Quelques principes d’intervention d’une équipe mobile à destination de migrants précaires

Elena Popovici, Psychologue clinicienne, Équipe Bociek, association Charonne, Paris

Claude Pawlik, Psychologue clinicien, Équipe Bociek, association Charonne, Paris

Le projet(1), de l’équipe Bociek a été élaboré en 2007 suite à un appel à projets de la préfecture de Paris. Sa formation découle d’une difficulté, supposée liée à la barrière de la langue, à travailler avec des groupes de personnes précaires originaires d’Europe de l’Est, présentes sur des structures d’accueil (espace solidarité insertion [ESI], centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues [Caarud]).

Une équipe mobile

La première fondation du projet est la mobilité. Le fonctionnement de l’équipe Bociek repose sur l’expérience des structures existantes et du maillage institutionnel parisien. Les populations dont nous parlons étant déjà présentes et suivies sur des lieux d’accueil, d’hébergement ou connues par les équipes de maraude, ces dernières possèdent une connaissance préalable du terrain, des personnes, des populations et de la façon dont elles tissent des liens avec ce réseau. Il est donc nécessaire de s’appuyer sur cette expérience et de favoriser le partenariat. C’est de ce constat que découle l’idée de s’inscrire en tiers dans les situations et les suivis.

Les interventions auprès d’équipes partenaires se déclinent sous la forme de permanences (présence périodique régulière dans une structure), de maraudes, d’interventions ponctuelles ou d’accompagnements (accompagnement physique vers l’hôpital, l’administration, etc.). Le type d’intervention dépend du professionnel, de l’objet de la demande, de la personne dont elle émane, etc. Elle va de la médiation « culturelle et linguistique » ponctuelle à des suivis éducatifs ou psychothérapeutiques, menés seul ou en binôme avec un professionnel d’une équipe partenaire. Elle est, en tous les cas, un « bricolage », au sens où elle se construit dans un cheminement entre l’usager, les institutions qui l’accompagnent et l’équipe Bociek. C’est un assemblage d’éléments hétérogènes des territorialités propres à chacune des parties.

Recevoir dans une langue d’origine

Le dispositif s’est formé autour de groupes de migrants précaires qui, de fait, ne parlaient que très peu le français. S’est donc imposée la nécessité d’intervenants bilingues grâce auxquels il est possible de parler davantage de langues partagées que de langues maternelles, les contextes des apprentissages des langues étant variables d’un pays à l’autre et certaines langues étant proches les unes des autres. Nous pouvons citer le polonais qui permet de communiquer avec un locuteur slovaque pour des échanges simples, ou le russe qui est encore parlé par les citoyens de pays de l’ex-URSS, à l’exception des plus jeunes dans certains pays.

Le partage d’une langue a permis de nouer des contacts de manière très rapide avec des personnes qui étaient présentées comme n’ayant aucune demande. La langue partagée, d’autant plus si elle correspond à la langue maternelle, est un instrument puissant. Elle permet évidemment d’être précis, de mobiliser davantage d’idées, de représentations et de concepts. Dans un sens, elle favorise aussi les malentendus et les incompréhensions qui ne seront plus attribués à la barrière de la langue. Elle introduit ainsi une richesse supplémentaire et la possibilité de la subjectivité. Sa potentialité d’évocation et d’association n’est pas la même que la langue d’un pays d’accueil. Enfin, elle est un vecteur de mouvement transférentiel entre usager et clinicien dans lequel se déroule tout un ensemble d’échanges (des identifications, par exemple).

Nous pouvons supposer que la langue partagée peut devenir ici objet de médiation face à des problématiques complexes. Il est certain qu’il n’est pas anodin de rencontrer des professionnels parlant la même langue que soi dans un pays « d’accueil » dont on comprend mal la langue, et qui est donc un non-lieu où l’on ne comprendra pas les autres, ni ne sera compris.

La médiation

Se reposer sur des dispositifs existants pour nouer un lien avec ces migrants précaires nous a conduits à procéder des aménagements du cadre d’intervention. La médiation suppose l’introduction d’un tiers (le professionnel de l’équipe Bociek) dans un entretien à deux, entre l’usager et un médecin ou un travailleur social par exemple, pour tenter de désamorcer un conflit. Le rôle du médiateur va être d’introduire quelque chose face aux malentendus entre les deux parties, à savoir les langues partagées, et de réaliser une sorte de « décodage » culturel. Il peut se définir comme un passeur dont la fonction est de faciliter les échanges (de mots, de représentations) en permettant ainsi la coconstruction d’un cadre de référence et d’intervention commun à tous les acteurs. De plus, le médiateur peut être amené à rencontrer l’usager dans plusieurs structures et à plusieurs moments de son parcours. En le connaissant de cette manière, le médiateur va porter une parole sur l’usager auprès du professionnel, en introduisant par exemple la dimension psychique au cours d’une réflexion autour d’un point précis du suivi.

Enfin, cette position de médiateur peut rendre le professionnel beaucoup plus présent dans le parcours d’un usager à travers des interventions ponctuelles mais régulières, où il fait en quelque sorte office de « fil rouge » tout au long du parcours institutionnel de ces personnes.

Accueil et permanence

La forme d’intervention que représente la permanence illustre combien la disponibilité est indispensable pour pouvoir accueillir et « faire rencontre ». Pour cela, le cadre est établi : la présence, par exemple, hebdomadaire d’un psychologue ou d’un éducateur parlant telle langue sur une demi-journée et sur un lieu d’accueil. La rencontre se produit suite à une demande ou autour de différents objets, comme s’occuper d’un formulaire, qui n’empêche pas la disponibilité psychique nécessaire pour penser avec l’accueilli ce qui se passe pour lui. La rencontre dépend de la fonction de l’accueil ; c’est la possibilité que quelque chose du sujet s’inscrive chez l’autre. La contenance du cadre et de l’institution est donc nécessaire. Garantir cette « ambiance » est aussi la tâche des professionnels.

Ce constat a amené l’équipe à créer des lieux d’accueil dont les inspirations viennent de la santé communautaire et de la psychothérapie institutionnelle. La permanence Matriochka, à destination des femmes, et celle des voisins ont des fonctionnements plus participatifs. Les personnes qui s’y rendent peuvent participer à l’élaboration de ce lieu à travers une réflexion sur leurs fonctionnements, les activités et les ateliers. Ce sont des lieux dont on peut prendre soin collectivement.

Pour conclure, nous soulignerons que le dispositif s’est développé et repose sur la nécessité de rencontrer des personnes qui semblaient peu enclines à se saisir des dispositifs existants. Nous avons développé une pratique autour de l’accueil, de la disponibilité et de la permanence, offrant la possibilité d’une continuité qui a été mise à mal chez des personnes dont le parcours et les difficultés qu’ils rencontrent sont parfois extrêmes.

Note de bas de page

(1) Le projet qui est proposé est une équipe mobile d’intervention psycho-sociale (ce sera l’intitulé de l’équipe Bociek) composée de psychologues et d’éducateurs parlant des langues d’Europe de l’Est. D’abord composée d’intervenants parlant le polonais et le russe, l’équipe s’étoffe au fur et à mesure de professionnels parlant le bulgare puis le roumain. Elle se déploie principalement sur le territoire parisien. Une réflexion est menée pour adapter ce(s) dispositif(s) à d’autres langues, sachant que l’on retrouve quelques traits saillant dans les profils de populations en termes de problématiques, de profils (âge, sexe, etc.) et d’inscriptions sur les territoires géographiques et institutionnels.

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