’investir de façon personnalisée.

Mais qu’en est-il de la demande d’habiter, question à laquelle sont souvent soumis les travailleurs sociaux.

Nous parlerons ici de l’intentionnalité[2] d’habiter. L’intentionnalité est la caractéristique qu’a l’esprit de tendre vers des objets.

« Dans l’habiter,[…] l’homme trouve un lieu hors de soi et avec soi où il se constitue. Par l’intentionnalité mise en acte : l’homme habite et est habité par son habiter. Cette dialectique fait que l’habitation de l’homme n’est pas un objet que le sujet viendrait occuper comme un liquide occupe un espace dans un pot. L’habiter suppose ce mouvement qui est à la fois fait que l’homme est actif parce qu’il peut aussi recueillir ce qui lui est donné [3] ».

Les personnes en grande souffrance psychique sont souvent en difficulté avec ces investissements : tant celui d’habiter que son intentionnalité même. Elles manifestent en effet des troubles de l’élaboration et de la mise en œuvre de leurs propres intentions. C’est pourquoi les équipes de soins, les travailleurs sociaux en lien avec les familles ne cessent de stimuler ces personnes et d’essayer d’imaginer avec elles différents projets.

Puis, lorsqu’elles accèdent à un logement, certaines de ces personnes sont confrontées à des difficultés dans la gestion quotidienne de ce logement : entretien, rangement…

Le lieu de vie est alors l’expression matérialisée du monde intérieur de celui qui l’habite. En effet, l’intérieur, celui que nous habitons, reflète notre intérieur intime, en ce sens nous pouvons parler d’espace miroir.

Les personnes souffrantes psychiquement peuvent être en difficulté dans l’investissement de l’habitat.

En effet, le logement, dans le processus d’habiter, peut devenir un prolongement du corps.

Les limites du schéma corporel, lorsque l’on est « chez-soi » ne seraient pas alors que les limites du corps, mais se confondraient avec les limites spatiales du logement.

Nous pouvons donc émettre une analogie entre la maison et le corps telle que l’ont développée certains auteurs[4]. Ainsi l’entrée de la maison, permettant les mouvements intérieur/extérieur serait le lieu de respiration de la maison. La peau (c’est à dire les limites matérielles de la maison) se définit par des murs dans lesquels différentes voies d’accès (portes, fenêtres) rappellent les fonctions du Moi-Peau[5]

Ainsi l’accès à « l’habiter » n’est pas un accès uniquement matériel. Il est aussi d’un ordre psychique et symbolique et nécessite donc certes un accompagnement de type administratif et matériel, mais aussi un réel accompagnement social et psychique.

 

 

Notes de bas de page

[1] HEIDEGGER (Martin) – Essai et conférences – Paris Ed Gallimard, 1958 p. 193

[2] B.SALIGNON Qu’est-ce qu’habiter ? Nice CSTB, Z’Ed.1991 p.32 (intentionnalité : notion utilisée en phénoménologie : Husserl)

[3] B.SALIGNON p.34.

[4] CASTELLAN (Yvonne).- « L’homme et sa maison ».-Journal des Psychologues Octobre 1988, n°61.-pp.28-29

[5] ANZIEU (Didier).- Le moi-peau.- Paris : Ed.Bordas, 1985.-pp.97-108

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