« Aller vers » les grands exclus : la création du Samu social

Xavier Emmanuelli, Médecin, fondateur du Samu social, Paris

Rhizome : Pouvez-vous situer le contexte de la création du Samu social  ?

Xavier Emmanuelli  : Pour le comprendre, je souhaiterais tout d’abord revenir sur l’idée même du Samu qui, avant moi, a été pensé par plusieurs personnes, notamment par Pierre Huguenard, professeur de médecine. Fasciné par le monde militaire et son efficacité, le dispositif Samu qu’il a monté se rapprochait plus d’un «  poste médical de l’avant  ». Mon parcours professionnel m’a amené à travailler au sein de Médecins sans frontières. J’ai poursuivi ma carrière en tant que médecin de prison  : c’est là que j’ai réellement découvert la grande exclusion. J’y ai rencontré des personnes coupées du temps, n’ayant pas de connaissances de leurs propres corps, en manque d’initiatives… J’ai par la suite été nommé praticien hospitalier à Nanterre en 1993. À cette époque, une brigade de la police, la Brigade d’assistance pour personnes sans-abri (Bapsa), dans le cadre de ses missions, «  ramassait  » les personnes à la rue et les ramenait à Nanterre, soit en dehors de Paris et loin de ses dispositifs. Selon moi, cette action était  intolérable. À cette période-là, il n’y avait pas d’autres possibilités ni d’autres dispositifs pour garantir l’accueil et la prise en charge de ces personnes. Elles étaient par ailleurs parfaitement aliénées par leur vécu à la rue, loin de leurs représentations du corps et avec une préoccupation du temps un peu à la dérive. La question était donc  : comment peut-on penser refus de soins alors que certaines personnes n’ont pas connaissance de ce qu’est leur propre corps  ? Lorsque les personnes arrivaient dans un état «  lamentable  », le tout premier travail à faire était de les convaincre de se faire soigner. Je me suis donc souvenu du Samu, que je connaissais bien, et de là m’est venu l’idée de créer un «  Samu social  ». Pour aller au-devant des personnes, fallait-il encore savoir où les trouver. C’est ainsi que, par analogie avec le 15, est né le 115. Pour la rencontre avec ces personnes, c’est également en 1993, après la création du Samu social, que le mot «  maraude  » à commencer à émerger(1). L’introduction de ce principe m’a notamment permis de travailler autour d’un concept avec un schéma très clair, soit savoir aller au-devant des personnes, recevoir l’information et créer des lieux d’hébergement d’urgence. Des équipes mobiles d’aide (EMA) ont également été mises en place. Les maraudes faisaient donc référence à des équipes mobiles qui se déplaçaient en voiture ou à pied, et qui, dans le cadre de leur intervention, «  allaient vers  » les personnes en situation de grande exclusion. Aujourd’hui, la profusion d’équipes mobiles peut être questionnée. Celles qui vont au-devant des personnes en situation de grande exclusion rencontrent des personnes qui sont hors de leurs propres représentations, en souffrance et en situation d’exclusion. Leur rôle premier est donc de proposer des solutions lors de la rencontre. Auparavant, les maraudes permettaient de diriger les personnes soit vers les hôpitaux, notamment afin de bénéficier d’un accueil véritable, personnalisé, soit vers des centres d’hébergement d’urgence ou des centres d’hébergement avec soins. La scénarisation et la médiatisation de certains phénomènes de société ont tendance à multiplier des actions, mais il me semble important de toujours se questionner sur l’utilité et l’efficacité de ce qui est mis en ?uvre et, surtout, de ce qui est fait d’un point de vue durable. Dans le cadre des maraudes, les rencontres nous engagent vis-à-vis des personnes. Ce point souligne l’importance de proposer un suivi, une aide et un accompagnement à ces personnes, et de rapprocher le Samu et le Samu social. Il me semble également important d’élargir les missions de ces dispositifs et de travailler notamment à la mise en réseau des secteurs du sanitaire, du social et de la psychiatrie. Lorsque l’on se penche sur les expériences du Samu, nous remarquons que le lien entre ces trois secteurs se doit d’être renforcé. À titre d’exemple, un quart des appels reçus au Samu concernent des personnes âgées isolées, qui se trouvent soit en Ehpad soit à leur propre domicile. Les professionnels du Samu ne savent pas comment répondre à ce type de demandes  : où orienter ces personnes  ? Que faire de ces demandes  ? Tout reste à inventer de ce côté-là.

R. : Existe-t-il une nécessité de créer des dispositifs spécifiques d’«  aller vers  » en milieu rural  ?

X. E.  : Il semble pertinent de penser des dispositifs spécifiques au milieu rural. Les personnes en situation d’exclusion vivant dans ces territoires ne vont pas vers les dispositifs, elles ne le peuvent pas. Ce phénomène est accentué notamment par le fait que les campagnes sont peuplées par beaucoup de personnes âgées et que les services publics, tels que les hôpitaux de proximité, ne sont plus aussi efficaces car en voie de disparition. La mise en place d’équipes mobiles dans le milieu rural impliquerait nécessairement de repenser le système sanitaire actuel et de redéfinir le rôle du Samu.

R : «  Aller vers  » le public migrant en situation de précarité induit-il des approches différentes  ?

X.E.  : La migration et l’accueil de ces populations ne sont pas des phénomènes issus d’une crise conjoncturelle, il s’agit bien de phénomènes durables. Un grand nombre d’actions politiques sont aujourd’hui mises en ?uvre sous pression médiatique. En réponse à ces politiques, et de manière spontanée, on remarque qu’un peu partout des associations et des personnes viennent en aide à ces personnes. Elles ont conscience que le paysage est en train de changer. Mais pour le moment, ces initiatives ne sont pas conceptualisées, puisque cela impliquerait de traiter cette thématique sur le long terme. Certaines réalités s’imposent à nous. Nous pouvons toujours essayer de les cacher, d’organiser des frontières, d’installer des barbelés, mais il faut toujours essayer de s’interroger à long terme. C’est justement des réponses politiques durables et globales qui manquent aujourd’hui sur le territoire européen.

Note de bas de page

(1) À cette date, ce mot ne portait pas le sens dont il est doté actuellement. En effet, ce terme vient des taxis (soit des taxis qui circulent à la recherche de clients), et personnellement je l’utilisais par facilité. J’ai ainsi donné un autre sens au terme «  maraude  ». Alors que ce mot était considéré comme une action péjorative, ce nouveau sens l’a doté d’une connotation positive.

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