Psychose, spiritualité et rétablissement : un itinéraire moral

Julien Grard - Docteur en anthropologie sociale, IRIS-EHESS (UMR8156-U997), Chargé de recherches , Assistance Publique Hôpitaux de Marseille

Lorsque j’enquêtais pour ma thèse de doctorat en anthropologie au sein d’un GEM [2]  situé à Lille, j’ai été confronté plusieurs fois à la question de la religion lors du recueil de récits biographiques. L’idée que j’avance ici est la suivante : le rapport à la religion, selon ses modalités et le parcours biographique dans lequel il s’inscrit, peut être un support pour le sujet en souffrance. Il sera alors une clé de voûte de son mieux-être. Inversement, il peut gravement déstabiliser son psychisme.

Je m’appuierai principalement sur le récit biographique recueilli en août 2010 d’un jeune homme tunisien, Hamid, né en 1979. À l’âge de 27 ans, il a repris un cursus universitaire, en licence d’arabe. Il définit sa famille comme « musulmane, mais pas trop pratiquante : on fait Ramadan, on fête l’Aïd, mais c’est tout. »

Déracinements et échecs répétés

Hamid débute sa scolarité en France. En 1984, son père l’envoie étudier en Tunisie. C’est un 1er déracinement pour lui. Sociable et bien intégré, il éprouve néanmoins une nostalgie importante envers la France. Il suit l’actualité française et lit beaucoup. Excellent élève tout au long de sa scolarité, il n’obtient pourtant son baccalauréat qu’à la seconde tentative. C’est alors que survient un autre déracinement. Revenu en France dans le quartier où il a grandi, il doit repasser le bac. La pression de l’entourage est « intense ». S’y ajoute la désillusion face à une France idéalisée.

En juin 2000, il obtient son diplôme après un échec, avec comme motivation « la honte » face à ses amis tunisiens déjà diplômés du supérieur et celle de sa famille qu’il incorpore. Alors qu’il voit « un horizon s’ouvrir », sa vulnérabilité à la pression aura raison de ses espoirs : trois inscriptions successives dans trois filières et autant d’échecs. Il sombre, lors des examens, en 2003.

Il décrit difficilement ce moment. Prostré, il ne quitte plus sa chambre. Son père prévient leur médecin traitant. Hamid est hospitalisé pendant 10 semaines. Traité par injection-retard de clopixol [3]  il se remet. Cette hospitalisation et le traitement ambulatoire constituent un 3ème déracinement.

Pour lui, il convient de tout faire pour ne pas rester dans ce qu’il nomme « le milieu des hôpitaux et des CATTP » pour se préserver. Après de nouveaux échecs dans le monde professionnel, il redéfinit ses objectifs en 2006 grâce au soutien de sa sœur, qui après un BTS s’inscrit en licence d’arabe. Elle lui suggère de tenter sa chance dans cette voie.

Contraintes structurelles

Entre 2008 et 2010, je vois Hamid régulièrement. Il se dit apaisé, moins isolé et trouve un rythme entre soins ambulatoires, GEM et université. De plus, le fait qu’il touche l’AAH depuis décembre 2007, et une bourse sur critères sociaux , lui permet de participer aux dépenses du foyer et facilite les relations avec ses parents.

Le début de l’année 2009 est marqué par le mouvement social contre la LRU [5] . Le blocage de l’université perturbe Hamid, créant une rupture dans son organisation et son équilibre. Il s’arrête, sentant que s’il persiste il s’expose à un nouvel échec ou à un surcroît de pression. Et d’autres forces le dépassant entrent en jeu.

Malgré le fait qu’il ait de plein doit accès à la nationalité française, il fait face aux « tactiques dissuasives » de l’administration française, comme de nombreuses autres personnes demandant la naturalisation. Il a commencé ses démarches à partir de 2006, et s’efforce de satisfaire aux demandes farfelues de l’administration.

Entre difficultés scolaires, impossibilité à entrer dans le monde du travail, absence de reconnaissance de sa citoyenneté et relations familiales ambivalentes, à la limite de l’exploitation, un nombre croissant de tensions l’entourent et l’empêchent de réaliser ses projets de vie. Cette spirale d’échecs dans laquelle Hamid est pris correspond à ce que Tanya Luhrmann [6]  décrit et interprète au sujet de la survenue d’épisodes psychotiques et la difficulté à y faire face, même stabilisé, dans des situations comparables à celle de Hamid. C’est alors que la religion prend une place particulière dans la vie de Hamid.

La religion, entre chien et loup

Entre 2008 et 2009, je remarque qu’il se renferme ; il se lave fréquemment mains et visage, reste seul, fait les cent pas, quitte le local, revient, puis repart, l’air grave. Des conversations également m’intriguent. C’est après plus de 2h30 d’entretien qu’il se livre, avec hésitation :

«  Dès mon entrée à l’université pour ma formation en langue arabe, j’ai commencé à fréquenter des gens, des étudiants, qui sont plus, euh… islamisés, (…) ils portent la barbe, ils parlent toujours sur le prophète, le Coran (…). Tu vois ? Et moi, en 2006, j’ai commencé à faire les prières. (…) J’étais assidu, je faisais les 5 prières à l’heure exacte, les ablutions, et j’étais toujours, toujours plus assidu. Ça m’aidait parce que ça rythmait mon temps pour ma 1ère et ma 2ème année, j’avais des amis, ils disaient qu’on était une famille, j’allais à leur mosquée, j’écoutais leur imam. Ça guidait ma vie, quoi. »

Ce nouveau rapport à la religion en fait au départ un support[7], lui apportant stabilité, rigueur et constance. De plus il n’est plus solitaire à l’université : des liens amicaux se nouent, qui plus est hors de ce « monde des hôpitaux et des CATTP ». Originaires du Maghreb comme lui, ils sont confrontés à la plupart des mêmes injustices sociales que lui. Et c’est aussi une cosmogonie qu’on lui propose, offrant des réponses toutes faites à ses questionnements.

Mais peu à peu, ces « amis (…) qui portent tous la barbe » se révèlent un tantinet envahissants : ils « viennent frapper jusqu’à chez toi, même à 22h, pour que tu ailles à la mosquée avec eux ». Les idées extrémistes que certains ont tenté de lui faire intégrer n’ont heureusement pas eu prise sur Hamid. Mais elles le plongeaient dans un doute abyssal. Je comprends alors tous ses comportements « étranges ». La mosquée en question se situe à quelques minutes à pied du GEM. Il y allait prier puis revenait. Chaque contact avec une autre personne ou un objet touché par d’autres était potentiellement impur, d’où la nécessité pour lui de procéder à des ablutions si fréquemment.

Hamid, dans un mouvement réflexif salutaire, prend conscience de sa chute dans une expérience totale [8]. Son quotidien, son être au monde, aux autres et à soi, tout en lui était envahi, la religion devenue son ultime fil biographique. De support, la religion devient emprise.

L’agentivité : « où ça me mène tout ça ? »

Suite à cette prise de conscience, fruit de son agentivité [9], Hamid s’extirpe de cette pratique et trouve « un juste milieu ». Son raisonnement, empreint d’une rationalité dont j’ai pu souvent entendre l’expression lui permet de sortir de sa situation : « (…) en 2009, j’ai commencé à réfléchir(…) J’ai arrêté d’aller à la mosquée le vendredi parce que j’ai entendu des choses terribles (…) extraordinaires, pas logiques, irrationnelles, il me semblait qu’ils voulaient attirer les fidèles en promettant des choses invraisemblables. (…) En plus, il fallait toujours donner plus d’argent (…) ».

Après ses échecs répétés, l’emprise de contraintes structurelles, sa pathologie, et l’enfermement final dans une pratique religieuse qui allait avoir raison de lui, son agentivité s’est ainsi éveillée – comme lorsqu’il avait déposé sa demande de logement contre l’avis de ses parents. Il s’est posé en sujet, agissant, et non agi. Il ajoute :

« (…) En fait, c’est comme si de 2006 à 2009, j’avais été ensorcelé, j’avais été sous une emprise, (…) C’est pas normal ça. Et puis j’ai rencontré un autre imam qui était tout l’inverse, il disait qu’on devait juste avoir la foi, qu’on n’était pas obligé de faire les 5 prières, qu’il fallait juste avoir la foi et être bon (…) »

Cet « autre » imam est celui de la mosquée qu’il fréquentait auparavant ; il ne l’a pas « rencontré » par hasard : il est allé lui demander conseil. Dans sa quête, après avoir sollicité une première figure d’autorité, cet imam qui le connaissait depuis longtemps, il se tourne vers une autre figure. Alors que les consultations avec son psychiatre sont devenues très espacées, il en sollicite une :

« J’ai commencé à lire tous les jours, une heure par jour. D’abord le Coran, puis la Bible, puis des romans français. Ça m’est venu parce que mon médecin traitant du CMP [le psychiatre] m’a (…) fait comprendre que c’est pas de s’agenouiller 5 fois par jour qui est l’essentiel : l’essentiel, c’est le savoir, la connaissance. Donc j’ai réfléchi : "ça a été quoi, toute ma vie ? C’était l’école, le savoir, j’ai pas fait d’école coranique, je dois me concentrer sur le savoir." (…) Ma vie, c’est la double culture : arabe et française, c’est ma richesse, donc il fallait pas me concentrer que sur l’une des deux. »

La spiritualité constitue un support

Hamid est considéré aujourd’hui comme rétabli. En accord avec les soignants, il a mis un terme à ses activités en CATTP, et poursuit ses études. Tout ceci après 10 ans d’un itinéraire difficile, parfois tortueux. Celui-ci illustre ce qu’Ellen Corin {10] affirme au sujet du rétablissement : « Le rétablissement implique ainsi un travail lent, progressif, de réapprivoisement d’un rapport à soi, de relance personnelle qui permette et soutienne une ouverture sur soi et le monde. C’est une notion qui se déploie nécessairement selon une pluralité de voies. »

Pour Hamid, il a fallu retrouver sa voix pour tracer sa voie. La religion, apparue comme un support inespéré, puis devenue emprise, était sur le point de le faire rechuter, me confiera-t-il. C’est ici que s’éclairent les liens apparemment ténus mais effectivement puissants entre supports, rétablissement, et spiritualité.

La spiritualité constitue un support pour Hamid dans son réinvestissement de la religion. Lien entre intériorité et extériorité, elle lui apporte stabilité par la nouvelle place qu’il lui donne dans sa vie. Loin d’avoir perdu la foi et abandonné l’Islam, il pratique « à sa manière », plaçant la pratique religieuse au sein d’autres activités : « Bref, je me suis dit, il faut que je remette un ordre dans ma vie. (…) C’est-à-dire, une fois que j’ai fini les cours, je fais mes 5 prières : j’ai remis la priorité à mes études. Après les prières, je lis, je marche, je travaille. »

Ainsi à travers l’itinéraire de Hamid qui pour se rétablir a dû redéfinir ses priorités, apprendre à s’affirmer en définissant ce qu’il appelle un « un nouveau planning » pour sa vie, s’extraire du joug d’une pratique religieuse contraignante, prendre conscience de l’atout qu’est sa double culture, on lit à quel point les voies qu’emprunte le rétablissement sont diverses et tortueuses. La spiritualité, dans sa dimension religieuse, peut ainsi en être un ressort.

Bibliographie

[1]. Cette recherche a bénéficié du soutien financier de la CNAMTS. Thèse effectuée sous la direction de Didier Fassin. L'enquête de terrain a duré 4 ans de 2007 à 2001. retrouvez la thèse est en accès libre en cliquant-ici.
 
[2]. Groupe d’Entraide Mutuelle. Depuis 2005, l’État finance ces associations d’usagers de la psychiatrie, afin de pallier l’isolement social, favoriser l’autonomie en offrant un cadre différent des institutions de soin. L’enquête de terrain a duré quatre ans, de 2007 à 2011. www.sante.gouv.fr/fichiers/bo/2005/05-10/a0100027.htm

[3.]. Antipsychotique « classique ».

[4]. Soit un total cumulé allant de 800€ en 2007 à plus de 1000€ en 2012.

[5]. Loi relative aux « Libertés et Responsabilités des Universités »
 
[6]. T. M. LURHMANN, « Social Defeat and the Culture of Chronicity: or, why Schizophrenia does so well over there and so badly here. Culture, Medicine, and Psychiatry, 31, pp. 135-172, 2007.

[7]. Tel que le définit Danilo Martucelli dans Grammaires de l'individu. Paris, Galimmard, 2002.

[8]. F. FERNANDEZ, Emprise. Drogues, errance, prison : figures d’une expérience totale. Bruxelles, Larcier, 2010.
 
[9]. Le concept – et le néologisme – d’agentivité proviennent de la notion d’agency. Dans le contexte de cet article, j’en resterai à le définir comme puissance ou capacité à agir de son propre chef, en son nom, sur le monde, les autres et lui-même. Je renvoie le lecteur aux travaux de Charles Taylor (1985, 1989) mais aussi à ceux de Judith Butler (2005, 2007) dans les études sur le genre, dans lesquelles le concept se révèle heuristique (Guilhaumou, 2012)

[10].   E. CORIN, « .Se rétablir après une crise psychotique : ouvrir une voie ? Retrouver sa voix ? » Santé mentale au Québec, Vol. 27, n°1, p.79, 2002.

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