Écologie de l’intervention à domicile

Adrien Pichon, Psychologue, Orspere-Samdarra, Lyon

Dans cet article traitant de l’intervention psychosociale à domicile auprès de personnes présentant un trouble d’accumulation compulsive ou en situation d’incurie, nous souhaitons avancer une hypothèse  : le sujet et son logement forment un ensemble indissociable, les deux termes d’un couple dynamiquement lié, à la fois producteur et produit d’un processus historique qui peut être traversé par l’inscription inconsciente des aléas des relations précoces que le sujet noue  avec son environnement humain(1). Pour le dire autrement, l’individu produit son domicile comme le domicile produit son habitant(2). Cette hypothèse spéculative se traduit par des implications méthodologiques pour le clinicien engagé dans cette clinique du lieu qui est par conséquence une clinique du lien. Le cadre épistémologique qui soutient cette hypothèse s’inscrit dans le socle de la théorie psychanalytique, qu’elle prolonge vers une approche écologique des rapports individu/environnement(3). Entendu dans la perspective de notre recherche, ancrée dans le terrain décrit ci-dessus, l’environnement se compose de plusieurs dimensions ou registres  :

environnement physique  : l’ensemble des caractéristiques matérielles du lieu et des objets qui l’occupent  ;

environnement humain  : l’ensemble des sujets liés au lieu par des rapports de contiguïté ou de concernement (voisins, famille, proches, professionnels impliqués comme le bailleur, des agents municipaux…)  ;

environnement vivant non humain  : l’ensemble des entités animales et/ou végétales qui cohabitent avec l’habitant au sein de ce système et qui sont à considérer comme autant d’agents impliqués dans l’écologie du système.

La clinique du lieu se distingue donc de l’approche clinique classique par le fait qu’elle ne porte pas sur les contenus psychiques du sujet en tant que tel, ni sur une clinique des contenants entendus comme une traduction conceptuelle des enveloppes nécessaires au déploiement et à «  l’hébergement  » de ces contenus. Bien plutôt, elle traduit l’engagement incarné du clinicien dans ce système dynamique et sa mise en relation avec l’ensemble de ces dimensions ou registres, considérés comme autant d’acteurs traversés par les effets du trouble supposé propre au sujet accumulateur ou en incurie. Dans cette clinique des conséquences, si la question des causes n’est jamais oubliée bien qu’elle ne soit pas immédiatement accessible, sans constituer pour autant la cible première de l’intervention, l’attention se porte davantage sur une écologie du trouble sur la prise en compte de ses manifestations dans l’ensemble du champ défini.

Cosmos intime , une épistémologie de la relation individu/environnement

Si l’environnement humain a trouvé sa place dans la théorie psychanalytique, surtout depuis les travaux de Donald W. Winnicott(4), l’environnement non humain est demeuré en retrait dans la théorie malgré les travaux d’Harold Searles(5), qui sont souvent regardés de manière assez distante par les psychanalystes européens. Il semble que la puissance de ses hypothèses a suscité une forme de réserve impropre à leur développement théorique où leur utilisation clinique. De plus, on s’est souvent contenté de limiter leur mobilisation dans le champ des troubles psychotiques, comme si leur pertinence s’arrêtait au seuil de la seule perspective psychopathologique. Le sujet «  normo-rationnel  » ne serait pas concerné de manière prépondérante par le rôle de l’environnement non humain dans son fonctionnement psychique. En bon héritier du naturalisme cartésien et des dichotomies structuralistes entre le sujet et l’objet, le dedans et le dehors, la nature et la culture, il pourrait demeurer étranger aux effets que la matière a sur lui, à son rôle ou à son agentivité propre, et surplomber le problème, immaculé, de son point de vue de Sirius(6). Nous soutenons au contraire le caractère décisif de l’espace et de la matière dans le fonctionnement humain en général, et c’est le principe qui guide notre intervention à/sur le domicile auprès de ces sujets dont la tendance à la conservation d’objets divers, à la cohabitation avec un nombre important d’animaux ou la perte des actes usuels d’entretien du logement ont produit des conditions de vie qui se révèlent parfois dangereuses, pour eux, ou leurs voisins.

Il en est ainsi de Morgane, femme d’une cinquantaine d’années que nous rencontrons après avoir été alertés par la mairie de sa commune vers laquelle convergent depuis plusieurs mois les plaintes de ses voisins, excédés par les odeurs animales qui émanent de son appartement. Morgane vit seule après un divorce assez conflictuel et le départ de sa fille (qui est à présent majeure et possède son propre logement). Mais cette solitude s’interroge en effet en constat du foisonnement baroque de vie qui vibre dans son appartement  ; elle partage un espace relativement important (en termes de surface) avec une vingtaine de chats, deux chiens, une dizaine d’oiseaux, plusieurs cochons d’Inde et un serpent. Si la surface du logement était initialement grande, elle est aujourd’hui considérablement réduite par un encombrement très important, qui limite beaucoup l’usage des pièces ou des passages. Une grande terrasse, enfin, accueille un nombre incalculable de plantes et d’arbustes, certains poussant même parfois hors de tout contenant, à même le sol recouvert d’une épaisse couche composée d’un mélange de terre et d’un humus provenant de la décomposition de végétaux plus anciens. Morgane nous explique d’emblée qu’elle a toujours rêvé de vivre au milieu de la forêt, parmi les animaux, et qu’elle entretient sa «  jungle  » en jetant régulièrement des poignées de graines qu’elle glane durant ses promenades. Elle insiste également sur le fait qu’elle ne peut pas se séparer des objets de son logement, car ceux-ci sont tous les témoins d’une histoire singulière, ou habités par des souvenirs qui les rattachent à certaines personnes ou certains événements. Même les objets hors d’usage sont pour elle porteurs de promesses de transformation, de potentialités de renaissance, de recyclage ou de création. Son domicile, loin des représentations apportées par les services municipaux (taudis, capharnaüm, poubelle…), bruisse pour elle de l’intense vibration d’un sens intime, comme une toile de signification tissée au fil des ans dans l’enchevêtrement de Morgane et de son habitat(7).

Le chaos se révèle cosmos intime dans l’épiphanie narrative qu’elle déploiera au fil de nos visites. Si j’avais uniquement reçu Morgane en entretien psychologique «  classique  », aurais-je pu prendre la mesure de l’épaisseur du lien qui s’était noué entre elle et son logement, ces présences singulières qui le peuplent  ? J’aurais sans doute entendu, comme je pouvais bien le percevoir dans le cadre de nos visites, la dimension psychodynamique de ce recours «  symptomatique  » à l’amas, à la conservation, comme une défense contre des vécus de perte objectale  ; j’aurais aussi sans doute analysé son fonctionnement animiste, anthropomorphique comme une régression à la pensée magique infantile, dans un besoin de maîtrise sur une expérience frustrante, décevante. Pas sûr en revanche que la mise au travail de ces hypothèses aurait permis de résoudre rapidement la problématique sociale urgente dans laquelle elle se trouvait. En revanche, envisager d’intervenir à et sur le domicile dans cette situation supposait d’accepter de faire partie de cet enchevêtrement, au moins temporairement pendant le temps qu’allait durer notre accompagnement. Notre activité allait, quelles que soient les précautions prises, inévitablement perturber cet «  écosystème  » et y laisser une trace tangible. De même, l’environnement allait laisser son empreinte sur nous, contraindre notre présence à tenir compte de lui. Les animaux notamment, au-delà de l’odeur ammoniaquée qui imprégnait nos vêtements, pouvaient nous solliciter directement  : il fallait composer avec les élans affectifs de l’un des chiens à notre égard, et si les chiens constituaient plutôt un levier facilitateur pour la consolidation du lien avec Morgane, ils étaient parfois difficiles à canaliser dans un espace aussi confiné. Certains chats aussi pouvaient se montrer démonstratifs, s’installant parfois sur moi durant les entretiens que je tentais de conduire avec Morgane. C’est aussi la topographie de l’espace qui semblait s’inscrire dans nos corps, et les douleurs lombaires qui témoignaient des heures passées debout à accompagner un travail de tri, à discuter dans une pièce où il était impossible de s’asseoir, agissaient comme la trace de l’incorporation de cet espace singulier.

Notre activité dans l’espace et sur la matière (essentiellement l’accompagnement au tri des objets) produisait aussi des effets psychiques chez Morgane, sortes de manifestations affectives suscitées par certaines reviviscences, en acte, dans le travail de tri  : mouvements dépressifs quand un objet autrefois chéri et extrêmement valorisé était retrouvé souillé par la crasse et les déjections animales (je pense ici surtout aux vêtements que portait sa fille bébé et dont elle avait depuis longtemps perdu la trace dans le désordre de ses placards), mouvements de joie lorsqu’elle retrouvait des objets utiles qu’elle cherchait depuis longtemps, affects profonds quand elle tombait sur une lettre oubliée dont le contenu narratif avait survécu aux outrages subis par la feuille qui le supportait. Ainsi d’une lettre d’amour, maculée d’urine, qu’elle décida de brûler plutôt que de la conserver dans cet état pathétique ou de la jeter  : « On ne jette pas des lettres, c’est sacré. »
Elle accomplit donc sur la terrasse ce qui pourrait constituer un rituel de deuil et de transformation  : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Enfin, si elle avait parfois du mal à exprimer de la satisfaction de manière manifeste à la suite de ce que nous pouvions considérer comme des améliorations de ses conditions de vie, elle constatait en revanche, sur un mode amusé, l’effet que le gain de place produisait sur ses animaux. Elle prenait plaisir à les voir à nouveau jouer sur la terrasse, ou simplement s’allonger sur le sol nouvellement découvert pour prendre le soleil.

«  Aller vers  » est alors ici un «  aller dans  », au sens littéral, et témoigne de ce mouvement d’incorporation mutuel entre les intervenants et le logement. Où situer alors le registre de l’intervention  ? Comment la qualifier  ? S’agit-il encore d’un accompagnement clinique, psychosocial, d’une intervention technique  ? Probablement tout ceci à la fois, mais l’on aurait sans doute tort d’assimiler cette perte des repères, classique de l’acte clinique ou thérapeutique, uniquement à l’effet d’un chaos interne. «  Aller vers  » suppose fondamentalement un effet de déterritorialisation, au sens où c’est la pratique et l’incorporation(8) d’un territoire, physique ou théorique, qui structure la perception et la mise en sens des phénomènes qui s’y déroulent. Il convient dès lors de supporter cet effet de déterritorialisation et de mettre en pratique un certain nomadisme théorique, qui ne serait pas de l’improvisation, mais la manière de composer, «  en marchant  », avec les ressources et les accidents de ce nouveau territoire(9). Bien sûr, l’exigence de théorisation produit un effet de reterritorialisation consécutif, c’est même son ambition première. On pourrait le regretter et y voir la manifestation d’un nouvel impérialisme. Mais l’approche écologique que nous défendons ici porte la prétention éthique du compagnonnage plus que de la conquête. Il s’agit, en effet, moins de soumettre que de comprendre, profondément, intimement, des modes d’être au monde différents.

Bibliographie et notes de bas de page

(1) Nous assumons le fait de porter l’importance sur l’environnement humain dans le développement précoce et sur son caractère plus déterminant que celui de l’environnement non humain dans cette phase du développement.

(2) Nous nous inspirons ici du concept d’«  enaction  » introduit par Varela dans : Varela, F.  J., Thomson,  E. et Rosch,  E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit  : Sciences cognitives et expérience humaine. Paris  : Éditions du Seuil.

(3) Voir  : Bateson,  G. (2008). Vers une écologie de l’esprit. T.  2. Paris  : Éditions du Seuil  ; et  : Uexküll,  J.  V. (1984). Mondes animaux et monde humain, suivi de Théorie de la signification. Paris  : Denoël.

(4) Winnicott,  D.  W. (1958). De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris  : Payot.

(5) Searles,  H.  F. (1960). L’environnement non humain. Paris  : Gallimard.

(6) Descola,  P. (2005). Par-delà nature et culture. Paris  : NRF Gallimard.

(7) Voir  : Bennett, J. (2010). Vibrant matter : a political ecology of things. Durham : Duke University Press  ; et  : Hodder,  I. (2012). Entangled : an archaeology of the relationships between humans and things. Malden, MA : Wiley-Blackwell.

(8) « Embodiement » est employé ici au sens où l’utilise Varela (voir supra).

(9) « Faire le plus possible avec, et le moins possible contre  », Clément,  G. (2008). Le jardin en mouvement  : De la Vallée au Champ via le parc André-Citroën et le jardin planétaire. Paris  : Sens & Tonka.

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