"Est-ce de ma faute si mon pote s'est suicidé ?"

Éric Verdier - Psychologue communautaire
Marseille

C’est ainsi que m’aborde Thibaud, un jeune de 19 ans, fils d’une collègue de travail qui lui avait offert mon premier livre Homosexualités et suicide [1]. J’avais stupidement pensé qu’il était concerné directement, ce qui me laissait dubitatif sur la délicatesse de sa maman. Elle nous a placés côte à côte lors d’un repas qui se veut convivial, mais où ni lui ni moi n’osons briser la glace.

Il me raconte alors s’être moqué de Mathieu un an auparavant, cet ami avec qui il a fait les 400 coups depuis toujours, après une soirée très arrosée et tout aussi enfumée. Thibaud a même éclaté de rire lorsque Mathieu lui a « avoué » être « PD » et être amoureux de lui, lui répondant même « Ah oui ? Et tu encules les chèvres aussi ? ».

Le soir même, Mathieu s’était pendu.

Thibaud me raconte alors qu’il ne dort plus depuis un an, qu’il a perdu la moitié de son poids et le goût de vivre par la même occasion. Il me dit aussi qu’il est prêt à casser la gueule au premier « connard homophobe » qui profère une insulte dans la rue ou le bus, et qu’il y passe une bonne partie de ses journées. Thibaud est grand et costaud, et il arrive la plupart du temps à leur faire « ravaler leur morve », « et si on me prend pour une tapiole, je m’en bâts les couilles » ajoute-t-il.

Très touché par cette confidence et par la violence de sa culpabilité, je commence par l’écouter dérouler tout ce dont il a pris conscience depuis cet évènement tragique. Je lui précise ensuite que pour être un homme aujourd’hui, un vrai, « il faut des couilles pour ne pas en avoir », et que ce qu’il fait depuis en mémoire de son ami est le plus beau cadeau posthume, réparateur même pour lui et pour tout autre jeune homo ou bi qui le verrait oser se rebeller ainsi contre ce harcèlement sournois que tous les « déviants sexuels » subissent au quotidien.

Quant à savoir s’il est responsable du suicide de Mathieu ? Non, je ne le crois pas, et je le lui dis. Car l’homophobie ce n’est pas uniquement ces flots d’insultes proférées au quotidien depuis les cours de récré, c’est aussi la récente « Manif pour Tous » qui reléguerait les homos à un statut d’humain inférieur, ou la fascination de certains intellectuels dits de gauche pour les lesbiennes qui se font inséminer avec leur bénédiction laïque, tout en condamnant sans appel les gays qui ont recours aux mères porteuses. Si Thibaud porte une responsabilité dans le suicide de Mathieu, alors elle est infime tellement elle est partagée.

Je lui raconte enfin que j’ai récemment rencontré un autre jeune du même âge que lui, homosexuel venant de faire son coming out auprès de ses parents. Ces derniers sont tous deux militants chez Europe Écologie Les Verts, et comptent plusieurs couples de même sexe parmi leurs amis. Pressentant néanmoins que ce serait moins accepté qu’on ne pourrait le supposer, il a préféré laisser une lettre explicite sur la table de la cuisine le matin avant de partir à la fac. Depuis ce jour-là, la lettre a disparu mais aucune allusion n’est faite quant à la révélation épistolaire. Un seul changement notoire dans l’attitude de son père l’a d’abord déçu, puis blessé : ce dernier ne rate pas une occasion de lui faire remarquer combien telle fille est jolie, ou lui demande si telle autre est à son goût…

Pour Didier Eribon « au commencement, il y a l’injure » [2], désignant ainsi la construction identitaire chez les jeunes homos, et Daniel Welzer-Lang parle de « peur de l’autre en soi » pour caractériser l’homophobie [3]. Dans tous les cas, ce qui entoure le coming out (dévoilement choisi) dans le meilleur des cas, l’outing (dévoilement imposé) dans le pire, ne va pas de soi. Le dégoût, et la haine qui en découle encore trop souvent, à l’égard de ceux et celles qui ont été longtemps considérés comme des déviants sexuels dans nos sociétés perdurent. Peu d’autres « particularités humaines » ont reçu autant de propos et d’attitudes perverses, tout en les désignant comme telles. « La cruauté d’un homme envers son semblable s’est rarement mieux exprimée que dans la condamnation et le châtiment de personnes de ce que l’on nomme “perversions sexuelles”. (…) Seules les persécutions raciales et religieuses présentent un tel degré de cruauté » [4].

J’interviens en milieu scolaire [5] pour prévenir et lutter contre les phénomènes de bouc-émissaire [6]. Au-delà de la différence de sexualité, c’est surtout le fait de transgresser les normes de genre qui est moqué, raillé, harcelé. Sauf si le garçon « trop sensible » ou la fille « trop libre » parvient à trouver refuge auprès des jeunes de l’autre sexe… Car il est plus que jamais difficile pour un garçon de n’être ni narcissique ni intimidant (autrement dit pas viril), et malgré les avancées du mouvement des femmes, ni victimisante ni manipulatrice (pas « matrile » pourrait-on dire par analogie) pour une fille.

Il n’est pas un collège, pas un lycée, où ne nous sont pas contées les violences au quotidien que ces jeunes « rebeaux » et rebelles endurent [7]. Je ne citerai à ce titre que cet assistant d’éducation rencontré dans un collège de la grande région parisienne, précisant qu’il n’interviendrait pas s’il s’agissait d’un jeune homo victime de harcèlement, car il estimait qu’il était libre de ne pas trouver cela normal au regard de ses croyances religieuses.

L’antidote ? Une alliance entre jeunes et adultes, celle de la femme tigre et de l’homme araignée. Les violences du tigre sont aussi dites viriles, car narcissiques et intimidantes, et réprimant la sensibilité au masculin ; celle de l’araignée sont dites matriles par analogie, car victimisantes et manipulatrices, et sanctionnent la liberté au féminin. L’antidote tient dans l’alliance du masculin sensible et du féminin libre, qu’incarnent symboliquement et conjointement la femme tigre - donc libre - et l’homme araignée - super-héros le plus sensible - autant entre jeunes qu’entre adultes, et entre jeunes et adultes [8].

Notes de bas de page

1 Verdier, E., et Firdion, J.-M. (2003). Homosexualités et suicide. Études, témoignages et analyse. St-Martin de Londres : H&O.

2 Eribon, D. (1999). Réflexions sur la question gay. Paris : Fayard.

3 Welzer-Lang, D. (dir.), Dutey, P. et Dorais, M. (1994). La peur de l’autre en soi, du sexisme à l’homophobie. Québec : VLB.

4 Bering, J. (2016). Pervers, nous sommes tous des déviants sexuels. St-Martin de Londres : H&O. Citant Alfred Kinsey.

5 Sentinelles et Référents® en milieu scolaire. Les jeunes apprennent à repérer trois attitudes liées aux violences, - à savoir les postures Bouc Emissaire, Normopathe et Perverse- puis à refuser ce « triangle de l’abus » qu’elles incarnent – en développant la posture dite rebelle, qui dit non à la soumission, non à la fuite et non à l’attaque.

6 Verdier, E., et Coutant, E. (2016, à paraître). Boucs émissaires, combattre l’indifférence, refuser la soumission, St-Martin de Londres : H&O.

7 Probablement au moins un suicide sur quatre chez les garçons. Verdier, E et Firdion, J.-M., Op. Cit.

8 Clerc, O. (2004). Le tigre et l’araignée : les deux visages de la violence. Jouvence.

Haut de contenu