Comment les humains choisissent-ils leurs drogues ?

Guillaume Sudérie, Anthropologue

Pôle addiction de l’Observatoire Régional de la Santé en Midi-Pyrénées

Coordonnateur du programme TREND Toulouse pour l’OFDT (1), Toulouse

Les humains ont depuis toujours utilisé les psychotropes. Un regard transversal concernant leurs usages dans les monographies anthropologiques indique que trois fonctions principales sont bien identifiées. Les fonctions « thérapeutiques » et « chamaniques » parfois mêlées, sont décrites dans les sociétés traditionnelles et contemporaines. La fonction « sociale » à l’origine du lien entre les membres d’une société est aussi une sorte d’invariant (2).

À la fin du 18e siècle, la transformation des usages à l’échelle individuelle génère une quatrième fonction, « subjective », qui n’est ni plus ni moins que la naissance de l’usage de drogues contemporain (3) autour du modèle des « opiacés » et de la dichotomie plaisir/souffrance.

Les molécules ont des attributs positifs dans certains groupes sociaux, négatifs dans d’autres. En France, le statut social du tabac s’est transformé en 25 ans, dans une société qui prône aujourd’hui le principe de précaution et le droit de ne pas fumer contre son gré alors que longtemps, fumer était une norme générationnelle.

De même, le Subutex®, médicament de substitution aux opiacés n’appartient plus au monde des « médicaments », mais à l’univers des « drogues » pour une part de ses usagers (4).

Autre exemple, celui de l’iboga. Ce petit arbuste dont les racines sont utilisées au cours des cérémonies Bwiti 5 est inscrit au patrimoine national du pays, au Gabon. En France, l’iboga est classé stupéfiant.

« Choisir et utiliser une « drogue » est une affaire identitaire, d’affiliation sociale, d’expériences et d’apprentissages. »

Choisir et utiliser une « drogue » est une affaire identitaire, d’affiliation sociale, d’expériences et d’apprentissages.

L’émergence de l’ecstasy à la fin des années 1990 est le fait de l’apparition du mouvement « Techno » (6). Quinze ans plus tard, ce vecteur culturel est devenu un phénomène de génération. La diffusion de cette molécule perçue à tort comme « safe » devient massive (7) sans que les messages de prévention nécessaires ne soient assez diffusés.

En ce qui concerne le cannabis, la France n’a jamais connu autant de fumeurs. Cette molécule est inscrite dans les socialisations adolescentes. À ces âges, si la norme n’est pas de consommer, c’est souvent d’avoir essayé. Les études épidémiologiques indiquent que si le nombre d’expérimentateurs de cannabis est important, les usages récents ne sont finalement pas si développés (8). Seule la hausse des usages à « risques » déterminés par le Cannabis Abuse Screening Test doit alerter. Les messages d’abstinence n’ont plus beaucoup de sens alors que ceux de réductions des risques et des dommages ont du mal à exister.

En ce début de 21e siècle, se dessine une nouvelle fonction « performative ». Les psychotropes légaux, illégaux, avalés, fumés, sniffés, injectés sont utilisés pour être efficaces dans son travail et durant la fête, mais aussi parfois seulement pour accomplir son quotidien. Les « drogues » actuelles ne s’inscrivent plus seulement dans la dichotomie souffrance/douleur. Celle-ci est supplantée par des moments d’euphorie et de dépression car le craving (9) ne s’exprime pas par le syndrome du « manque physique ».

Les observations actuelles menées par l’OFDT et ses partenaires, les chercheurs académiques ou les cliniciens et acteurs de terrain, ne peuvent être comprises que dans ce nouveau modèle.

Un usager polyconsommateur en situation de grande vulnérabilité sociale qui pour survivre doit entreprendre un parcours journalier difficile et douloureux utilise les médicaments opiacés pour pallier le manque, des stimulants pour « mancher », se nourrir et trouver un endroit pour dormir. Il n’est pas rare qu’il s’anesthésie avec des litres d’alcool et des médicaments psychotropes pour passer la nuit dehors. Chaque molécule constituant la polyconsommation a une utilité. La figure du toxicomane de rue injecteur d’héroïne est loin derrière nous.

La montée croissante des usages de cocaïne depuis les années 2000 est aussi la preuve que l’utilisation des drogues n’a plus comme seul objectif de s’éloigner de la réalité. La cocaïne inscrit ses usagers dans le présent, conforte la capacité sociale, permet d’être efficace, performant. Le problème est alors que la perception des risques et des dommages est floue car cette drogue aide à être un acteur social efficace.

La compréhension de la complexité du phénomène des usages de drogues ne peut se réduire aux fonctions d’usages et leurs contextes de réalisation. L’idée que la drogue est une forme symbolique à part entière doit être envisagée comme le démontrent des travaux récents en anthropologie sémiotique (10).

Au-delà de toute conceptualisation, il est évident que le « marché » détermine la disponibilité et l’accessibilité aux molécules. Au moment où celui-ci se transforme (11) et que les observateurs démontrent qu’il est aisé de se procurer des drogues sur Internet via le DeepWeb (12), de nouveaux grands bouleversements sont à prévoir.

Notes de bas de page et bibliographie

(1) Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

(2) Rosenzweig, M. (1998). Les drogues dans l’histoire entre remède et poison. De Boeck & Belin.

(3) Vigarello, G. (1991). La drogue a-t-elle un passé ? Dans A. Ehrenberg (dir.), Individus sous influence (pp. 85-100). Paris : Esprit.

(4) Escots, S. et Fahet, G. (2004). Usages non substitutifs de la buprénorphine haut dosage. Pôle TREND. Graphiti/ORSMIP/OFDT.

(5) Un ordre initiatique très répandu au Gabon.

(6) Sudérie, G., Monzel, M. et Hoareau, E. (2010). Évolution de la scène Techno et des usages en son sein. Dans J.-M. Costes (dir.), Les usages de drogues illicites en  rance depuis 1999 vus au travers du dispositif TREND (pp. 84-95). OFDT.

(7) Sudérie, G. et Albisson, A. (2015). Phénomènes émergents liés aux drogues en 2014 sur le site de Toulouse (Rapport TREND Toulouse). ORS Midi-Pyrénées.

(8) Spilka, S. et coll. (2015). Les drogues à 17 ans : analyse de l’enquête ESCAPAD 2014. Tendance, (100), Pôle TREND, OFDT, 8p.

(9) Désigne l’envie irrépressible de consommer une substance. Il est parfois maladroitement associé à la notion de dépendance psychique, alors que l’on retrouve dans l’expression de toutes les formes de dépendances.

(10) Escots, S. (2014). Le Subutex® une drogue, mais qu’est-ce qu’une drogue ? Esquisse d’une anthropologie sémiotique des psychotropes. Psychotropes, 20, 51-78.

(11) Cadet, A. et coll. (2015). Substance psychoactives en France : tendances récentes (2014-2015). Tendances, (105), Pôle TREND, OFDT.

(12) Sudérie, G. (2015). Tendances récentes et nouvelles drogues sur le site de Toulouse (Synthèse des résultats). ORS Midi-Pyrénées/ OFDT. ; EMCDDA. (2016). The  nternet and drug markets, Issue , (21). Lisbon.

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