L ’expérience d’un groupe de parole autour des enjeux de la migration

Fidèle Mabanza

Comment s’affranchir des a priori et vivre au risque de soi dans un travail de groupe ?

Lorsque l’on vit les flots obscurs de la précarité dans la solitude, la chance de briser le joug de l’exclusion est minime. Dans une pareille situation, le regard de l’autre devient présence du jugement ou de la condamnation. Ce qui peut alimenter un conflit interpersonnel jusqu’au choix de l’exclusion et/ou du rejet de soi et de l’autre. La parole libérée dans un cercle bienveillant invente une nouvelle identité.

Groupe de parole, lieu d’expression d’affects et de sens

Le travail de groupe interroge notre silence et notre capacité d’écoute. Ce silence est une prédisposition à l’écoute de notre subjectivité, car savoir parler à l’autre, c’est apprendre à s’écouter, apprendre à se taire. C’est une expérience éprouvante, mais en même temps accueillante. C’est aussi une prise de risque qui permet de s’affranchir des a priori qui nous aliènent.

Personnellement, je pense que ce qui fait la colonne vertébrale de ce travail, c’est cette volonté du sujet à s’accueillir dans l’écoute des autres. En réalité, ne peut savoir parler que celle ou celui qui s’écoute et ne peut écouter que celle ou celui qui a expérimenté l’épreuve du silence émancipateur.

Dans mon parcours de migrant, mes différents moments d’échange ont beaucoup influé sur mon rapport avec le temps. Un rapport qui est devenu, au fil du temps, banal, mais en même temps problématique. Banal du fait de la distance que je prends avec tout ce qui s’est passé (les événements conjugués au passé). Problématique du fait des répercussions que peuvent avoir la réminiscence et/ou l’arrière-goût d’un passé qui donne l’impression d’un prolongement incessant dans ma vie.

Face aux vicissitudes du déracinement, les épreuves sur le chemin d’immigration peuvent être, ici, abordées avec un paysage venu de l’horizon de mon parcours personnel. Lorsque ce chemin est grevé des cailloux, un dispositif de partage d’expérience autour des personnes ayant vécu la même détresse est un soulagement. En ce sens, il crée un corps dans une dynamique d’écoute, de regard et du silence qu’engendre la parole de l’autre.

Dans ce travail, on accueille la parole de l’autre dans une attitude de dépouillement total, voire de naïveté. Mais aussi dans le respect de la vie qu’elle porte sous toutes ses formes : mal soignée, crue, désabusée, neutre, pudique, fade, ponctuée, etc.

Autour de la parole partagée se joue l’image d’une identité blessée

Dans un silence aigre, j’ai expérimenté l’effondrement, loin derrière l’émulation du désir d’être libre. Mes efforts étaient mêlés de culpabilité et de fierté, de courage et de haine contre moi-même. Bien souvent, le sentiment d’humiliation et de la crainte d’être rabaissé mâtinait mon désir de m’élever.

Autant la parole bien employée recrée le monde, autant la parole mal employée le consume. Dans les rues de la solitude et de l’indifférence, c’est la face de la femme et de l’homme qui nous ressemblent que nous regardons sans agir.

Alors, qui est-ce que l’on rencontre dans ce jeu de parole partagée ? Dans le cercle de la parole libérée, le corps qui se construit autour de l’écoute de soi et des autres forme un soutien moral et curatif de certaines difficultés qui nous semblaient ténébreuses. L’expérience vécue et partagée dans l’exercice du silence et de l’écoute s’accompagne souvent du processus de légitimation des sentiments antérieurement réprimés. Ces sentiments qui sont d’ordinaire étouffés par la peur du rejet par celle ou celui qui nous écoute.

Pour ma part, je garde un bon souvenir sur les effets positifs du soin dont chacun des participants aurait bénéficié. Qui plus est, un poids porté ou partagé à deux vaut mieux que porté seul. L’on ne se sent pas seul lorsqu’on peut s’imaginer emporté par plusieurs corps qui poussent le même cri pour évoquer les différentes formes d’injustices dont souffre l’étranger.

Haut de contenu