Appréhender la mort. Une équipe de travailleurs sociaux

 

Nawal Lemnawar, éducatrice spécialisée, Samu social, Lyon
Virginie Gaudon, éducatrice spécialisée, Samu social, Lyon
Gabriel Moffet, éducateur spécialisé, Samu social, Lyon 

En 2015, de nombreux décès ont marqué la vie institutionnelle du Samu social, venant percuter le sens que nous donnions à nos missions au regard de notre projet de service et soulevant de nombreuses questions. Quelle peut-être notre place de professionnel lors du décès de la personne accompagnée ? Que faire de nos émotions dans ces moments-là ? Le lien que nous nous sommes efforcés d’établir légitime-t-il à lui seul notre présence aux funérailles ? D'expérience, nous avons éprouvé que le décès ne met pas un terme au lien (annonce du décès, s'assurer d'obsèques dignes...), et que nous avions professionnellement à réfléchir à notre fonction face à la mort.

Samu social, mort au samu

À Lyon, le Samu social 69 s’est construit autour d’une approche sociale cherchant à construire avec les personnes, par un accompagnement au long cours, un projet de sortie de rue. Peu de réponses immédiates, c’est par la construction d’un lien de proximité basé sur la répétition des rencontres et un maillage partenarial conséquent qu’avec les personnes nous recherchons des possibles pour permettre un mieux-être. Ayant pour vocation d’aller-vers toute personne à la rue, notre mission d’accompagnement est pensée pour les personnes qui à un moment de leur vie ne sollicitent plus le droit commun. « L’objectif de l’intervention est de former une interface avec ces dispositifs, porte d’entrée de formes de prendre soin et/ou passerelles vers une sortie de rue. Le Samu Social pense que cette mise en lien avec les dispositifs peut être vecteur d’émancipation (encourager le souci de soi, conscientiser « l’ancrage de rue », laisser percevoir qu’une autre place sociale est possible, hors de la rue, favoriser l’accès aux droits…). »(1)

Parce que la rue abime les corps et les esprits, la mort est particulièrement présente dans notre service qu’elle soit réelle ou fantasmée. Nos pratiques sont, de fait, impactées par les inquiétudes que nous portons pour les personnes, (appelant régulièrement les hôpitaux, faisant des disparitions inquiétantes aux commissariats,..) car si nous ne sommes pas un service d’urgence, nous avons toutefois un rôle de veille auprès des personnes. C’est cette fonction d’alerte, portée par une inquiétude vitale, qui parfois nous permet de mobiliser les appuis nécessaires pour permettre un mieux être à la personne.

À l’épreuve du réel : récit d’une journée funèbre

« Nous sommes vendredi, il pleut. La voiture s’engage sur l’autoroute, nous partons dans son village natal. La voiture est pleine. Nous sommes avec d’autres professionnels l’ayant accompagné et son compagnon. Nous partons aux obsèques de Sandrine(2).

C’est un voyage silencieux qui nous attend car il est difficile de trouver les mots, difficile même de choisir une station radio. Chacun emmuré dans ses pensées, ses souvenirs.

Sandrine est décédée mardi, après quelques jours d’hospitalisation. Aujourd’hui nous sommes invités par sa famille à la cérémonie ainsi que son compagnon, Idriss.

Nous sommes accueillis par le père qui vient à notre rencontre sur le parking. Il nous parle de la pluie et du beau temps ; nous sommes un peu gênés. Il nous explique l’organisation de la cérémonie et nous convie à la réception qu’ils organisent chez eux après, pour rassembler famille et amis. Il nous explique comment venir, la route à prendre, nous décrit la façade de leur maison. Nous n’avons pas le cœur à refuser tout de suite.

Le père se dit content que nous ayons pu faire le déplacement. Alors que Sandrine a œuvré à bien séparer sa vie lyonnaise de celle chez ses parents, elle nous réunit aujourd’hui.

Arrivés en avance pour qu’Idriss puisse dire au revoir à Sandrine avant la fermeture du cercueil, nous attendons la cérémonie. Faisant des allers-retours, entre la salle où repose le corps et l’extérieur, portant un regard bienveillant sur Idriss que nous accompagnons. Certains discutent avec les parents qu’ils avaient eu souvent au téléphone. Nous évoluons au milieu de la famille, des amis et voisins, rencontrons la fille de Madame et ses amies.

Il nous est difficile de trouver notre place, de savoir quoi dire. Comment se présenter ? Comment se nommer alors même que la voiture du Samu Social est garée sur le parking ? Nous alternons entre la place de l’accompagnant vis-à-vis d’Idriss, la place de professionnel du Samu Social qui a accompagné Madame, la place d’aide aux aidants vis-à-vis des partenaires présents et notre part personnelle, touchée par ce décès. Nous sommes plein de questionnements : quelle image renvoyons-nous à la famille ? Que portons-nous de ce qu’était Sandrine ? Que dire aux personnes présentes ?

La salle est petite et il y a beaucoup de monde, bien plus que ce que la famille avait prévu. L’émotion est vive, à l’image de la sensibilité de Sandrine. Les musiques et hommages se suivent, enfin chacun à notre tour, nous nous approchons pour saluer une dernière fois Sandrine. Nous ne pouvons retenir nos larmes, les souvenirs s’emmêlent, c’est confus. Nous repensons aux bons moments mais surtout à ceux plus difficiles. À cette violence que nous a fait vivre Sandrine, à l’impuissance dans laquelle elle nous a tant de fois mise. À tout ce qu’on aurait souhaité faire avec elle, à toute cette vie qui l’habitait, même quand elle se tuait à petit feu. Difficile d’assumer nos larmes, quand nous sommes à notre place de professionnel.

Nous nous rendons ensuite au cimetière. C’est encore un moment bien chargé d’émotion. Nous sommes plutôt à l’écart, dans une place d’accompagnant d’Idriss. Rapidement, nous saluons les membres de la famille et repartons pour Lyon.

Le trajet du retour se fera dans le même silence mais peut-être un peu plus léger. »

Place du Samu social dans la mort et création de rites 

Parce que nous travaillons à établir un lien de confiance avec les personnes, lien emprunt d’émotions, de respects, d’histoires communes… il nous apparait nécessaire et important d’être présent aux cérémonies pour se dire au revoir et ainsi permettre le deuil.

La mort normalise, mais elle renvoie bien souvent à l’isolement des personnes, aux ruptures familiales anciennes et à la complexité d’être en lien. En cela, il nous a été nécessaire de travailler l’accompagnement autour de la mort, de le penser en termes d’organisation d’équipe mais aussi en termes de postures. Institutionnaliser qu’il est bien dans nos missions de veiller à ce que même dans la mort les personnes ne soient pas à nouveau exclues. Ainsi au même titre que de leur vivant, nous nous assurons du droit des personnes à des obsèques et à une sépulture.

Pour reconnaitre et valoriser ce temps de travail nous avons ainsi fait évoluer notre projet de service en y inscrivant l’accompagnement autour de la mort comme une de nos missions. Une formation d’équipe autour de cette question nous a permis de mettre au travail nos représentations, ressentis et par la suite d’instaurer des rituels simples pour rendre hommage, laisser une trace dans le service et favoriser notre cohésion d’équipe lors de ces temps.

Ainsi nous portons attention à ce que lors d’un décès chaque membre de l’équipe soit prévenu de manière orale, délicate et que personne ne se rende seul à un enterrement.

Un temps de parole en réunion est dédié au partage des moments forts vécus avec la personne, souvenirs qui seront consignés dans un cahier intitulé Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau(3). L’achat de fleurs ou autre ornement pour la cérémonie est possible et réalisé par le service.

Enfin, avec l’aide de notre chef de service, nous veillons concrètement à ce que les familles soient recherchées, à prévenir les partenaires et les pairs de rue afin qu’ils puissent (avec l’accord des familles lorsqu’elles y sont) être présents. Il nous semble effectivement important de pouvoir porter une parole aux familles, mais aussi aux personnes de la rue qui ont partagé le quotidien du défunt et à qui bien souvent la mort renvoie, en miroir leur propre condition de vie. Nous pouvons ainsi organiser des cérémonies ou des temps de recueillement en dehors des funérailles lorsque, par exemple, la famille souhaite rester dans l’intimité ou qu’un corps est rapatrié.

Une rencontre institutionnelle avec l’Autre Rive(4) va se réaliser prochainement avec l’idée qu’ils sont dans certaines situations, partenaires du Samu social. Une formation avec des professionnels du soin palliatif est prévue pour aller plus loin sur cette difficulté inhérente au fait de parler de la mort (volontés des personnes, respect de leur croyance...).

Ces rites n’ont pas vocation à gommer les émotions qui nous traversent lors du décès d’une personne que l’on accompagne, parfois depuis de longues années, mais cette reconnaissance valorise le travail de lien et de soutien fait auprès des personnes et de leur entourage refermant ainsi la boucle de notre relation « sans la mort, la vie serait incomplète. »(5)

 

 

 

 

Notes de bas de page

(1) Samu social 69, association Alynea. Projet de service 2014-2016.

(2) Pour respecter l’anonymat, les prénoms sont remplacés par des pseudonymes. 

(3) Baudelaire, C. (1857). Les fleurs du mal. Poème « Le voyage ».

(4) Association œcuménique de bénévoles proposant d’organiser des cérémonies funéraires religieuses ou non.

(5) Wilde, O. (1895). L’Importance d’être Constant.  

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