Accueillir un récit de vie

Élodie Godard, Juriste, Secours catholique, Lyon

Le temps, le temps, le temps. Comment amener un demandeur d’asile à avoir confiance en moi, en un temps record, afin qu’il me livre sa vie et me laisse entrer dans ses souffrances ? Malgré les années, je n’ai toujours pas trouvé la recette magique. Alors je reste moi. J’accueille la personne dans mon bureau et lui explique qu’elle va devoir me raconter ce qu’elle a vécu dans son pays.

J’ai pour habitude de commencer par le début puis de dérouler l’entretien par ordre chronologique. Ce temps que je n’ai guère me sert de fil conducteur. Le début permet à l’un et à l’autre de poser les bases. La discussion commence par des faits sans grande importance, mais qui permettent de « planter le décor ». Pour le demandeur d’asile, c’est comme un « échauffement » ; pour moi, cela me permet de prendre ma place.

Au fil du récit, je serai la personne qui écoute, qui interroge, qui torture à nouveau, qui malmène, qui traduit, qui contredit, qui ne comprend pas, qui est sceptique, qui encourage, qui rassure, qui met en scène, qui transmet… Mais avant tout cela, il faut que j’aie une place, une légitimité. Ce n’est finalement pas difficile à faire puisque le demandeur d’asile comprend que je suis là pour lui, que pour obtenir une protection, il lui faut répondre à des critères, des conditions et qu’il n’a pas d’autre moyen que de parler, de me parler.

Mais il arrivera le moment où nous ferons une pause dans le récit de vie. Parce que parler devient difficile. Comment mettre des mots alors que ce qu’a vécu le demandeur d’asile est précisément innommable, incompréhensible, au-delà de l’entendable ?

Alors on fait une pause. On se remet, ici et maintenant, dans mon bureau, qui est un lieu sécurisé. Je tends un mouchoir, propose de sortir pour aller boire un café ou fumer une cigarette, je tends la main, j’aide à respirer. C’est peut-être là que tout se joue, c’est là que le lien de confiance se fait. Quand nous redémarrons le travail, nous savons l’un et l’autre que le moment à venir va être désagréable, mais le demandeur d’asile sait qu’il n’est plus tout seul et moi je sais que je vais traverser un moment qui ne sera pas facile à vivre. Mais c’est aussi cela mon travail. Obtenir cette matière que je mettrai en forme, qui me servira pour bâtir ce récit pouvant amener à une protection et un futur sans risque de retour dans le pays d’origine. Je suis incapable de regarder des documentaires à la télévision qui traitent de la migration, mais je suis capable de rester quelque temps en face d’une personne qui va me décrire précisément comment elle a été torturée, comment elle a été détenue durant des mois dans une prison, comment elle est devenue durant un temps l’objet d’un autre et l’ombre d’elle-même. La seule différence entre ces deux situations, c’est que devant la télévision, je ne peux rien faire avec ce que les personnages disent, mais dans mon bureau, je peux en faire quelque chose. Utiliser le mal pour permettre à quelqu’un de s’en sortir cette fois-ci.

Pour amener à cela, il faut savoir poser les questions. Je me rappelle une question, lorsque, pour la première fois en tant que stagiaire j’observais comment écrire un récit de vie. La jeune femme kosovare racontait une situation où elle avait été enfermée dans une pièce avec un homme qui avait déjà tué son mari. La fin était probable, mais cette femme était devant moi, donc… la question qui me venait aux lèvres était : « Pourquoi n’êtes-vous pas morte ? » J’ai gardé la question pour moi. La jeune femme a pris un temps de pause et a continué à raconter.

Le silence a son rôle à jouer, j’ai appris aussi à lui laisser une place. Il permet de reprendre pied, d’aller à son rythme, de trouver le courage pour verbaliser ce que souvent le demandeur d’asile n’a jamais raconté à quelqu’un d’autre. L’événement douloureux reprend sa place dans l’histoire, même si l’émotion est immense pour le demandeur d’asile. L’événement ne prend que sa place, parce qu’après il y a le rebondissement, la fuite et un début de projection ailleurs. Je me souviens justement d’un entretien où le demandeur d’asile, après plusieurs rendez-vous pour la construction de son récit de vie, a d’un coup retrouvé la mémoire sur des événements douloureux qu’il avait jusqu’à présent occultés. Au-delà de la souffrance éprouvée à se remémorer ces mauvais souvenirs, il y avait aussi de la joie à retrouver une partie de lui-même, à retrouver possession de quelque chose.

Une fois que le récit est terminé, le demandeur d’asile se sent souvent mal et vidé. Alors, comme j’ai été le témoin en différé de ce qu’il a vécu, je suis « légitime » à lui dire qu’il a été fort et courageux, qu’il a réussi à être ici et maintenant et que c’est lui qui a dépassé tout cela. L’ensemble fait partie de lui et à défaut d’oublier – ce qui reviendrait à oublier une partie de lui-même –, il faut apprendre à vivre avec et laisser à ces événements passés une place dans sa mémoire, mais qu’une petite place.

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