« Paroles, expériences et migrations »

Vincent Tremblay, Chargé de mission en sociologie, Orspere-Samdarra, Lyon

Gwen Le Goff, Politiste, Orspere-Samdarra, Lyon

Natacha Carbonel, Chargée de mission, Assistante de rédaction Rhizome, Orspere-Samdarra, Lyon

Si les expériences traumatiques individuelles, et plus généralement les souffrances antérieures sont l’objet d’une attention particulière de la part des professionnels de l’accueil et du soin, les traumatismes passés se cumulent avec un ensemble de préoccupations auxquelles font face les demandeurs d’asile. Dans le contexte postmigratoire, le quotidien est souvent empreint d’isolement et de solitude, dominé par les difficultés à accéder au marché du travail, les reconfigurations familiales, les problématiques de langue, de discrimination et de racisme.

Dans la perspective de comprendre et de discuter les difficultés, mais aussi les ressources mobilisées dans le parcours postmigratoire, l’Orspere-Samdarra a animé un séminaire de réflexion intitulé « Paroles, expériences et migrations » avec des personnes ayant sollicité l’asile sur le territoire français (1). L’objectif était également de valoriser le savoir expérientiel de ces personnes qui ont, par ailleurs, rarement l’occasion d’exprimer leur voix (2).

Quand je suis arrivé, j’étais dans le brouillard »

Au sein du groupe, il a été évoqué la confusion et le « brouillard » que représente pour beaucoup de personnes l’arrivée sur notre territoire. Plus généralement, c’est l’expérience de la « solitude » pendant le parcours de demande d’asile qui a été décrite à maintes reprises. « Dans un rêve, j’étais avec ma famille, avec ma mère. Quand je me suis réveillé, il y avait personne avec moi. J’ai dit : elle est où, maman ? Elle n’est pas avec moi, je suis tout seul… » Cet extrait illustre bien les attaches perdues, à commencer par les liens avec la famille, les amis, le pays, mais aussi toutes ces « petites choses », lieux et objets, qui nous définissent. Comment recréer des attaches quand nous n’avons plus que notre mémoire et nos rêves comme repères ? Comment se lier dans un environnement quotidien souvent hostile ? Les conditions de vie en France et la précarité des situations dans lesquelles sont prises les personnes ne leur permettent que rarement de recréer des liens stables et durables. Le migrant précaire est une figure limite de la personne en rupture et « mal attachée (3) », souffrant notamment de liens fragiles et d’attaches précaires.

Le cadre du groupe a été propice à la rencontre : des rendez-vous réguliers, un accueil convivial et une place importante pour les échanges informels. Nous avons été témoins de moments d’encouragement et d’entraide entre les participants, notamment de paroles réconfortantes à des moments de vie difficiles, mais également de conseils au sujet des démarches administratives et de l’accès à l’emploi.

« Quand nous on parle, il n’y a personne qui nous écoute »

Dans le cadre de la procédure d’asile, les personnes sont sans cesse confrontées à l’injonction à produire un récit conforme aux différentes attentes des dispositifs qu’ils traversent. Si « tout témoignage tient aussi et surtout aux conditions qui le rendent communicable (4) », le séminaire a permis aux participants de se raconter d’une manière différente de ce qui leur est proposé par ailleurs. Dès le départ, nous avons instauré un cadre particulier à ce groupe de réflexion fondé sur une écoute bienveillante, de non-jugement et de confidentialité. En tant qu’animateurs, nous avons essayé d’être le plus en retrait possible, l’objectif étant que la parole circule librement. De la même manière, les personnes pouvaient prendre la parole si elles le souhaitaient et sans aucune obligation. Les thématiques abordées étaient décidées à chaque début de séance de manière collective (5). Nous avons observé comment les expériences partagées au sein du groupe faisaient l’objet d’une attention particulière de tous les participants. Nous pouvons imaginer comment cette parole a pu faire écho et résonner pour des personnes ayant vécu des expériences à la fois différentes dans la singularité des situations rencontrées, mais similaires dans les épreuves que représente le parcours de demandeur d’asile. Ainsi, comme le précise Fidèle Mabanza, la mise en commun d’épreuves difficiles sur le territoire français a pu légitimer la place d’une parole qui par ailleurs avait été tue (6).

« Merci d’écouter ce qu’on a à dire »

Le séminaire a permis aux participants d’exprimer leur ressenti quant à l’accompagnement dont ils ont bénéficié à leur arrivée en France. Ils ont ainsi pu faire état de leur incompréhension et de leur mécontentement face aux failles du système d’accueil (7). Le groupe a partagé le sentiment de ne pas avoir été écouté ni accompagné à certaines étapes de leur parcours d’installation en France. En vis-à-vis de ce contexte, le groupe a porté un regard réflexif sur l’accueil et l’intégration des demandeurs d’asile en France aujourd’hui. Plus que cela, l’espace d’échange aura aussi permis de créer un lieu d’attaches pour ses participants.

Ce séminaire a été aussi pour nous une « expérience » qui nous enseigne que l’un des enjeux de l’accueil est sans doute de créer les conditions dans lesquelles les personnes passées par l’expérience de l’asile pourront reconstruire des liens et être à nouveau attachés à un monde commun. Non pas à « notre » monde commun, qui serait préexistant à la relation avec l’autre et auquel il faudrait le conformer, mais au monde qu’on aura composé avec lui (8). Les quelques éléments présentés ici nous amènent à reconsidérer les frontières entre le soin, le social et le politique. Nous avions la volonté de recueillir un savoir dans une visée politique et les personnes du groupe nous ont fait partager le sens qu’elles y voyaient pour elles-mêmes. L’écoute est thérapeutique avant d’être politique… ou inversement ?

Notes de bas de page

(1) Le groupe était constitué de huit personnes, une femme et sept hommes, en situation régulière ou irrégulière dont les pays d’origine étaient les suivants : République démocratique du Congo, Albanie, Kosovo, Syrie, Éthiopie, Côte d’Ivoire, Tchétchénie et Guinée Conakry. Huit rencontres d’une durée de deux heures ont été organisées de manière hebdomadaire. Considérant équivalents les savoirs professionnels, universitaires, expérientiels, nous avons choisi de gratifier la participation des personnes à chaque séance. La mise en place de ce séminaire de réflexion a été soutenue par l’agence régionale de santé (ARS) Auvergne-Rhône-Alpes.

(2) Un rapport sur le séminaire de réflexion, écrit avec les participants du groupe, paraîtra au printemps 2019.

(3) Latour, B. (2000). Factures/fractures. De la notion de réseau à celle d’attachement. Dans A. Micoud et M. Peroni, Ce qui nous relie (p. 189-208). La Tour d’Aigue : Éditions de l’Aube.

(4) Pollak, M. (1990). L’Expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l’identité sociale (p. 210). Paris : Éditions Métailié.

(5) Les thématiques abordées tout au long du séminaire à chaque début de rencontre ont été : l’accès aux droits, aux soins, à l’hébergement, à la formation et à l’emploi, l’interprétariat, le parcours administratif et le rapport aux institutions.

(6) Mabanza, F. (2018). L’expérience d’un groupe de parole autour des enjeux de la migration. Rhizome, 69-70, 37.

(7) Les participants ont partagé des sentiments d’incompréhension générale face au système d’accueil, de désinformation, d’isolement et d’exclusion. Ils ont également témoigné de situations de discrimination ou de racisme.

(8) Latour, B. (2011). Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer. Multitudes, 45(2), 38-41.

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