Lorsque les réseaux sociaux servent l’humanitaire

Manon Chalmeau, Étudiante du DIU Santé, Société et Migration

Monitrice - éducatrice, Vaulx-en-Velin

En février 2016, je suis partie sur l’île de Lesbos(1), point stratégique d’entrée en Europe pour les réfugiés car elle se situe à quelques kilomètres en face de la Turquie. Les réfugiés qui débarquent sur l’île sont aidés par des volontaires et ONG, mais aussi par des habitants, notamment des pêcheurs. Malgré une situation économique complexe, les habitants de l’île sont solidaires et s’inspirent de leur propre histoire pour expliquer leur engagement(2). Je me suis rendue à Lesbos afin de rejoindre le mouvement de solidarité internationale présent qui aide les réfugiés qui arrivent sur les côtes grecques, et aussi afin d’être au coeur de ce que l’on appelle la « crise migratoire ». Pendant deux semaines, j’ai participé à l’accueil des réfugiés qui arrivaient par bateaux(3), la plupart du temps la nuit. Lors de cette mission, j’ai pu me rendre compte de l’utilisation et de l’utilité des moyens de communication tels que Facebook et Whatsapp(4) dans ce cadre. En effet, ces applications sont de véritables outils, puisqu’elles permettent aux volontaires(5) de coordonner leurs actions sur l’île et elles sont également utilisées par les réfugiés comme des moyens de communication avec leur famille et proche, d’échange d’information sur leur périple, ou alors pour connaître les conditions météorologiques en mer afin d’envisager la traversée, ou non… Bref, ces applications aident aussi à sauver des vies.

Une nuit, une attente, une arrivée

Le tour de garde de nuit commence vers 22 heures. Le point de rendez-vous des volontaires est le « campfire » établi sur la plage, visible grâce à son feu de camp, lieu de regroupement et de rencontre des ONG et des volontaires indépendants afin d’être notamment informés en temps réel de l’arrivée probable d’un bateau grâce à Whatsapp. En effet, j’ai été surprise de constater que certains volontaires arabophones recevaient des messages vocaux de la part de réfugiés sur leurs téléphones. Une nuit, j’étais assise à côté d’un volontaire canadien d’origine irakienne. Il s’est mis à recevoir des messages en arabe. Puis, derrière la voix de la personne qui parlait j’entendais des cris d’enfants, des voix de femmes paniquées. L’homme qui parlait semblait lui-même en détresse. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il s’agissait de réfugiés qui étaient en train d’effectuer la traversée. Il faisait nuit, nous étions là à pister la moindre petite lumière sur la mer noire, lumière qui viendrait d’un téléphone portable d’un des réfugiés qui étaient sur un bateau pour nous prévenir de leur position. C’était impressionnant. On les entendait sur Whatsapp alors qu’on n’arrivait pas encore à les voir en mer. Le véritable message qu’il fallait entendre à cet instant était en réalité : « soyez-prêts, on arrive ».

Dans ces moments-là, beaucoup de sentiments vous envahissent : l’excitation, la peur, la stupéfaction… nous ne sommes pas forcément préparés à entendre la détresse de ses semblables sans pouvoir intervenir. Puis, cette fameuse lumière en mer apparaît. Vous guidez le bateau avec votre lampe torche afin qu’il accoste non loin de là où vous êtes et les voix se transforment en visages.

Leur premier geste, lorsqu’ils en ont encore l’énergie, est de sortir leur téléphone afin de prévenir leurs familles ou amis qu’ils sont bien arrivés. Ils posent également fièrement avec les volontaires et immortalisent cette aventure. Ces séances photos improvisées font baisser la tension sur cette plage.

Dès la deuxième nuit, on m’a inscrite dans le groupe Whatsapp des volontaires présents sur la plage. Nuit et jour, d’autres volontaires en lien avec les réfugiés postaient des messages à destination des autres volontaires du type : « Un bateau arrive avec 60 personnes à bord, dont 30 enfants. Ils sont trempés, on aura besoin de couvertures », ou encore : « Il y a un bateau en mer mais le moteur est cassé. Appelez les gardes côtes ». Grâce à la transmission de la position GPS qui permettait de connaître le lieu d’arrivée exact du bateau, ce groupe aidait également à annoncer l’approche de chaque bateau pour que les volontaires puissent se déplacer en voiture et venir en aide aux réfugiés rapidement. Enfin, ce groupe nous permettait notamment de faire le lien entre les volontaires et l’équipe de l’UNHCR(6) afin de les prévenir de l’arrivée des nouvelles embarcations. Par la suite, un bus est envoyé pour venir récupérer les réfugiés et les emmener au camp de Moria(7), sur l’île de Lesbos.

Après cette expérience à Lesbos, j’ai passé quelques jours sur les camps installés sur le port d’Athènes pour mieux comprendre le parcours des réfugiés.

Un lien

Aujourd’hui, ces outils de communication me servent notamment à rester en contact avec certains réfugiés avec qui j’ai créé des liens. Via Whatsapp, j’ai été tenue au courant par un réfugié syrien, aujourd’hui devenu un ami, que sa mère et sa soeur étaient bien arrivées aux Pays-Bas après avoir traversé la Grèce, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche. Via Facebook, je suis tenue au courant par d’autres de leur situation dans certains camps de réfugiés et je vois à distance comment je peux les mettre en lien avec des personnes sur place pour les aider.

Notes de bas de page

(1) Lesbos, île grecque de la mer Égée, à environ 30 kilomètres en face des côtes turques. En 2011, Lesbos comptait 84 436 habitants. En 2015, en seulement 2 mois, environs 90 000 réfugiés ont débarqué sur l’île. Toutefois, et ce avant les accords du 18 mars 2016 entre l’Union-Européenne et la Turquie qui ont convenu d’un plan global pour réduire la migration vers l’Europe, les réfugiés pouvaient prendre un ferry au port de Mytilène, principale ville de Lesbos, pour rejoindre Athènes et continuer leur périple en Europe.

(2) Au cours de la guerre gréco-turque de 1922, beaucoup de Grecs vivant en Turquie ont dû fuir le pays en empruntant les mêmes voies aujourd’hui empruntées par les réfugiés.

(3) Les bateaux utilisés sont en réalité en grande majorité des zodiacs, prévus à la base pour environ 18 personnes. Parfois des anciennes barques de pêcheur en bois sont également utilisées pour effectuer ce trajet.

(4) WhatsApp est une application mobile de messagerie multiplateforme.

(5) Du mot anglais « volunteers », terme employé sur le terrain qui définit tous ceux qui viennent aider les ONG humanitaires à Lesbos et ailleurs.

(6) Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).

(7) Moria, nom du petit village paisible où le camp s’est installé. Actif depuis 2013, Moria est un camp de « transit » et d’enregistrement pour les réfugiés arrivant sur l’île de Lesbos (connu aussi sous le nom de « Hot Spot » de Moria). En mars 2016, plus de 3 000 personnes y étaient entassées, en partie à cause des fermetures des frontières et des nouveaux accords entre  l’Union-Européenne et la Turquie.

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