Mortalité des personnes sans domiciles : enquêter, dénombrer et décrire en 2015

Maya Allan, Épidémiologiste pour le Collectif les Morts de la Rue, "en interpellant, en honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants !". Paris.

Le Collectif les Morts de la Rue (CMDR) a été créé en 2002 par des travailleurs sociaux et des personnes en situation de rue. Rapidement, plusieurs associations se joignent au CMDR. Les objectifs en sont les suivants :

- Faire savoir que vivre à la rue mène à une mort prématurée

- Dénoncer les causes de décès

- Veiller à la dignité des funérailles

- Accompagner les proches en deuil

Le CMDR a ses bureaux à Paris, et compte près de 40 associations adhérentes. 2 salariées et environ 150 bénévoles en assurent les activités. 

Depuis 2012, le CMDR reçoit une subvention de la Direction Générale de la Cohésion Sociale pour l’enquête « Dénombrer et Décrire », dont l’objectif est d’estimer le nombre de décès de personnes « SDF » survenus en France en 2015, et de décrire les caractéristiques des personnes « SDF » et anciennement « SDF » décédées en France en 2015, notamment les causes de mortalité et les parcours avant le décès. Le financement de cette étude est complété depuis 2016 par la participation des Fondations Caritas et Fondation Abbé Pierre.

Une étude rétrospective, posthume, basée sur les déclarations des tiers (amis, famille, proches, etc), a été menée à l’aide d’un questionnaire standardisé concernant les décès de personnes «SDF » et anciennement « SDF » survenus en 2015 en France et signalés au CMDR. Au total, 585 décès survenus en 2015 ont été transmis au CMDR. Parmi eux, 497 personnes étaient «SDF» et 88 anciennement «SDF». Parmi les personnes « SDF », 55,6%  des personnes sont décédées en situation de rue.

Ces chiffres ne reflètent que partiellement la réalité : d’après une étude menée en collaboration avec l’Inserm-CepiDc en 2013, le nombre total des décès de personnes «SDF» en France en 2015 est estimé à 2838 (entre 1489 et 4253)(1), soit environ 17%. Au vu de la faible exhaustivité et de la part importante des données manquantes, ces résultats ne peuvent pas être extrapolés à l’ensemble des décès de personnes «SDF» survenus en France et doivent être interprétés avec précaution.

Les sources de signalement des décès survenus en 2015 diffèrent : en Ile-de-France, ce sont les associations, les partenaires institutionnels, les hôpitaux, dans les autres régions de province, les Collectifs régionaux (15 associations existantes en France) et les médias sont les sources principales. Une différence est notable pour la région Ile-de-France, avec davantage de particuliers signalant des décès.

Démographie

Les personnes « SDF » étaient âgées de 52,5 ans en Ile De France et 47,9 ans en province, soit 49,6 ans en moyenne. 

L’âge au décès est inférieur de près de 30 ans à l’âge moyen au décès des hommes en France : 78,9  ans en 2015. Toutefois, il est plus élevé chez les personnes anciennement «SDF» : 60,1 ans. 

6 enfants de 0 à 5 ans sont décédés, dont 2 nouveaux nés. Tous étaient d’origine étrangère : familles bulgares ou roumaines de la communauté Rom, une migrante Erythréenne. 

43 femmes sont décédées (dont 3 mineures), soit 8%. 58% d’entre elles étaient en situation de rue. 

Elles étaient âgées en moyenne de 52 ans, et avaient vécu en moyenne 8,5 ans à la rue.

48% de personnes décédées étaient nées en France, 15% des personnes étaient nées en Union Européenne, 20% des personnes étaient originaires de pays hors Union Européenne. 17% des personnes étaient de nationalité inconnue.

Les personnes décédées avaient passé 10 ans à la rue en moyenne, et 24% des personnes avaient passé plus de 10 ans à la rue.

Les personnes décédées étaient en lien avec leur entourage : plus de 10% des personnes ont contacté et rencontré leur famille au cours du dernier mois et de la dernière année. Pour 65% des personnes, des liens sociaux ont été décrits : amis, voisins, famille, maraude, accueil de jour…

Décès : période, causes, pathologies

Les décès ont eu lieu tout au long de l’année. En comparaison avec la population nationale (données INSEE), il apparait que la population générale, montre une hausse de 15 % des décès en hiver. La population « SDF » montre la même hausse, et ce depuis 2012. L’idée reçue de l’augmentation des décès de SDF en hiver n’est donc pas confirmée par les chiffres des décès signalés au CMDR. 

60% des décès ont été signalés en Province, en majorité dans les régions abritant un collectif d’accompagnement des morts de la rue. 61% des décès ont eu lieu dans des communes de plus de 100 000 habitants. 

Parmi les personnes «SDF», 44% sont morts sur la voie publique ou en abri, 37% en lieu de soins. Parmi les anciennement «SDF», les chiffres changent, 58% sont décédés en logement/hébergement, 28% sont décédés en lieu de soins. 

Pour rappel, 57% de la population générale décède à l’hôpital.

Les causes de décès sont connues pour seulement 55% des personnes. Pour les personnes «SDF», les causes violentes sont davantage rapportées (meurtres, accidents, suicides). Pour les personnes  anciennement «SDF», la maladie, notamment les cancers, sont plus fréquents.(2)

Cette tendance varie selon l’âge de la personne, les personnes plus jeunes sont davantage victimes de causes de décès violentes (agression, accident, suicide etc.).

Addictions et troubles mentaux

Un tiers des personnes sont décrites comme consommatrices d’alcool. Ce chiffre est cohérent avec les résultats de l’enquête SAMENTA(3) et l’article de François Beck(4) sur la santé mentale des personnes sans domicile, où 20% des personnes étaient décrites comme consommatrices d’alcool. Les personnes anciennement «SDF» déclarent davantage un sevrage, qui a fort probablement contribué à la stabilisation en hébergement.

15% de personnes sont décrites comme consommatrices de drogue, et 15 décès sont dus à une poly intoxication de drogues, alcool et/ou médicaments. Toutefois, ce chiffre est probablement sous-estimé, les résultats toxicologiques des examens médico-légaux étant très rarement connus.

16% des personnes sont décrites avec des problématiques psychiatriques, contre 30% dans l’enquête SAMENTA. Ceci est dû au fait que les descriptions des personnes décédées sont rapportées par des tierces personnes non médicales, qui parfois n’ont pas connaissance du parcours médical de la personne. 7% auraient bénéficié d’une consultation psychiatrique, soit moins de la moitié.  5% des personnes seraient sous traitement, soit moins du tiers. Ces données posent la question de l’accès au traitement et le suivi psychiatrique des personnes en situation de précarité. 

Les résultats de 2015 confirment les éléments observés en 2014, 2013 et 2012 : les personnes « SDF » décédées sont majoritairement des hommes jeunes qui meurent après un long parcours de rue, principalement de causes externes (accident, agression, suicide), avec une nette surreprésentation des accidents et agressions par rapport à la population générale. Nous notons une relative stabilité de la moyenne d’âge au décès qui reste constante pour la 4e année consécutive. 

L’année 2016 verra la 5e année de l’étude, et une analyse consolidée sur plus de 2500 personnes.

Notes de bas de page

(1) Vuillermoz, C. et Aouba, A. (2014). Estimating the number of homeless deaths in France, 2008-2010. BMC public.

(2) ONPES. (2013). La mortalité des personnes sans domicile en France entre 2008 et 2010, 1-9.

(3) Laporte, A. et Chauvin, P. (2004). Samenta : rapport sur la santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Île de France.

(4) Beck, F., Legleye, S. et Spilka, S. (2006). L’alcoolisation des personnes sans domicile : remise en cause d’un stéréotype. Econ. Stat., 391, 131-149.

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