Dangereuse adolescence : persiflage et grincements de dents

Docteur Moncef Marzouki , professeur de santé communautaire

Le Dr Moncef Marzouki , professeur de santé communautaire est la figure de proue de la Défense des Droits Humains en Tunisie. Il a été déchu de son poste à l’Université de Sousse, en juillet 2000, par décision du pouvoir tunisien.

Dans le cadre du procès de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, le Dr Moncef Marzouki est assigné à résidence depuis le 10 mars 2001, essentiellement en raison de ses positions pour la défense des droits de l’homme et de l’enfant. L’Université de Bobigny l’attend depuis mars 2001 comme professeur associé en santé publique, mais il ne peut occuper cette chaire puisqu’on lui interdit de se rendre à l’étranger.

Deux hommes ont saccagé notre vision imaginaire de l’enfance : Sigmund Freud dès la fin du XIXème siècle et Henry  Kemp au milieu des années soixante du défunt XXème.

Le premier a montré que la sexualité et l’agressivité n’attendent pas l’adolescence pour exister. Elles sont omniprésentes durant l’enfance, simplement elles y ont des modes d’expression qui lui sont propres.

Le second a montré les ravages que font l’agressivité et la sexualité de certains adultes sur ce même enfant travaillé par ses propres impulsions.

Tous les deux ou trois ans, il y a un grand festival mondial de l’horreur, qui s’appelle le Congrès de l’International Society for Prevention of Child Abuse and Neglect (IPSCAN) fondée dans les années 60 par ce tristement célèbre Henry Kemp.

Celui tenu en 2000, à Durban en Afrique du sud, n’a pas déçu les amateurs des grands déballages. On peut même dire que ce fut un grand crû.

En général ces dégénérés d’occidentaux viennent avec leurs statistiques effroyables sur les dévastations psychologiques des crimes sexuels, violences et autres maltraitances plus subtiles.

Mais nous autres, gens du Sud (protégés de telles turpitudes à la fois par nos nobles et grandes valeurs religieuses et familiales et surtout par nos solides dictatures qui nous empêchent de fouiller dans les coulisses politiques et les poubelles sociales, sauf pour manger), nous n’avons à présenter que de plates études sur le servage de centaines de millions d’enfants ou sur ces peccadilles que sont quelques dizaines de millions d’enfants à la rue.

Résumons : entre 10 et 20 % des enfants occidentaux et pas moins de 50 % des enfants du tiers monde ont eu tous la même mauvaise idée : naître.

On revient en général des congrès de l’IPSCAN avec la décision ferme et définitive de démissionner du genre humain et de nier tout lien de parenté avec une espèce de bipèdes carnivores pratiquant la torture, qui pullulent à la surface d’une planète appelée Terre comme des asticots sur de la viande faisandée.

Il faut beaucoup de temps pour ramener l’aiguille de l’humeur à une position centrale en se consolant comme on peut. On commence par bougonner en se disant que 80% des enfants occidentaux ne subissent que des traumatismes mineurs et ne s’en tirent pas trop mal, la preuve en est leur joie de vivre et leur remarquable résistance à l’hygiène, l’amour parental et l’éducation.

Puis vient le temps de la relativisation.

Le viol des corps et des consciences ne constitue que l’extrémité du spectre des comportements humains. A l’autre extrémité, il y a le don de soi, la compassion, l’affection la plus désintéressée. Entre les deux bouts, se succèdent toutes les nuances de la réussite comme de l’échec de la communication et de la collaboration entre les êtres.

On peut donc affirmer que l’adolescent est dangereux, non par ce qu’il est, mais par ce qu’il révèle sur son entourage et sur son passé.

L’adolescent n’est pas qu’une histoire personnelle plus ou moins tragique qui serpente entre les nombreux écueils de l’existence.

C’est un être social donc politique. Et c’est là le deuxième niveau du problème.

Si l’enfance est un regard neuf porté sur le monde, l’adolescence est un regard neuf porté sur la société.

Il jette sur elle le regard de l’étonnement, de la perplexité, de l’indignation mais surtout celui de la subversion.

Il a vite fait de repérer toutes les anomalies d’une société hypocrite qui fonctionne en permanence à la lisière des lois et principes affichés. Il va vouloir changer le monde et devenir ipso facto une menace pour tous ceux qui ont trouvé des arrangements avec lui.

Il ignore que le monde est plein de vieux adolescents qui ont essayé de changer ce monde à leur image, mais qu’au bout du compte c’est lui qui les a changés à la sienne.

Il se laisse aller à la dénonciation facile, inconscient du fait que cette révolte si précieuse qui le caractérise, a toutes les chances de se perdre comme un torrent impétueux dans les méandres du désert. Il ne sait pas à quel point elle est guettée par le risque si fréquent de l’hédonisme de la jeunesse, de l’arrivisme de l’âge adulte ou l’amertume et la désillusion de la vieillesse.

Fort heureusement, un certain contingent arrive à survivre à toutes les tentations d’accommodement avec la doucereuse horreur du monde.

Et ce sont les adolescents jeunes, les adolescents d’âge mûr et les adolescents de 50 à 80 ans, qui vont s’acharner à domestiquer sa démence et, ce faisant, le rendre un tant soit peu vivable.

L’entêtement des adolescents éternels n’a d’égal que la résistance du monde.

Heureusement le processus est continuel, car les réserves sont inépuisables.

L’adolescent éternel menace donc un certain désordre des choses, mais pas seulement sur le long terme.

D’une certaine façon, le désordre établi a pris de gros risques en concentrant tous ces dangereux écervelés dans des espaces clos appelés lycées, où ils peuvent développer une conscience de groupe pour ne pas dire de classe. L’agressivité de l’adolescent, comme celle du paria, n’est rien d’autre que le passage à l’acte d’une souffrance qui n’en peut plus.

Le couple indissociable souffrance-agressivité est donc une défense contre un environnement menaçant et dangereux.

C’est une réaction normale à une situation qui l’est beaucoup moins.Il y a hélas un troisième niveau au problème où la souffrance-agressivité n’a aucun traitement. C’est ici qu’il faut faire la distinction entre ce qu’on pourrait appeler la dimension existentielle de l’adolescence et ses dimensions pathologique ou politique.

Woody Allen a fait remarquer très justement qu’on ne pouvait pas décemment exiger de l’homme qu’il soit décontracté quand il est guetté par la mort.

Freud, ce grand oiseau de mauvais augure, a énoncé une autre terrible vérité sur l’existence « Vivre, c’est vivre diminué ».

Autant le faire, dés lors, non dans un environnement aseptisé et confortable, mais dans une réalité où, contre le lourd tribut de la souffrance-agressivité, nous pouvons voler au monde tout son or et ses diamants, en extraire tout ce qu’il peut receler comme joie, humour, panache, effronterie, musique, amour et beauté ; toutes pratiques et valeurs qu’incarne l’adolescence plus que toute autre phase de la vie.

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