«Contamination, dé-contamination psychique», manières d’habiter du sujet SDF

Valérie Colin - Docteur en psychologie clinique, assistante de recherche à l'Orspere

Les personnes SDF nous montrent que l’habitat ne se résume pas au logement ordinaire car elles peuvent investir un coin de rue, un squat, voire même un appartement... Alors que veut dire habiter pour ces personnes ? Comment comprendre leur manière d’occuper un espace?

A force de rencontres avec les personnes SDF dans leur lieu d’habitation, il est possible de repérer ce qui fait qu’elles s’installent ici ou ailleurs, qu’elles déménagent brusquement, qu’elles parviennent ou non à accéder à un logement. En fait, s’intéresser à la manière d’habiter tout espace d’hébergement est un indice pour comprendre les difficultés d’habiter son espace psychique.

Les trois exemples ci-dessous illustreront quelques unes des différentes manières d’habiter un espace en rapport avec la manière d’habiter son monde interne.

Marie accède à un logement après plus de 20 ans de vie à la rue. Elle s’y enferme rapidement, n’ouvrant pas à son éducateur, tout en continuant à déambuler dans les rues avec d’immenses sacs plastiques. L’éducateur, inquiet pour sa santé, après de nombreuses tentatives de contact - Marie avait plus de 80 ans et souffrait de malnutrition depuis longtemps- demande aux pompiers d’intervenir, ils la conduiront à l’hôpital. A l’occasion de cette pénétration dans l’appartement, on découvre le sol recouvert d’une couche d’un mètre de détritus dans des sacs plastiques contenant ses propres déchets et ceux qu’elle ramenait de la rue. Elle dormait dans un recoin d’1 m2.

Que comprendre de cette situation ? Marie montre sa difficulté à trouver des procédures personnelles de décontamination de son espace privé. Son impossibilité à jeter les ordures et la confusion entre elle et les déchets signent le débordement de la fonction de régulation interne (des processus psychiques de transformation). Sous l’effet du débordement des ordures qui envahissent son espace de vie et de sommeil dans l’appartement, Marie a besoin de l’intervention extérieure pour « faire le ménage ». D’ailleurs, elle ne souhaitera plus retourner dans cet appartement nettoyé, elle ne peut plus penser y être chez elle.

Marie illustre un procédé de contamination de l’espace de l’habitat par entassement des objets (ordures) sans tri possible, et dans une confusion entre elle et les objets. La seule manière de décontaminer pour elle est l’intervention extérieure (décontamination par vidage) et le déplacement, elle ne veut plus retourner dans l’appartement.

Alphonse illustre quant à lui, une manière d’habiter l’espace de la rue transférable dans un logement. Dans la rue, il est assez fixe, vit dans un parking depuis plus de 10 ans. Il entasse lui aussi différents objets, mais ils sont organisés et rangés. Il délimite un espace pour son corps (espace du sommeil) par des cartons dans lequel personne ne pénètre car gardés par des chiens. Sous la contrainte de la police, Alphonse est poussé à déménager. Une équipe éducative de rue lui propose un appartement. Pendant plusieurs mois, Alphonse hésite, mène la vie dure aux forces de l’ordre. Il commence cependant à trier ses affaires pour en conserver l’essentiel avant qu’elles ne soient évacuées. Non sans difficulté, Alphonse intègre le logement. Il réaménage alors les pièces de l’appartement : la cuisine est son lieu de vie, il dort sous l’évier avec ses chiens. La chambre reste inoccupée et le petit couloir qui sépare les deux pièces est le lieu de stockage des ordures, il fait office de sas de décontamination, comme si les ordures localisées ici protégeaient l’espace de vie-cuisine de l’envahissement. Avec Alphonse, on voit comment les procédures de tri qu’il avait dans la rue sont transposées dans l’appartement et le protègent de la confusion et de la contamination des ordures, à l’encontre de Marie. Alphonse peut se maintenir durablement dans son logement acceptant l’aide régulière d’un éducateur pour maintenir décontaminé son espace de vie.

L’impossibilité d’habiter un espace est illustré par Jacques qui se déplace dans la rue avec un sac à dos immense. Il dort n’importe où, là où il se trouve avec son sac qu’il ne quitte jamais. Il est régulièrement trouvé, dormant comme une tortue, renversé sur le dos. Jacques transporte sa « maison » sur son dos et ne peut trouver de lieu de dépôt acceptable pour y déposer son espace intime. A l’occasion du vol de son sac à dos, Jacques est en état de panique, affolé par le rapt de son contenant-coquille. Il n’évoque pas le contenu volé, mais la perte irréparable du contenant. Que représentait donc ce sac pour lui ? Plus qu’un simple bagage, ce sac à dos semblait contenir toute une partie de son espace psychique, de son identité, de son lieu psychique transportable et jamais détaché de son corps. Arraché à lui, Jacques vit un véritable déchirement corporel et une hémorragie psychique (délire, agitation motrice …).

Ainsi, ces exemples des formes d’habitat SDF figurent une des fonctions de l’errance en tant que substitut à des procédures de décontamination psychique. L’errance peut être envisagée comme une procédure en actes d’une tentative de décontamination du monde interne qui se met en scène dans l’espace public par le déplacement, la marche, le ramassage et le tri des objets. Repérer ces procédures de décontamination en actes ouvre un champ d’exploration psychodynamique des modalités de transformation psychique et donne des indicateurs pour l’accompagnement de ces personnes, notamment quant à l’offre d’hébergement et à son suivi.

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