Les deux branches du compas

 

Nadia Touhami
Ancien aumônier de l’assistance publique des Hôpitaux de Marseille
Marseille 

 

« Si loin et si longtemps que tu ailles, c’est au point de départ que tu arriveras de nouveau, de même que le compas dont une pointe est posée sur le centre et l’autre sur la périphérie : si longtemps qu’il tourne, il ne fera jamais qu’arriver de nouveau au point dont il est tout d’abord parti. » Sohrawardi, L’archange empourpré.

Matière, naissance, mort physique ou figurée, tension entre forces contraires, inéluctable fatalité, libération, rite de passage, vanité, recherche d’éternité, pourrissement, engrais, s’inscrivent irréductiblement dans la course folle de la pointe du compas sur le périmètre de la vie.

Pour le simple croyant, habité par un monde binaire, la vie est un don frappé de précarité, la mort elle, départage le bon et le mauvais, son visage est terrifiant : « Du Jour où il aura été sonné dans la trompe, plus de parentèle entre les morts, non plus qu’ils ne s’interrogent. Celui dont la balance est lourde… ceux-là sont les comblés. Celui de qui elle est légère… ceux-là se seront eux-mêmes perdus, et s’éternisent dans la Géhenne. Le feu lèche leur face, béante sur un rictus. » Coran XXIII 101-104(1).

Pour le chercheur en quête de sens, la mort symbolise le changement profond que subit l’homme sous l’effet de l’initiation. Dans toutes les traditions, les sages nous enseignent que l’âme peut être purifiée pour devenir peu à peu un instrument de connaissance intuitive puis se transformer encore jusqu’à se fondre dans l’esprit. Les étapes de ce cheminement passent par les passions, la cupidité, l’orgueil, la morale, la repentance, le tourment, l’inspiration, le détachement, la science, l’humilité, l’apaisement, la sagesse pour arriver enfin à la satisfaction. A ce degré, dans l’unité retrouvée, corps, âme et esprit participent de la même réalité.

Chacune de ces étapes se caractérise par une mort symbolique puis une renaissance mais qu’advient-t-il lorsque la mort physique intervient avant l’état suprême de la plénitude ? Aumônier, au chevet des mourants ou dans l’exécution des rites funéraires, c’est la question que je me pose. Je n’ai pas de réponse, seulement des impressions.

L’impression que c’est à l’instant de la mort que les rites prennent tout leur sens, que chacun, agonisant, soignant, proche, accompagnant, quelques soient les croyances, les convictions, s’invente son propre récit de la mort, l’alimente de son propre imaginaire, culture, représentations.

Je pensais que la croyance en une vie après la mort facilitait la fin de vie mais ça n’est pas toujours le cas, la peur du « jugement dernier » paraît parfois plus terrifiante que la sensation d’anéantissement ou de néant ressentie par la personne athée. Tout est question de spiritualité et la religiosité n’est pas spiritualité tout comme l’athéisme est une conviction qui peut s’accompagner d’un questionnement d’ordre métaphysique.

L’acceptation de l’inéluctable réside aussi dans la préparation. Il y a cinquante ans, la mort faisait davantage partie de la vie, chaque famille était frappée au moins une fois par an, les gens mourraient chez eux. Avec l’allongement de la vie et les prises en charges hospitalières, la majorité d’entre nous meurt à l’hôpital, la question de la mort devient rare, lointaine, on en parle pas en famille, on n’aborde pas la question des obsèques, du don d’organe, des soins palliatifs et lorsqu’elle survient, très souvent, c’est la panique voire le désoeuvrement.

Face au respect des vœux du défunt, se pose le problème de la présence massive de prêcheurs de tous bords qui saisissent l’opportunité de ces instants de fragilité pour placer les personnes sous emprise morale, financière et politique. L’hôpital est un lieu fermé pour l’agonisant, pas pour les visiteurs. La loi sur la Laïcité, facilite l’accès au culte dans les hôpitaux publics mais pas dans le privé et surtout ne contrôlent pas ce qui se passe dans les aumôneries. Parfois des visiteurs viennent « prêcher » pour des entreprises de pompes funèbres et à l’heure de l’établissement du devis pour des obsèques, le flou est total.

Chaque mort nous ramène à notre propre finitude et, de l’hôpital au lieu d’inhumation ou de dispersion des cendres, les termes de mort encéphalique, décès médicalement constaté, prélèvement, autopsie, obstacle médico-légal, toilette mortuaire, extraction, méchage, bouchonnage, habillage, enveloppement, soins de conservation, maquillage, cercueil en pin massif teinté foncé finition satinée avec trappe équipée d’une enveloppe métallique hermétique avec filtre et hublot poignée résine finition bronze, transferts, rapatriement, concession, etc., participent toujours d’un mauvais rêve et puis il y a l’odeur.

Je n’ai pas de certitude, je n’ai pas de réponse mais j’ai compris qu’au moment de la mort, ma mission ne consiste pas à faire mais à être. Ne consiste pas seulement à prier mais à créer l’espace de sérénité nécessaire à l’atténuation de la douleur de l’arrachement. L’instant de la mort m’apparaît alors sans masque, sans fard, sans trompettes ni tambours. Un instant de vérité qui me laisse, à chaque fois avec l’impression qu’elle commence bien avant le dernier souffle et dure bien après.

Face à la mort, point d’égalité, d’équité ou de parité aussi, musulmane, imprégnée de soufisme tout autant que de féminisme, je mets un point d’honneur à permettre aux femmes qui le souhaitent, par ma simple présence, de veiller et d’accompagner leurs morts au cimetière, ce que la tradition musulmane n’autorise pas. A chaque fois, elles se passent le mot et au cimetière, elles sont des dizaines à me suivent, elles viennent pour le mort ou pour leurs morts, pour l’hommage et pour faire leur deuil, notion qui reste à mieux comprendre et mieux prendre en compte.

Du nadir au zénith, Mère Nature transforme lentement l’atome et lui laisse tranquillement le temps de prendre sa place dans la danse.

 

« Mon âme, ensemble nous formons les deux branches d’un même compas. Et bien que nous ayons deux pointes, nous sommes un même corps. Nous tournons sur l’une des pointes pour ne décrire qu’un cercle, jusqu’au jour final qui verra nos deux branches s’unir. » Khayyam, O. (1997). Robayat. Poésie/ Gallimard.

 

 

 

Notes de bas de page

(1) Berque, J. (2002). Le Coran. Essai de traduction. Albin Michel.

 

 

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