Réflexions inquiètes sur la situation psychiatrique tunisienne

Saïda Douki Dedieu - Professeur émérite en psychiatrie à la Faculté de Médecine de Tunis, Ancien Professeur associé à l’UCBL

 Hajer Karray- Docteur, Psychanalyste, Tunis

Psychiatrie et religion, une histoire conflictuelle

Psychiatrie et religion ont toujours entretenu des relations étroites autant que conflictuelles, se disputant notamment les frontières de la vie psychique, le terrain des valeurs collectives, et, surtout, l’enjeu de la vérité.

De fait, la religion s’est longtemps substituée à la médecine dans le domaine de la souffrance psychique. Elle en sera exclue par la médecine arabo-musulmane triomphante entre les VII° et XII° siècles, qui proposera longtemps avant l’heure l’intégration de la psychiatrie dans la médecine et le modèle bio-psycho-social aujourd’hui communément admis dans le monde entier. La place du fou au bîmâristân[1] est un des aspects les plus remarquables de la médecine dans la société médiévale islamique ; c’est, en effet, un fait nouveau dans l’histoire des hommes, de construire un espace dans lequel les corps malades mais aussi les esprits en difficulté sont accueillis.

Malheureusement, avec la chute de l'empire islamique, devait s'amorcer à partir du XV° siècle, le déclin de la médecine et la reconquête du fait psychiatrique par le surnaturel et l'irrationnel. L'assistance aux aliénés sera désormais dévolue aux marabouts et autres derviches ou santons. Parallèlement, les bîmâristâns tomberont peu à peu en décrépitude. L'usage actuel réserve d'ailleurs le mot bîmâristân à l'asile psychiatrique. Il faudra attendre la révolution française pour que renaisse la psychiatrie comme discipline médicale vouée au traitement des pathologies mentales arrachées à leurs causes surnaturelles. Progressivement la religion est évacuée de la médecine et même exclue de l’espace public tout entier, comme le consacrera la loi de 1905 en France.

Toutefois, à la faveur du dit « printemps arabe », nous assistons à un retour en force d’un discours religieux qui s’empare aussi du psychiatrique. Nous nous interrogeons alors quant au rôle de la religion dans l’acte thérapeutique. Dans les pays anglo-saxons, un intérêt croissant s’est porté sur les questionnements autour des pratiques religio-thérapeutiques et la valeur ajoutée qu’apporte la prise en compte des dimensions culturelles et religieuses de la santé, de la guérison et de la cure. Qu’elles se rapportent ou non aux courants d’interprétation psychanalytique des écrits bibliques, qu’elles s’intéressent aux traditions chrétiennes, juives, islamiques, bouddhistes, animistes, qu’elles émanent de praticiens eux-mêmes croyants ou non, ces contributions font le constat commun de la pertinence persistante des clés de lecture de la souffrance psychologique et de l’intervention subjective curative, héritées des traditions religieuses. Reconnues comme œuvrant sur un champ à bien des égards commun, religion et psychiatrie sont ainsi, par une sorte de raisonnement utilitariste, mises en demeure de collaborer sur la base de bonnes pratiques dans les deux disciplines, la rupture entre celles-ci étant dénoncée comme un phénomène purement occidental. Si l’on peut évidemment considérer avec intérêt ces tentatives, il importe de ne pas méconnaître les profondes différences entre l’objet des démarches médicales rationalistes et celui de la religion, et qui dépassent la seule question des moyens : il s’agit bien d’une autre conception du sens et des objectifs du soin. Il ne s’agit  pas de nier l’importance d’un accompagnement spirituel dans l’aventure thérapeutique, mais celui-ci doit relever, non du médecin, mais d’un homme de religion.

Du danger d’une instrumentalisation religieuse ou totalitaire de la psychiatrie

Un des risques auxquels cette liaison conflictuelle nous expose est celui de l’instrumentalisation de la psychiatrie au bénéfice de la dérive totalitaire. L’Histoire a multiplié les exemples où la psychiatrie s’est fourvoyée en se mettant au service d’idéologies politiques ou religieuses. « Des 360.000 stérilisations de malades "héréditaires" - qui dans 96% des cas concernaient des patients psychiatriques - à “l'euthanasie sauvage” des psychotiques et handicapés mentaux, en passant par la castration des homosexuels, la déportation des "asociaux" … les psychiatres furent massivement impliqués et jouèrent un rôle considérable dans la "biocratie" du IIIe Reich »[2]

En ex-URSS, Boukovski[i] souligne que des dissidents indemnes de troubles mentaux furent placés en masse dans des établissements psychiatriques gérés par le ministère de l’Intérieur et  apporte des témoignages accablants sur des expertises truquées de psychiatres, ce qui valut à la Société Soviétique de psychiatrie d’être exclue de l’Association Mondiale de Psychiatrie.

Lors de l’entreprise coloniale française, la théorie « constitutionnaliste » prônée par l’École de psychiatrie d’Alger considérait les « indigènes » comme des malades mentaux potentiels du fait de l’infériorité de leur « race » et des enseignements de leur religion, justifiant la « mission civilisatrice » de la colonisation : « Chez l’indigène, les préoccupations d’ordre végétatif et instinctif l’emportent déjà, constitutionnellement sur celles d’ordre affectif et intellectuel … » [3]

La psychanalyse également peut faire bon ménage avec des régimes de dictature .En Argentine, durant les périodes de dictature, la psychanalyse a pu servir le pouvoir. En effet, des psychanalystes n’ont pas hésité à prêter main forte aux généraux au pouvoir pour qui  « le terrorisme (terme qui signifiait la subversion de gauche) était une maladie mentale qu'il fallait ranger dans la même catégorie que la psychose, la névrose, et l'addiction au tabac et aux drogues, qui toutes répondaient à une seule et même cause : la crise de la famille traditionnelle »[4]

De la nécessaire vigilance des psychiatres

Actuellement en Tunisie, lorsque le grand imam de la Grande Mosquée La Zitouna à Tunis explique : « Nous voulons avoir des médecins zitouniens de cœur qui ont le diplôme de la Zitouna et une médecine avec la morale et l’éthique en plus, chose que nous avons perdue pour le moment ; nous avons des médecines matérialistes qui ont perdu de vue que le corps qu’elles soignent est l’œuvre de Dieu »,[5] la question du rapport entre psychiatrie et religion prend une autre dimension. L’afflux de thérapeutes de plus en plus nombreux à intégrer leur croyance dans leur pratique nous interroge. Les jeunes psychiatres voilées (et leurs collègues hommes barbus) peuplent désormais les centres hospitaliers, arborant leur allégeance à un islam d’inspiration wahhabite pour qui la religion ne saurait se limiter à la sphère privée mais doit régir toute l’existence du musulman. Nous tenons à insister sur le fait que nous distinguons la foi de l’intégrisme religieux, c’est-à-dire d’une idéologie dogmatique, totalitaire et prosélyte.

Nous souhaitons illustrer nos propos par un exemple : Une jeune fille s’interroge sur un forum sur internet : « J’aimerai consulter un psychiatre, est-ce « hram ?» [6]  «  Pourquoi pas, lui fut-il répondu, si tu trouves une psychiatre, ce sera mieux … Essaies dans un premier temps de te soigner par les invocations et l’assiduité aux prières» Un second lui concède : « Va voir un psychiatre si ça peut te faire du bien. Les troubles anxieux sont une maladie comme une autre … on ne sait pas trop comment « shaytan [ii]» rentre dans cette histoire. Les armes à ta disposition : Coran, sunna et la foi.  Tout en te rappelant que quoi qu’il arrive c’est Dieu qui donne la guérison.[7] »

Comment continuer dans ce contexte à exercer sa profession de psychiatre comme un écran neutre et bienveillant de projection ? Comment dès lors ne pas craindre le jugement moral d’un tel médecin qui se comporterait surtout comme un directeur de conscience ? A travers quel filtre va-t-il décoder les symptômes du patient et surtout sa prescription ? Que faire face à un homosexuel qui est passible, selon la charia, de la peine de mort sur terre et des flammes de l’Enfer dans l’au-delà? Que faire face à un mélancolique suicidaire ? Que faire face à un obsessionnel torturé par des pensées obscènes voire sacrilèges ?

Alors, la dernière inquiétude que nous aimerions partager est celle de l’avènement dans cette aventure humaine dont la diversité a fait la richesse et la fulgurante progression, d’une nouvelle ère de conformisme et d’uniformisation. L’islamisation de la science, comme le démontre brillamment Fawzia Charfi dans « La science voilée », nous paraît aller dans cette direction, alors même que la quête du savoir a été clairement édictée par l’Islam. Un hadith préconise en effet de « rechercher la science de la naissance à la mort et de l’Inde en Chine ». Cela suppose de rétablir la Loi et le Désir. Rétablir la Loi au sein de la Cité, malmenée par le déclin de la fonction paternelle, c’est garantir la sécurité et renforcer l’identité. Rétablir le désir au cœur de la vie, c’est assurer la liberté de l’homme surtout dans sa pensée et partant la pérennité de l’humanité.

Pour libérer l’autre de ses chaînes psychiques, ce qui reste la plus noble mission de la psychiatrie, encore faut-il l’être soi-même et en quête permanente d’un savoir qui nous échappera toujours et que nous nous devons éthiquement de rattraper. Notre noble passé mérite d’être revisité et non une idéologie obscurantiste qui trahit autant la religion que l’éthique et donc l’efficacité professionnelle.

Notes de bas de page

[1] À l’âge d'or de la civilisation islamique médiévale, le mot Bimaristan était utilisé pour indiquer un hôpital au sens moderne du terme, un établissement où les malades étaient accueillis et pris en charge par un personnel qualifié

[2] L'euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich: la question de l'eugénisme, Massin Benoit, L'Information Psychiatrique, Revue Mensuelle des Psychiatres des Hôpitaux, vol. 72-718, n°8, octobre 1996, pp.811-822

[3]  « L’impulsivité criminelle chez l’indigène nord-africain. Ses facteurs », Porot, A. ; Arrii,  amp, 14e série, t. II, décembre 1932

[4] L’Histoire de la psychanalyse en Argentine, une réussite singulière, Mariano Plotkin

[5] Discours du grand imam Cheikh Houcine Laâbidi lors de la réouverture de la Zitouna, le 6 mai 2012

[6] De l’arabe حرام, ḥarām « illicite », interdit par le Coran

[7] http://www.yabiladi.com/forum/j-aimerai-consulter-psychiatre-est-ce-hram-80-3433365.html

[ii] De l’arabe شيطان, šayṭān, le diable

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