Pratiques psychologiques et travail de culture

Georges Gaillard - Professeur en Psychologie Clinique et Formation en Situation Professionnelle CRPPC (EA 653) Université Lumière Lyon 2 / Psychanalyste

Dans le registre des activités humaines, il n’est de pratique qui ne participe d’un « vivre ensemble » dans la cité, et qui, de ce fait, ne relève du champ du politique. Si les pratiques psychologiques ont, un temps, pu être pensées comme procédant d’une attention portée à la subjectivité des sujets, dans le cadre d’une relation singulière, et abstraction faite du contexte social [1], il convient de rappeler qu’elles se pensent désormais sous le primat de l’intersubjectivité, dans un lien intrinsèque à l’arrière-fond sociétal. Elles sont, de fait, des pratiques citoyennes, inscrites dans la communauté, et participant de l’incessant travail de Culture, de la Kulturarbeit.

Le contexte actuel de l’hypermodernité est celui d’une crise qui impacte l’ensemble des liens sociaux, et fait (une nouvelle fois) vaciller les assises du « vivre ensemble ». Tout groupe social a pour tâche d’œuvrer sans relâche à la construction d’une modalité de lien suffisamment pacifiée, sauf à prendre le risque d’une bascule dans la barbarie, là où le travail de renoncement pulsionnel [2] n’est plus garanti, et où le rapport à l’autre s’établit sous le primat de la réification et de la prédation.

La construction d’un « bien commun » (public et privé [3]) exige un travail d’équilibrage permanent entre prise en compte du narcissisme et du lien d’altérité, entre respect d’une sphère « privée », et participation de chacun au « collectif », à la sphère du « public ». Notre hypermodernité, il convient de le rappeler, se caractérise par l’effondrement des méta-cadres, par la mise en crise des garants métapsychiques et métasociaux [4], par l’effacement, voire la disparition de ces « grands récits » [5] qui ont longtemps servi aux groupes sociaux à s’unifier dans la différence, à prendre place dans une continuité générationnelle, et à arrimer leur narcissisme, au lien d’altérité ; autrement dit à faire pièce à leur « désir d’être tout » [6]. Si, en effet, la visée totalisante qui spécifie « Her majesty the Baby », n’est pas contrainte dans l’ordre de l’altérité, elle donne pièce à une visée totalitaire, à une disjonction dans l’équilibre requis entre ce qui relève du « privé » et du « public », du « bien individuel » et du « bien collectif ». Or c’est précisément ce nouage garant du « bien commun » qui est en passe d’être détruit, dans l’appropriation marchande que met en œuvre l’ultralibéralisme. Celui-ci libère et légitime les mouvements de prédation et de destruction, donnant à vivre au sujet contemporain qu’il habite un monde où la pulsion meurtrière se donne à nouveau libre cours, selon des modalités jusque-là inédites ; celle d’une « lutte des places » [7], d’une rivalité généralisée et sans limite sur le grand marché des « logos » et des « egos ». À cette libération est corrélée une jouissance qui entraîne la désubjectivation (de l’autre et de soi) et une transformation des collectifs dont l’une des expressions la plus manifeste est celle de la désinstitutionalisation.

Identifications partagées, équipe et citoyenneté

Les professionnels qui œuvrent dans le champ du soin et du travail social, sont aux prises avec ce qui, des incessantes transformations de la scène relationnelle, ne va pas de soi, ce qui fait symptôme, ce qui ne parvient pas à être suffisamment humanisé dans le lien. Les professionnels qui se préoccupent des enjeux de subjectivation (les « psychistes ») travaillent en ce point où la souffrance pousse les sujets aux extrêmes : extrêmes de la destruction, là où ils cèdent à la pulsion de cruauté, à la vengeance et à la haine, et/ou extrêmes du désinvestissement et de l’auto-destruction, là où ils renoncent à toute tentative d’appropriation, et donnent prise à l’auto-exclusion [8].

Le « travail de culture » n’est autre que ce travail qui fait revenir dans le registre de l’expérience humaine ce qui travaille à rebours du processus d’humanisation ; ce qui tend à être exclu de l’expérience humaine, dans une position de rejet-refus, de séparation radicale, celle qui, dans le reversement, pousse le sujet à revendiquer un statut d’exception [9] ; ceci alors même qu’il ne peut y avoir d’en dehors de cet ultime creuset identificatoire que constitue « l’espèce humaine » [10]. Côté professionnel le travail de culture désigne cette dynamique où dans le soin, le travail social (…), ceux-ci sont à même de s’offrir comme espace d’accueil dans le lien, afin que se remette en jeu de façon nouvelle ce qui pour un sujet, une famille, une équipe, un groupe social, est demeuré en attente de figuration, en souffrance de sens, et que, ce faisant, le professionnel trouve lui aussi à transformer ses propres objets souffrants.

La mise en place des collectifs et des équipes, participent de la dimension citoyenne. Elles constituent cet autre registre essentiel du travail d’humanisation, au moment où il est question de partager de la créativité, de faire advenir une confiance suffisante, et simultanément de nouer la créativité de chacun à celle de chacun des autres, et à la tâche primaire, à sa limite et à son « impossible ». La dimension instituante de l’institution est alors centrale en tant qu’elle contraint le sujet et construit un autre versant de la limite. Elle suppose la mise en place de rapport de conflictualité qui soient à mêmes de protéger les collectifs contre la tentation du « Un » et contre celle d’un narcissisme désarrimé du lien d’altérité.

Pour aller plus loin …

Nous vous invitons à lire l’ouvrage : Pratiques psychologiques, pratiques citoyennes. Engagement, aliénation et lien social, sous la direction de Georges Gaillard, Jean-Marc Talpin, Bruno Cuvillier et Patricia Mercader. Paru aux éditions InPress en 2014.

Notes de bas de page

[1] Cf. le « psychologisme » que dénonçait Robert Castel dès 1973 dans son ouvrage : Le psychanalysme : l’ordre psychanalytique et le pouvoir. Paris, France : Éditions Maspero.

[2] Freud, S. (1929) Le malaise dans la culture, in OC Vol XVIII, Trad. franç. Paris, France : Puf, 1994, 2002, p.245-333.

[3] Une telle centration prend appui sur le travail de Nathalie Zaltzman, relatif aux totalitarismes du XXe siècle (1998, De la guérison psychanalytique). J’ai proposé des prolongements de cette approche dans : Gaillard, G. (2015). L’institution, le « bien commun » et le « malêtre ». In R. Kaës et al., Crises et traumas à l’épreuve du temps. Le travail psychique dans les groupes, les couples et les institutions. Paris, France : Dunod, p.99-129.

[4] Kaës, R. (1987). Réalité psychique et souffrance dans les institutions. In Kaës R. et al., L’institution et les institutions. Études psychanalytiques. Paris, France : Dunod, p. 1-46. (2005) ; La structuration de la psyché dans le malaise du monde moderne. In Furtos J. et Laval C. (dir.). La Santé Mentale en actes, de la clinique au politique. Toulouse, France : Érès, p. 239-253. (2012), Le Malêtre, Paris, France : Dunod.

[5] Lyotard, J.F. (1979). La condition de l’homme moderne. Paris, France : Minuit.

[6] Bataille, G. (1943). L’expérience intérieure. Paris, France : Gallimard.

[7] De Gaulejac, V. et Taboada Léonetti, I. (1997). La lutte des places. Paris, France : Desclée de Brouwer.

[8] Furtos, J. (2009). De la précarité à l’auto-exclusion. Paris, France : Éditions rue d’Ulm ; (2012). La clinique psychosociale et la souffrance d’exclusion comme paradigmes des situations extrêmes. In V. Estellon, F. Marty (dir.), Cliniques de l’extrême, Paris, France : Armand Colin, p. 265-288.

[9] Assoun, P.L. (1999). Le préjudice et l’Idéal, Pour une clinique sociale du trauma. Paris, France : Anthropos.

[10] Anthelme, R. (1957). L’espèce humaine. Paris, France : Gallimard.

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