Penser la haine après le trauma

Élise Bourgeois-Guérin, Psychologue, Chercheure postdoctorale Centre de recherche Sherpa, Montréal, Québec

Mathieu Brami, Psychologue, Équipe clinique polarisation, CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal, Montréal, Québec

Cécile Rousseau, Professeure titulaire, Division de psychiatrie sociale et culturelle, Université McGill, Directrice scientifique, Centre de recherche Sherpa, Montréal, Québec

Les croisements entre trauma et violence sont souvent pensés sous l’angle de la violence subie, le premier s’inscrivant dans le sillage de la seconde. Les effets de la violence se traduisent alors en symptômes, mais aussi en agir, dans des cycles de répétition traumatique où la personne traumatisée peut se remettre dans des situations de risque. Qu’ils empruntent le vocabulaire de la psychanalyse ou celui d’approches biomédicales, de nombreux écrits en psychologie mettent ainsi de l’avant le caractère déstructurant de la violence traumatique.

Si le trauma psychique s’inscrit souvent comme conséquence naturelle de la violence, la façon dont, à l’inverse, la personne traumatisée peut devenir l’agresseur et remettre en scène le trauma en inversant les rôles est beaucoup moins explorée. L’héritage du discours victimaire pèse ici lourd sur les conceptions. Centré sur une figure de la victime « pacifiée-passifiée (1) », ce discours tend à reléguer la violence du seul côté de l’agresseur.

La violence que porte la victime et la constellation d’affects (colère, rage, haine, sentiment de révolte, par exemple) qui y sont liés sont ramenés au rang de symptômes par les approches phénoménologiques dominantes. Parmi les critères diagnostiques de l’état de stress post-traumatique (ESPT), le DSM-V évoque par exemple l’irritation, les crises de colère, l’agression physique ou verbale. La question de la légitimité de la colère des victimes est ainsi évacuée et sa portion potentiellement vitalisante, occultée (2). En pathologisant de la sorte la violence de la victime de traumatisme, cette vision la dépossède d’une part de son pouvoir (3).

La psychanalyse a pourtant longuement étudié la porosité des frontières entre la figure de la victime et du bourreau – notamment par le biais de son concept d’« identification à l’agresseur (4) » –, et éclairé les multiples fonctions de la violence dans ses déclinaisons fondatrices comme destructrices (5). C’est en prenant cette lecture complexe de la violence pour toile de fond que nous interrogerons son lien au trauma. Plus précisément, nous réfléchirons à la fonction de la violence chez la victime de trauma : dans quelle mesure et dans quelles conditions peut-elle signer une tentative de restauration de l’équilibre psychique ? Il y aurait alors lieu d’envisager le recours à la violence comme une stratégie de survie face au trauma. Comment, dès lors, articuler le travail clinique autour de cette solution d’appoint à la fois imparfaite et coûteuse tant sur le plan psychique que social ?

Vignette de K.

Suite à une évaluation pédopsychiatrique à l’urgence d’un hôpital de Montréal, Karim, 18 ans, est référé à notre équipe spécialisée dans les problématiques de radicalisation violente. Une altercation très violente avec son père l’a mené à l’hôpital. Karim a reçu des coups répétés pour lesquels il a dû être hospitalisé. Lors de son séjour à l’hôpital, il tient des propos haineux à l’égard de son père et des musulmans en général. Le risque de passage à l’acte violent est important, ce qui justifie la référence rapide en psychothérapie.

L’histoire de Karim est marquée par la violence. En plus de celle, physique, que son père lui a fait subir de façon répétée, Karim a été exposé à la violence conjugale, le couple parental étant également connu des services de soins pour cette raison. À l’école, il a été la cible des moqueries en raison de son apparence et son accent. Il a vécu de nombreuses altercations avec les autres élèves qui l’ont également battu.

Articulation du travail clinique

Bien que la violence s’illustre de plusieurs façons dans le parcours de Karim, elle culmine dans l’épisode ayant précipité son hospitalisation. Dès le début de son suivi en psychothérapie individuelle, il revient sur cet événement. Sa violence verbale est omniprésente, comme le sont ses désirs de vengeance à l’encontre de son père et des musulmans. Les cibles de sa haine sont indistinctes, tour à tour individuelles ou collectives. Fait non négligeable, Karim est lui-même originaire d’un pays musulman d’Afrique du Nord et sa famille est très pratiquante. Il ne se considère en rien musulman et se dit en rejet total de ses origines socioculturelles. Les altercations verbales avec ses parents sont en lien direct avec ces questions.

Sa colère est d’autant plus grande qu’il affirme avoir perdu, suite à ses blessures, sa capacité de concentration et des capacités cognitives très importantes qui faisaient auparavant de lui un être hors du commun. Les explorations médicales, nombreuses, n’ont pas confirmé la réalité de pertes cognitives conséquentes. Pour autant, Karim affirme encore aujourd’hui qu’il souffre des effets des coups reçus, ce qui nourrit chez lui une violence qui, dans un premier temps, semble indépassable. Il se montre en effet très attaché à sa haine et le travail clinique permet d’éclairer la fonction potentiellement protectrice de cette dernière. Il semble qu’elle prémunisse Karim contre une désorganisation plus grande, liée à la portée destructrice du dernier épisode de violence que son père lui a fait subir.

L’intensité de cette violence et sa soudaineté confèrent une valeur traumatique à l’événement qui conjugue effraction quantitative (6), impréparation du sujet et impossibilité de mise en sens (7). Par ailleurs, l’agression survient alors que Karim est en pleine crise d’adolescence, alors que ses réaménagements identitaires et sexuels le fragilisent.

Le travail clinique s’articule autour de l’élaboration de cet événement traumatique. Il repose également sur une certaine forme de tolérance face au discours haineux de Karim, l’idée étant de lui offrir un lieu pour verbaliser cette violence plutôt que de l’agir. Loin de disqualifier la violence que Karim porte, nos interventions visent à la questionner, notamment dans ses ancrages à son histoire personnelle.

Les limites de l’accueil de cette haine dans l’espace clinique sont maintes fois renégociées. Sa violence a beau être signifiante, elle inquiète souvent et la dangerosité de Karim est évaluée à plusieurs reprises. Le discours haineux qu’il tient à l’endroit des musulmans ajoute à la tension, la radicalisation violente faisant craindre un passage à l’acte à plus grande échelle.

Autre défi clinique : la jouissance associée à l’évocation de la violence chez Karim. Il répétera d’ailleurs plusieurs fois qu’il n’y a pas que de la souffrance en jeu tant son imaginaire violent, notamment peuplé de scénarios de vengeance, l’anime. La destructivité qui teinte ses rapports à l’autre laisse pressentir l’angoisse massive liée aux enjeux relationnels. Mais la dimension consciente est bien ailleurs. La question narcissique prévaut et colore son discours d’éléments de toute-puissance et de grandiosité qui évoquent le triomphe du Moi idéal sur le Surmoi (8).

Le défi reste donc de taille. Au-delà de l’élaboration nécessaire de la souffrance en lien avec les événements de sa vie, il nous faut pouvoir lui offrir des substituts à la violence qui n’impliquent pas un renoncement total à cette jouissance et à ce sentiment de toute-puissance. Le processus de création artistique, de par son pouvoir émancipateur et subversif, peut être un levier d’intervention prometteur.

Violence et médiation artistique

En plus de la psychothérapie, Karim s’est vu offrir un espace intermédiaire de création artistique. Il a pris part à un projet-pilote destiné aux jeunes attirés par la radicalisation violente qui vise à leur offrir des espaces d’expression, de réflexion et de relation par le biais de projets artistiques. Le processus de création y est mis à profit pour soutenir l’élaboration d’un discours sur l’expérience personnelle qui passe par des voies alternatives à la violence. Dans un studio d’enregistrement et épaulé par des professionnels, Karim s’est ainsi consacré à la composition d’une pièce musicale. Il a souligné l’effet apaisant que ces séances de création avaient eu pour lui et s’est dit fier du résultat. En studio, son plaisir était évident et laissait deviner que l’exercice comportait sa part de gratification narcissique. Des réflexions futures pourront jeter un éclairage sur les dimensions réparatrices d’un tel investissement sur le plan identitaire et relationnel. Pour l’instant, le soutien offert à Karim semble faire ressortir la valeur d’un accompagnement qui, sans se fixer sur la répression de symptômes souvent tapageurs, cherche plutôt à en saisir la fonction.

Dans le cas de Karim, la violence était en prise directe avec le trauma. Le point de départ du travail d’accompagnement se trouvait ainsi dans cette tentative de guérison puisque, René Roussillon nous le rappelle, il s’agit souvent de soigner les patients… de leur théorie du soin (9).

Notes de bas de page

(1) Marange, V. (2001). Éthique et violence. Critique de la vie pacifiée. Paris : L’Harmattan.

(2) Rousseau, C. et Measham, T. (2007). Post-traumatic suffering as a source of transformation : A clinical perspective. Dans L. Kirmayer, R. Lemelson et M. Barad (dir.), Understanding trauma. Integrating biological, clinical and cultural perspectives (p. 275-293). New York, États-Unis : Cambridge University Press.

(3) Tel que l’écrit McKinney : « As a result, an ideology may crystallize that casts clients as innocent victims, paradoxically denying a sense of their full moral and psychological agency rather than restoring it. » Dans McKinney, K. (2008). “Breaking the conspiracy of Silence” : Testimony, traumatic memory and psychotherapy with survivors of political violence. Ethos, 35(3), 267.

(4) Ferenczi, S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Psychanalyse IV (Œuvres complètes, t. IV). Paris : Payot.

(5) Freud, S. (1915). Pulsions et destin des pulsions. Paris : Payot.

(6) Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Paris : Payot.

(7) Roussillon, R. (2001). Jalons et repères de la théorie psychanalytique du traumatisme psychique. Bulletin de la Société psychanalytique de Montréal, 14(2), 31-42.

(8) Gabrion, F. et Brunet, L. (2016). La glorification narcissique : éblouir pour exister. Revue québécoise de psychologie, 37(2), 177-196.

(9) Roussillon, R. Exploration en psychanalyse (podcast). Repéré à www.univ-lyon2.fr/culture-savoirs/podcasts/podcasts-enseignement-dereneroussillon-617487.kjsp

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