Fractures urbaines et psychée

Chantal Deckmyn - Architecte urbaniste, Anthropologue

Ville continue et espace public

De la forme

La forme est souvent considérée comme peu de choses, elle est même discréditée au titre de la futilité ou du formalisme : « ce n’est rien, c’est pour la forme. » Pourtant, la forme structure nos vies. La forme de la ville (et plus généralement de l'écoumène, de l'espace habité) n’est pas pour rien dans la vie sociale ni dans les conditions de la vie psychique des personnes, en tout cas elle n’est certainement pas une scène vide sur laquelle se déroulerait la comédie de la vie urbaine. Dans ce théâtre les acteurs vivants ne sont pas les seuls à tenir un rôle, le décor parle également et son rôle est loin d'être neutre.

La forme ne se rapporte pas qu’à l’esthétique, elle constitue aussi un contenant et un dispositif. Son étymologie, le latin forma qui désigne autant le moule que l’objet moulé, se retrouve de façon évocatrice dans le mot fromage. En construction navale, la forme d’un navire est ce gabarit à l’intérieur duquel vient s’édifier, se conformer le navire.

Au fil du temps, en le construisant et en l'habitant les humains forment leur environnement. En retour la forme les contient, les forme.

Un espace vectorisé, entièrement doué de sens, instructif

La forme de l’espace nous forme en utilisant ses modalités propres, un langage binaire d'ouverture et de fermeture : qui permet ou empêche un accès, montre ou cache une vue. C'est lui qui donne à nos pas, notre œil et notre oreille, les mesures du monde par la valeur géométrique des distances, des angles et surtout par l’indice des emplacements.

L'espace de la ville est entièrement vectorisé, comme celui du marché, du cimetière, du tribunal ou de l’opéra, où chaque place correspond à un prix et à un statut. L’espace de la ville est ordinal, il n’y a pas un cm2 qui ne soit une place. Comme la limaille de fer dans un champ magnétique, chaque grain de la ville est le lieu d’une force symbolique, est doué de sens et de valeur (y compris financière). On n’est jamais n’importe où.

Ainsi, l’espace est entièrement matériel et entièrement symbolique, il ne cesse de nous instruire, d'assigner leur place à chaque être et à chaque chose. Il le fait dans son drôle de langage qui n'est ni écrit ni oral, qui adresse à notre être un message quasi subliminal, rarement décrypté, qui agit sans être dans la plupart des cas analysé, critiqué, contesté. C'est cette forme d'action directe qui lui confère sa grande puissance.

Au-delà de l'espace domestique, qui ne peut lui-même être réduit à un logement[1], l'espace de la ville s'offre comme un livre ouvert, même si ce livre nous prodigue son enseignement via une pratique et non un intellect : elle est à la fois un lieu d’apprentissage de la relation à nous-mêmes et aux autres, et un livre d'instruction civique in vivo et à l’échelle Un.

Causes et conditions

Pour lever une ambiguïté, il faut ici situer le rôle et l’efficacité de ce discours : le pouvoir de l'espace n’est pas causal mais conditionnel. Un détenu sait parfaitement que les murs de sa cellule ne sont pas la cause de sa privation de liberté, pour autant le rôle de ces murs dans sa vie et dans son enfermement est loin d’être négligeable : c’est que le registre des conditions, s’il est différent de celui des causes, n’en est pas moins déterminant. La forme de la ville ne peut ni rendre fou ni guérir de la folie, mais elle n’est pas rien dans la souffrance psychique.

La ville continue, un tissu

Dans la ville organique, continue[2], la rue a un sens, elle fraye son chemin entre les parcelles. Ce n’est ni un espace résiduel ni un tube canalisant des flux.

Le long de la rue, les maisons plus à moins belles ou ensoleillées, donc plus à moins coûteuses, instaurent une certaine mixité sociale. Il est à noter que ce sont les rues et les places, pourtant constituées de la variété des immeubles privés, qui sont reconnues comme des entités et nommées : rue Didot, rue du Temple.

En regard les unes des autres, les façades installent de fait un rapport de connaissance, de curiosité, parfois de voyeurisme mais aussi un rapport plus ambivalent de surveillance mutuelle : avoir des témoins peut nous procurer un sentiment de sécurité, nous garder de faire n'importe quoi, mais peut aussi nous importuner comme un contrôle. C'est alors que nous apprenons à montrer, voire à mettre en scène ce que nous choisissons d’exposer et à cacher ou voiler le  reste : nous apprenons à diaphragmer notre image.

L'espace public est le lieu du côtoiement : y être en sécurité a pour revers d'y être sous contrôle. On s'y expose au plaisir de voir et d'être vu, en même temps qu'à une multitude de contraintes, à tout le moins celle de la tenue que commande la présence des autres. C'est ce que nous inculque l’espace public : se tenir, tenir sa place, apprendre sa liberté, accepter la contrainte nécessaire, négocier ce qui est en commun.

Le tissu de la ville continue propose une place pour chaque chose : ce qui est à montrer et ce qui est à cacher, le versant public et le versant privé, le propre et le sale, etc.

La hiérarchisation des espaces publics, les repères qu'ils proposent, leur force symbolique constituent ces espaces comme le cadre de la vie sociale et typiquement de la démocratie. Sans espace public, pas de manifestations politiques ni populaires, pas non plus de présence de tous, y compris des SDF, des ivrognes, des fumeurs, de ceux qui se déguisent ou parlent tous seuls et des grands furieux qui apostrophent le monde.

Par la diversité des témoins qu'il accueille l'espace public nous assure en partie de la continuité de notre être. En 1961, dans “La condition de l’homme moderne“, Hannah Arendt écrivait : « C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous même. »

Le rez-de-chaussée

Un bâtiment s'implante forcément quelque part, dans des coordonnées pré-existantes : une parcelle, une histoire, donc des fondations, une altimétrie, des vis-à-vis, des mitoyens. Dans le principe, sauf à jouer les OVNI ou les Attila de la table rase, il va venir s'encastrer délicatement à sa place, négocier avec le sol et les formes présentes, avec l'histoire et la géographie.

Le rez-de-chaussée est le lieu de cette négociation : parcelle après parcelle, il dialogue avec la terre et le rocher, gère les accidents de terrain, absorbe les pentes. Outre cet arrimage, la ville lui doit beaucoup de sa saveur et de son identité. Enfin, c'est une articulation qui concentre une grande richesse : elle fait la jonction entre horizontalité et verticalité, entre le sol naturel et le bâtiment, par définition culturel, entre l'espace public de la rue et l'espace privé des intérieurs.

Les commerces

C'est sur cette articulation déjà riche que sont installés les commerces. Le mode d’affleurement de leur espace privé sur l'espace public est particulièrement généreux et efficace, y compris en termes de régulation sociale. Ils représentent pour les passants la possibilité permanente d'un recours et d'un secours. Ils constituent autant d’espaces privés accessibles au public ; ils pratiquent ainsi une hospitalité de fait, essentielle pour l'instauration d'une civilité qui opère sur le mode de la contamination. Ils offrent également autant de lieux de parole, dans lesquels les commerçants assurent une triangulation des relations entre les personnes en présence (les clients). Chez eux l’échange d’argent contre des marchandises n’est pas obligatoire et ne se fait jamais sans parole, on y apprend l’art de parler de la pluie et du beau temps ou "pour ne rien dire“. Ils constituent ainsi une multitude de havres possibles pour les isolés, soignent tous ceux qui ont besoin de se trouver parmi des semblables doués de parole.

Ils donnent aussi beaucoup à voir : ils nous permettent d’admirer ou désirer des objets qu’on ne possèdera jamais, des gâteaux qu'on ne mangera pas. Leurs vitrines sont autant de saynètes, autant de fenêtres sur des petits univers d'une riche diversité. Elles font miroiter dans la rue une foule d'idées et de leçons de choses. Les commerces sont pour beaucoup dans la parure de l'espace public, son chatoiement, cette parade amoureuse adressée au passant, mais ils ont aussi une fonction de témoin privilégié.

Une sécurité non agressive

Le commerçant, outre qu’il balaye devant sa porte, a toujours un œil sur sa portion de trottoir ; il exerce une fonction de sécurité qui n’est pas identifiée ni énoncée comme telle, une sécurité de plus non agressive. N'entrainant pas de surenchère défensive, ce mode de régulation et de prévention intégré est incomparablement plus efficace et moins fragile qu'une présence policière.

Les bons offices de ces témoins privilégiés valent pour tous les êtres parlants que la nuit place en faction involontaire dans l'espace public. Un kiosque à sandwich ouvert tard, même s'il n'est pas au top de la gastronomie ou de l'hygiène, c’est une balise qui se voit de loin dans la nuit et qui à elle seule sécurise de vastes espaces. Ailleurs ce sera un SDF ou deux prostituées qui rempliront cet office.

Présences non policières, parfois même non légales qui constituent d'incomparables gardiens de la paix, la paix civile et la paix mentale. Ces alliés irremplaçables, il ne tient pourtant qu'à un fil qu’on ne les perde : il suffira que tel service de l'hygiène ou de la voirie décide de nettoyer ou de sécuriser l'espace public en enlevant kiosque, SDF ou prostituées. C'est dans la même logique que certaines villes suppriment tout ou partie de leurs bancs publics, privant de repos les plus vulnérables.

Les vertus constructives de l’espace public

Pour les sociologues trois caractéristiques définissent l’espace public. Erving Goffman le premier les a formulés :

  • on y rencontre de l’autre,
  • les offenses y sont réparées,
  • on y bénéficie d’une inattention polie.

Le premier point ouvre à une multitude d’apprentissages : la tolérance, la curiosité, base de la connaissance, l’anticipation ou la stratégie.

Le  second nous parle non de punir l'offense, mais de l’excuser, c’est à dire d’opérer un recul vis-à-vis de la partie de soi qui vient de la commettre. La politesse est constitutive de l’espace urbain puisque le mot ville (polis en grec, civitas et urbs en latin) fonde les trois mots de politesse, civilité et urbanité. La ville nous apprend la bonne distance, le théâtre de la vie sociale. L’exercice de la politesse entre deux personnes suppose qu’elles renoncent à nier l’offense (l’autre est un même) ou y réponde par la violence (l’autre est un ennemi), elle signe un mode de relation "adulte" ni fusionnel ni hostile. « Le domaine public, monde commun, nous rassemble mais aussi nous empêche, pour ainsi dire, de tomber les uns sur les autres. » (Anna Arendt, ibid.)

Le troisième point introduit l’anonymat, la liberté, la capacité à être seul, la légitimité à être là sans se fondre dans un groupe ni se justifier, sans avoir à être dévisagé ni décliner son identité. Il suppose une mixité et un taux d’aléas suffisant pour qu’un individu ne se détache pas comme une forme étrangère sur un fond connu et homogène.

L’espace public est le premier des services publics, il est un préalable à tous les autres, en ce qu’il porte et même allège considérablement leurs missions.

Les caractéristiques Goffmaniennes d'un espace qui accueille la diversité, qui n’enferme ni n’abandonne, où l’on se sent à la fois libre et en sécurité, où l’on côtoie l’autre sans se focaliser sur lui, font penser au concept d’espace transitionnel de Winnicott et aux espaces pour grandir ou pour être soigné créés en leur temps par des Dolto ou des Guattari. En nous accueillant tous, l'espace public ne se contente pas de nous éduquer et de nous apprendre à vivre, il nous prend en charge et prend soin de nous.

Le temps public est un contenant au même titre que l'espace public

Le mélange des styles lié à la juxtaposition des époques, est de règle dans la ville continue. Par sa simple présence et hors toute mobilisation de savoir, un immeuble 1930 venu s'insérer dans un îlot du XVIIIème siècle, matérialise le décours du  temps. Bien que sa “modernité“ le singularise nettement, il ne détruit pas la forme qui lui est antérieure, au contraire il complète et restitue la figure d’origine. En soi, cette création non destructive, validant un héritage et s'y inscrivant, constitue déjà un enseignement.

Cette présence matérielle du passé délivre encore un autre enseignement fondamental : la ville est un objet permanent et solide. Elle nous donne à penser que les êtres humains ne sont pas des électrons libres abandonnés au vide ; plusieurs générations se sont succédées et ont construit ce substrat d'espace et de temps à une échelle qui outrepasse largement celle des individus, capable d'accueillir leur naissance et leur mort. La ville assure aux êtres humains que l'humanité les contient, que leur vie s'inscrit dans une continuité qui leur propose des bords, des rives, des abris, des formes du temps suffisamment hospitalières pour être habitables. La ville nous permet de nous reposer.

Elle rythme aussi notre temps par ses propres scansions : horaires de bureau, entrées et sorties d'école, cloches sonnant l'heure, éphémérides civils et religieux. Cette contribution à la constitution de notre temps, médiatisée par l'espace public n'est pas le moindre des moyens que se donne la ville pour s'occuper de nous.

La ville discontinue

Le combat contre la ville, lieu des artifices, de la pollution, des épidémies, et des turpitudes, n’est pas récent. Mais que s’est-il passé avec la table rase et le zonage, prônés par les urbanistes depuis le début du XXème siècle et mis en œuvre notamment selon les préceptes de la "Chartes d'Athènes"[3] ? Cette grande utopie hégémonique a trouvé dans l'après-guerre la meilleure des opportunités pour se réaliser et prospérer. La ville s'érige sur une table rase change radicalement d'échelle, de granulométrie, abandonne peu à peu ses qualités de tissage, et se dissocie en blocs, comme du lait caillé. L'espace public qui liait la ville se désagrège et avec lui l'espace privé qui était son revers. Les objets pleins ne tiennent plus aucun creux entre eux. L’espace du sol, préalablement désactivé, n’est plus qu’un fond dénué de qualités propres. Parce qu’il ne présente plus de forme, de sens, ni de valeur, on ne sait plus comment le qualifier et l’on s’en tient à des constats prudents : il est "vert", "commun" ou "extérieur". Une fois l’espace public aboli dans son statut et dans sa forme, ne subsistent désormais que les objets immeubles dans toute leur nudité, qu’ils soient dressés en barres et tours ou étalés en lotissements pavillonnaires.

La figure urbaine s’est retournée

Au système forme/contreforme de la ville continue s’est substitué un système d’objets. Cette révolution, qui répond avant tout à des besoins gestionnaires et marchands, n’a pas été nommée ni décidée en tant que telle, encore moins démocratiquement. Elle a été présentée à travers des dispositifs ou des programmes occurrents comme une réponse à la “crise du logement“, comme une nécessaire adaptation à la modernité, une évidence technique, un progrès. Peu de personnes autorisées, architectes, philosophes ou sociologues sont parvenus à se faire entendre pour s’y opposer. Au contraire elle a même été soutenue par ses partisans comme un impératif esthétique. Elle a été vécue comme une fatalité par la majorité silencieuse, comme le prix à payer pour le confort domestique ou le mirage pavillonnaire. Il reste que rien ne prouve que ces espaces soient habitables par des humains. C’est une révolution qui a tellement d’incidences qu’il est difficile de les passer toutes en revue et de décliner l’enchainement des effets de chacune.

Surexposition

À partir de la Charte d’Athènes qui prohibe l’exposition des appartements au Nord, les immeubles, tels des tournesols, vont être orientés prioritairement vers le Sud (ou, en fonction d'occurrences spécifiques comme la vue, soit vers l’Est soit l’Ouest). C’est ainsi qu’ils vont définitivement se tourner le dos, chacun présentant son arrière à la face de l’autre. Les immeubles se tiennent à distance les uns des autres et n’ont pas de face cachée, de ce fait ils sont visibles de partout : ils constituent des objets solitaires et surexposés. Leurs habitants sont associés à cette solitude et surexposition, ils n’ont plus de lieu de repli. Ici non seulement l’espace de l’intimité ne peut être dérobé aux regards, mais tout ce que l’on peut souhaiter cacher est précisément ce que l’on expose à la face de l’autre. Il n’est pas rare que l’entrée soit située à l'arrière et les poubelles devant l’entrée. Plus question de mises en scène, de diaphragmes, plus de contrôle ni de régulation intégrés. Le contrôle, externalisé, devient la préoccupation majeure.

Hétérotopies

Au principe de la table rase, qui dénie le sol historique et géographique comme les acquis culturels, s’ajoute un tropisme vers les grands thèmes "naturels" : le soleil, l’air, la lumière, le culte des corps, la force et la santé[4]. Par leur statut foncier privé[5], comme par leur mode de gestion, les parcelles surdimensionnées[6] de l’urbanisme moderne découpent à l’emporte pièce de vastes trous noirs dans la culture lentement élaborée par l’histoire et la géographie ; elles créent des vides, des espaces extraterritoriaux où le règlement intérieur se substitue à la loi républicaine et à la démocratie, où ne peut qu’affluer la loi du plus fort. Cette disposition spatiale et sociale correspond aux hétérotopies définies par Michel Foucault : un ensemble monofonctionnel régi par une loi interne, hétérogène au tissu dans lequel il est découpé (cimetières, casernes, hôpitaux, etc). L’échelle de plus en plus vaste de ces hétérotopies relègue l’espace public à un mince filet résiduel et au statut de voirie. La somme de ces attendus n’a rien de favorable à ceux qui sont les plus vulnérables, financièrement, physiquement et/ou psychiquement, à tous ceux dont l’économie personnelle ne se suffit pas des communications dématérialisées ni de l’isolement dans un logement fut-il relié par des voies rapides à des zones commerciales de loisirs et de travail.

Sur-sécurisation

Ce que met en évidence la fermeture des enceintes du logement et du commerce, c’est la volonté fantasmatique de presser les mauvaises graines hors de l’orange commune, de les rejeter et maintenir à l’extérieur, exactement comme la climatisation et rejette au dehors l’air chaud. Ces espaces sur-sécurisés concentrent au dehors la délinquance et la marginalité mais aussi la précarité sous toutes ses formes.

À mesure que l’on sécurise des isolats, on augmente l’insécurité de tous, et à mesure que l’on développe à l’intérieur de ces isolats la culture du même, on fait baisser les seuils de tolérance à l’égard de ce qui est différent. La privation de diversité, la monotonie, rend intolérable toute discordance, ou plutôt dans la monotonie tout paraît discordance.

Où ça ?

Si les personnes pas assez conformes sont aujourd’hui sans feu ni lieu, c’est d’une part parce qu’on les met dehors de ces espaces  homogénéisés, mais c’est  aussi parce qu’il n’y a plus de dehors. La mosaïque de la ville continue n’est plus d’actualité, ses interstices hospitaliers non plus, toutes ces possibilités d’aller où l’on veut, de choisir cette rue et de laisser celle-là pour une autre fois, de découvrir à l’infini, en suivant quelqu’un ou en s’attablant à une terrasse, se sont réduites à des barreaux routiers et autoroutiers qui gèrent des flux et qui ne sont guère accueillants à l’hésitation, à la flânerie. Encore moins à la rencontre, ou à l’errance.

L’urbanisme de secteur

Notre condition urbaine est celle que David Mangin définit comme urbanisme de secteur[7]. Celui-ci n’est pas le fruit du hasard, c’est une pensée de la logistique, plus militaire que civile, un modèle fait non pour les humains qui habitent là mais pour les promoteurs, les voitures et la gestion des flux. Il se présente sous la forme d’un réseau de voirie avec de grandes mailles, reliées au réseau national ; à l’intérieur des grandes mailles, le système se ramifie en arbres isolés. Les voies s’évitent, s’enroulent en ronds-points, s’enjambent en passerelles et aboutissent chacune à un cul de sac, l’important c’est qu’elles ne se croisent pas.

Pensée logistique ne veut pas dire pensée logique. Au niveau du sol, le langage de l’espace s’embrouille, se met à fourmiller de non-sens et de contre-sens : cheminements entravés par des chicanes, orientation à gauche pour aller à droite, etc. Il perd le sens et le fait perdre à ceux qui le pratiquent. Là où le sens se perd le signe s’épanouit et une avalanche de signes tente en vain de venir à notre secours, comme si l'inintelligibilité de l'espace était le fait de notre manque d’intelligence ; hérissements de flèches, pictogrammes simplistes, mots d'ordre infantilisants : “je fais un effort“, “j’aime ma ville“, “je jette mes déchets dans la poubelle".

La ville historique

Les voies autoroutières circulent entre des villes interchangeables, homogénéisées par le paysage de leur périphérie, mais aussi par la zone piétonnière qui occupe leur centre. Les villes se voient de plus en plus reléguées au rang d’aires d’autoroute (retenues par leurs bretelles) ou muséales.

Car la ville, dite historique pour qu’on comprenne bien qu’elle est révolue, fonctionne elle-même comme une zone : touristique. La concurrence entre les villes désireuses d’attirer touristes et investisseurs a pour effet de faire refluer des centres tout ce qui risquerait de nuire à leur image clean ou d’importuner leurs clients. Faire refluer les malades, les pauvres et les fous. Mais où ?

Les échelles se sont démultipliées en même temps que les distances, dématérialisées, se sont rétrécies mais seulement dans le temps, seulement pour les voitures et les ondes, elles sont devenues impraticables pour ceux qui se servent de leurs pieds. La réalité incontournable et constructive de la matérialité, le côtoiement et la rencontre, la triangulation des relations par un espace public, toutes choses qui pouvaient paraître propices à établir une bonne relation avec le monde et soi-même, sont évacuées comme un danger.

L'espace militaire

De fait, tout se passe comme si la reconstruction des années 45-50 avait lancé un chantier interminable, n’avait jamais désarmé, comme si notre organisation était toujours militaire et les phobies d’un Le Corbusier toujours d’actualité.

Dans la ville continue, le tissu n’est pas seulement une image, il ne s’agit pas de virtualités, les objets et les creux sont réels, et s’ils offrent aux humains qui les habitent la portance d’un tissu, c’est qu’ils sont à la fois matériels et symboliques[8] et vivants, ce sont des contenants qui existent avec les usages dont ils sont le lieu. Ces espaces exercent de fait une fonction d’hospitalité et constituent les conditions pour “accueillir“. Étymologiquement, accueillir quelqu'un, c'est à la fois le reconnaître, le choisir et l'inviter à se joindre aux autres.

Le tissu urbain et le tissu social sont des tissus non pas techniques mais organiques, ils ne sont pas seulement liés ils sont la même chose, les deux aspects d’un même phénomène. Ils ne sont que la traduction de ce qui devrait être une pensée politique soucieuse d’accueillir et réguler le vivant.

L’espace institutionnel

Le tissu social a suivi les mêmes métamorphoses que le tissu urbain : la portance sociale ordinaire de la ville continue, en particulier les commerces, les services et espaces publics, les repères élémentaires, les interstices sans fonction précise et les formes de l’hospitalité, cette portance s’est désagrégée avec le tissu urbain. De la même façon que les réseaux logistiques se sont substitués au tissu urbain, les réseaux fonctionnels des institutions se sont substitués au tissu social. L’espace institutionnel[9] a pris le pas sur les espaces privé et public. Les personnes, en tant que sujets, ont comme disparu, à la fois flottantes, détachées les unes des autres, et chacune devenue composite, fractionnée en objet(s) des différentes institutions : elles sont des chômeurs, locataires, parents d’élèves, jeunes, handicapés, etc. Si bien que pour reconstituer une personne dans son entier, on tente de rassembler autour d’elle tout le réseau : emploi, logement, éducation, santé, assistance sociale, justice, police. Et lorsque la synthèse se produit, elle paraît la réalisation d’un miracle. En effet la transversalité, vers laquelle tend la modernisation des services publics, entre en contradiction avec la gestion interne de chaque service, c’est pourquoi la réalisation d'une synthèse paraît miraculeuse - elle est montrée en exemple comme une victoire sur les lourdeurs de l’administration.

À ceci près que l’entier qu’en l’occurrence on tente de reconstituer à partir de ses morceaux est un humain, non une chose ou la créature Frankenstein et que de surcroît cette reconstitution repose sur un secret partagé qui le prive de sa liberté, qui, là aussi, le surexpose. Notons enfin que, en tant qu’objet des institutions, il va entrer dans l’horizon des procédures d’évaluation et devenir un curseur indicatif de leur efficience (rapport résultat/coût).

Cette situation sera particulièrement préjudiciable à celui qui serait le siège d’une souffrance mentale. La portance d’un milieu, les occasions offertes par l’ordinaire de côtoyer les autres, de parler avec eux, va lui faire cruellement défaut. L’absence d’espace public conjuguée à la mise en place du réseau institutionnel vont réduire les possibilités d’abri ou d’échappée, les opportunités et les interstices. Tout est sous la lumière. Trouvant difficilement, sinon à abolir sa souffrance du moins à la réguler, celle-ci va le déborder d’autant. Il ne sera plus alors considéré comme un sujet souffrant au service duquel apporter tous les soins nécessaires, mais comme  le lieu d’un dysfonctionnement, donc la cause d’un trouble qu’il convient de traiter par la mise en place d’actions correctives (sous le regard scrutateur des normes ISO 9000). Cela ne signifie pas forcément qu’il bénéficiera en contrepartie des services dont il a besoin : l’appui régulier d’un psychologue, psychanalyste ou psychiatre, et le cas échéant un asile où se mettre à l’abri en attendant que la tempête s’éloigne.

Conclusion

La disparition de la ville, sa métamorphose en hétérotopies juxtaposées, la réduction tant quantitative que qualitative de l’espace public et démocratique, mettent tout un chacun en situation de manquer d’air. La ville ne peut guérir la souffrance mentale. Par sa contenance, sa portance et comme milieu vivant (au sens océanique, nourricier du terme), elle était en mesure de lui offrir des conditions pour composer et s’apaiser. Ces conditions se sont aujourd’hui retournées comme un gant, tout se passe comme si le milieu nourricier était devenue allergène.

Notes de bas de page

[1] Jusqu'à la ville moderne et discontinue qui s'impose à partir du milieu du XXème siècle, le fait d'habiter se conjugue sur le mode actif, relève d'un choix personnel, libre et anonyme, ainsi que d'une foule de paramètres, dont certains hasardeux. Dans la nouvelle topologie de la ville, être logé se conjugue au passif ; les locataires ne sont plus des sujets, auteurs de leurs choix, puisque les logements leurs sont attribués, ils deviennent l'objet d'une administration qui les gère.

[2] La ville traditionnelle (jusqu'au milieu du XXème)

[3] Rédigée en 1933 par Le Corbusier, éditée et diffusée à partir de 1944.

[4] Relire la Charte d’Athènes, sa conformité à l’idéologie des années 30.

[5] Qu’il s’agisse de copropriétés, de résidences sécurisées ou d’ensembles HLM.

[6] 100, 200, 500 fois plus grandes que les parcelles jusqu'au milieu du XXème

[7] Mangin D. La ville franchisée, Paris : La Villette ; 2004

[8] Au sens de registre symbolique, non de symbolisme.

[9] Avec les organismes gestionnaires HLM, le logement lui-même est devenu institutionnel.

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