L'enfer ou la vie

Nadia Touhami - Aumônier musulmane, Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille – Hôpital Nord

Invitée au comité de rédaction de la revue Rhizomes qui a préludé ce numéro, j’ai évoqué le phénomène d’auto-radicalisation de certains patients de l’Unité Hospitalière Sécurisée Interrégionale (Hôpital des prisons) de confession musulmane, j’en expose ici le propos. Pour préserver le secret des entretiens que j’ai avec ces personnes en souffrance et leur rester fidèle, c’est de mon propre parcours dont je souhaite témoigner. Un chemin de vie qui, au gré des concours de circonstances, rencontres, expériences, emprises, pièges, opportunités et mains tendues, peut amener chacun de nous à choisir une voie de lumière ou de ténèbres. Djalal el Din Rumi : «  l’homme est un isthme entre lumière et obscurité ».

Française d’origine algérienne, de confession musulmane, j’ai grandi dans le sud de la France, dans une ville actuellement administrée par « La ligue du sud », parti d’extrême droite, mais alors communiste. Un charmant petit bourg de Provence où, de la petite enfance à l’âge adulte, il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que je n’aie à défendre ma dignité avec mes poings. Mes adversaires étaient eux aussi des enfants : des enfants de pieds noirs, harkis, immigrés italiens, espagnols ou arméniens, enfants de gendarmes corses… Oui, j’étais violente, je répondais à la violence par la violence, je n’avais pas encore lu Gandhi et quand bien même ? Petite fille modèle, je ne correspondais pas au look des cités qui devait convenir  à ma condition et cela dérangeait, je n’étais pas encore libérée du remake de la guerre d’Algérie.  Le suis-je aujourd’hui ? La société française ne me demande-elle pas encore et toujours de prouver mon attachement aux valeurs républicaines sous le seul prétexte que je suis issue des anciennes colonies et mahométane ?

En 1870 et au nom de la liberté, mon arrière-grand père a traversé la Méditerranée pour participer au sauvetage de la Commune de Paris. Mon grand-père, poilu, a mené ses hommes dans l’enfer des tranchées de la première guerre mondiale. Mon père, tirailleur enrôlé encore enfant dans l’armée française, a participé à plusieurs campagnes marocaines puis sera fait prisonnier en Allemagne en 1940. Evadé, il rejoindra la résistance française à Oran, il y verra débarquer les américains, assistera pétrifié au massacre de Sétif le huit mai 1945, enfin, rejoindra la horde des travailleurs immigrés en métropole. Ma mère, disciple de Messali Hadj, fondateur du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, entrera, elle aussi, dans la résistance française. En 1959, résidant alors en France, elle sera décorée par l’état français mais, dans les mois qui suivront, dans ce département africain qui faisait 6 fois la taille de la métropole et que l’on appelait Algérie, sa famille sera massacrée, elle rejoindra la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie et en 1962, elle choisira d’être algérienne, ce qui à l’époque, entraînait la déchéance de la nationalité française : la liberté n’a pas de camps.

Elevée dans une famille militante, habitée par les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, citoyenne engagée dans le monde associatif et artistique, l’école, la rue, l’entreprise, les médias, les politiques, le cinéma,  n’ont jamais eu de cesse de me rappeler ce que je suis aux yeux de la société occidentale : l’ « immigrée » voire, de par mon islamité, une menace potentielle. D’autres qualificatifs me collaient à la peau : bougnoule, ratonne, melon, beurette, citoyenne de seconde zone, etc.

Pour comprendre, pour savoir d’où je venais, pour savoir qui j’étais, je me suis plongée dans l’âme tribale, dans cet inconscient collectif pétri de grandes et de petites histoires. Moi, petite Nadia, je découvrais le poids de l’héritage et la relation intime entre microcosme et macrocosme. C’était un atome de silence, d’amnésie, d’injustice, de violence, d’impossibilité de pardonner qui éclatait au cœur.

Je plongeais dans une histoire qui me racontait des religions bâtisseuses de société (je refuse le mot civilisation), leur construction dans l’opposition les unes aux autres, le pillage et la négation de l’autre non dans ses différences mais dans ses semblances, les croisades, l’instrumentalisation des prophéties et des révélations, Jérusalem, la chute de Grenade, l’impérialisme, le colonialisme, le statut de l’indigénat, le communisme, le fascisme, le nationalisme, la décolonisation, la crise pétrolière, l’islamisme, la mondialisation, la globalisation, la course aux richesses naturelles, les krachs boursiers, ce « choc des ignorances » [1]  qui n’en finissait pas.

J’ai eu quinze ans et, de replis identitaires en « identités meurtrières »[2] , je me suis auto-radicalisée. Abonnée clandestinement à une revue islamiste, je voyais dans l’islam politique une solution à ma prison.  Puis, mes lectures découvertes, mon père y a mis le haut-là. Sauvée, je deviendrai une femme, une mère, artiste, je brillerai, je voyagerai, je m’engagerai humainement et spirituellement, j’aimerai. Je me libérerai de cette identité franco-algérienne bi-nationaliste asphyxiante, d’une réalité binaire et stérile, je respirerai à pleines narines tout ce qui m’encouragera à contourner les pièges de l’ego,  à accepter l’histoire, transcender les frontières visibles et invisibles, transformer la douleur en pardon.

Poursuivant l’enseignement de l’Emir Abdelkader qui nous encourage, nous exilés, à être des traits d’union entre Orient et Occident, j’ai accepté, je me suis apaisée ou à peu près. Aumônier musulmane hospitalière, je rencontre des personnes en errance psychique et géographique, leur trajectoire n’a pas forcément de similitudes apparentes avec la mienne mais toutes ont en commun leur jeunesse, le poids de l’histoire, la famille en déroute, des carences éducatives, une absence de repères, une réactivité exacerbée, à fleur de peau, l’exil au cœur, l’impossibilité de supporter plus d’injustice sociale et plus d’isolement. Ces malades que je croise à l’hôpital et qu’on appelle mal-à-propos « djihadistes » se construisent des mythes et des héros, empruntent une voie des ténèbres qui peut les mener jusqu’à une identification délirante, l’automutilation, jusqu’à la mort, la leur et celle des autres. Un des seuls sens qu’ils sont capables de donner à leur vie c’est la vengeance. Rien ne se dresse devant leur détermination : ni parents, ni maîtres, ni aimants.


Nous vivons dans une société qui sépare le religieux du politique dans le texte mais pas dans son expression. Alors que notre modèle est une chance pour l’humanité nous restons enfermés dans des schémas, des stéréotypes et des jugements de valeurs, nous confondons laïcité et athéisme, religiosité et spiritualité, radicalisation et détresse. Aussi, nous nous détournons de notre responsabilité de citoyen et de parent. Nous ne nous pardonnons pas et ne pardonnons pas.

A l’heure de l’instantanéité de l’information, l’absence de distance et d’éthique nous aveugle. Ce n’est pas une religion qui menace le vivant  mais l’absence de conscience. Tous, nous courrons derrière des richesses éphémères, nous alimentons une société meurtrière, nous nous détournons des questions existentielles, nous élevons les yeux au ciel, implorons nos dieux et nos idoles, sans sentir que sous nos pieds, la terre mère gronde. Eric Geoffroy, islamologue et spécialiste du soufisme paraphrase André Malraux et titre un livre « L’islam sera spirituel ou ne sera pas », au regard de ce que je comprends de l’enfer et de la vie, je dirais que l’humanité se vivra en conscience où ne vivra pas.


Bibliographie

[1]. Cheikh Khaled Bentounès
[2]. Amin Maalouf

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