L'accompagnement spirituel et religieux en milieu hospitalier

Nadia Touhami - Aumônier musulmane, Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille Hôpital Nord

Isabelle Giret - Aumônier catholique, Hôpital de la Conception, Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille Centre Hospitalier Edouard Toulouse

Nadia Touhami et Isabelle Giret, respectivement aumôniers musulmane et catholique, ont été conviées au Comité de Rédaction de Rhizome qui a préludé à ce numéro. Elles nous livrent ici un témoignage à quatre mains sur leur profession d’aumônier et l’accompagnement spirituel et religieux qu’elles exercent quotidiennement à l'hôpital.

Face à la maladie

Nadia Touhami : Généralement vécue comme une crise, la maladie marque une rupture et pousse à se poser des questions d’ordre existentiel. Le malade se demande ce qu’il a fait de sa vie, il s’interroge sur le pourquoi de sa maladie, sur l’existence d’un au-delà ou d’un être suprême et sur l’éventualité d’une transcendance. Il remet en question son système de valeurs. Sagesse soufie : « N’abandonne pas ton âme, ne la prends pas en aversion mais plutôt accompagne-là et interroge-la sur ce qui est en elle ».

L’ensemble des traditions admet que l’être humain est constitué de trois éléments en interaction : le corporel, le psychique et le spirituel et que des problèmes purement spirituels peuvent engendrer des maladies psychiques ou même physiques. Les bouddhistes disent : « L’Esprit détermine notre devenir et ce qui s’y rattache comme les maladies ». De cette possibilité d’une origine spirituelle de la maladie découle la nécessité de prendre en compte la personne malade dans tous ses éléments constitutifs.

L’aumônier, dans sa relation avec le patient et l’équipe soignante, facilite la prise en compte de ce qui touche au plus profond de l’être : son angoisse, sa vie affective, sa foi, ses convictions, sa quête spirituelle mais aussi ses origines, sa religion, sa famille, etc. les protestants disent : « Une médecine globale doit tenir compte de tout ce qui fait la personnalité du patient, donc aussi sa religion. ».

L’accompagnement spirituel et religieux à l’hôpital

Isabelle Giret : La religion entraîne la mise en pratique de la foi selon des rites et des dogmes communs à un groupe. Elle implique le rapport à un cadre objectif qui s’inscrit dans une histoire, à une communauté d’appartenance et ainsi à des référents de celle-ci. Elle peut se révéler très importante pour des personnes en souffrance psychique ou en grande précarité car elles leur permettent des appuis stables et d’appartenir à un groupe où chacun se reconnaît avec ses propres fragilités.

Dans l’espace enfermant crée par leur maladie, avec le ressenti d’une nouvelle fragilité, certains patients se posent la question d’une transcendance qu’ils cherchent à nommer, ou retrouvent le désir de Dieu qu’ils avaient mis de côté depuis longtemps. Ceux-ci ne sont pas inscrits dans une pratique religieuse stable et structurée et, qu’ils se disent chrétiens ou musulmans, beaucoup sont dans une confusion construite à partir de quelques souvenirs d’enfance et d’échos relevés dans les médias ou chez leurs voisins. Par contre ils expriment une quête spirituelle forte portant sur le sens de la vie, le lien avec ceux de leurs proches qui sont morts, des désirs de prières, de rites mélangeant parfois plusieurs traditions culturelles et religieuses. Toutes ces personnes écoutées manifestent l’importance pour elles de « croire en quelque chose, en quelqu’un » et en même temps apparaît le désarroi, ressenti dans l’épreuve, de sentir que leurs appuis sont flottants, peu sûrs. L’écoute active par un aumônier formé peut les aider à nommer ce qu’ils recherchent, à décrire leur expérience, leur ressenti, leur désir pour que cet élan spirituel trouve sa cohérence et puisse s’inscrire s’ils le désirent dans une dynamique ancrée dans le réel de leur vie et de leur histoire.

En aumônerie d’hôpital nous accompagnons aussi des patients pour qui leur foi et/ou leur pratique religieuse était importante avant d’être hospitalisés. Nous les aidons alors à inscrire leur état de santé, les effets de leurs traitements, dans leur relation à Dieu. Nous les aidons à retrouver, en ce lieu, en leur situation, un point d’appui qui les aide à vivre, un point d’ancrage dans un chemin d’unification intérieure. Nous nous situons dans une relation fraternelle comme des personnes fragiles partageant la même humanité blessée, chacun selon notre santé et notre histoire.


Nadia Touhami : L’accompagnement spirituel, même s’il ne consiste qu’en une présence amicale, se doit de s’effectuer dans le respect de la volonté et des convictions du malade. Toute forme de prosélytisme est totalement exclue. Le malade choisit d’être accompagné, choisit son accompagnant et détermine le type d’accompagnement qu’il souhaite : amical, spirituel ou religieux.

L’accompagnement induit de réelles capacités intellectuelles, humaines, psychologiques et spirituelles. L’aumônier développe un don du cœur qui s’acquiert par un travail intérieur. Afin d’acquérir des éléments construits et réfléchis pour répondre aux questionnements du malade, l’aumônier se forme à la théologie, à la psychologie, à la conduite d’un entretien, à l’accompagnement de fin de vie, etc. L’aumônier s’inscrit avant tout dans la présence, l’écoute, la bienveillance, dans l’être et non dans le faire.

L’accompagnement peut s’effectuer par contact direct avec le malade (écoute, prière, rituels) ou à distance (prière). L’aumônier aide le malade à relier les nœuds de sa vie, rencontrer, percevoir ou formuler une attente.

La prière est louanges, parfois invocation, supplication, l’intériorisé extériorisé exprime une souffrance qui n’est pas punition mais épreuve, une invitation à aller plus loin. La guérison est un chemin à parcourir, une cure d’âme.

Auprès des malades croyants, agnostiques ou athées, l’aumônier occupe une place particulière, une personne à laquelle on peut s’adresser en toute liberté, en confiance, une présence accompagnée.

La collaboration entre religieux et soignants

Isabelle Giret  : Dans ma fonction hospitalière et à partir de ma foi, je suis animée du désir de rejoindre l’autre, avec respect, dans la particularité de ce qu’il vit, tout en reconnaissant son altérité essentielle. Je cherche, en l’accueillant dans une écoute active, à mettre en valeur ce qui me semble favoriser la vie, ce qui pourrait l’aider dans sa vie sociale ; l’aidant à déceler lorsque cela émerge, sa manière de se situer dans une vie en relation avec d’autres, et éventuellement avec Dieu.

En cela, je me sens membre d’une communauté de soignants et d’écoutants, chacun avec sa formation et ses outils différents, pour entendre ce qu’exprime le patient. Lorsque je rencontre d’autres intervenants et que nous échangeons sur des questions qui nous travaillent, comme à la commission éthique d’un des hôpitaux, je fais l’expérience d’une visée commune qui permet de nous rejoindre, de nous reconnaître comme collègues dans un questionnement où aucun ne se sent dépositaire d’un savoir absolu sur le patient.

Par contre il est très rare qu’une collaboration sur un patient particulier permette qu’un psychiatre l’oriente vers un aumônier ou vice-versa. Lorsqu’un patient découvre notre existence et demande à nous voir, la demande est relayée, mais il est exceptionnel qu’un soignant entendant le discours religieux ou le questionnement spirituel d’un patient lui propose de nous appeler. Certains membres du personnel médical et paramédical me semblent avoir peur de favoriser un délire mystique chez le patient, alors que notre formation nous aide plutôt à situer dans un cadre objectif et à ouvrir une brèche dans des certitudes confuses. Lorsque le patient est très délirant, il n’entend pas plus nos paroles que celle des autres intervenants. Cependant, parfois, par notre connaissance des dogmes et du discours religieux dans leur cohérence propre et par notre expérience spirituelle personnelle, nous l’aidons à nommer ce qu’il vit, ce qu’il ressent dans ces domaines, dans une relation où il se sent respecté et peut trouver lui-même un chemin conciliant le réel qui l’entoure et ce qui l’habite.

Nadia Touhami : L’aumônier privilégie le travail en équipe et aspire à être pleinement reconnu et accepté par les membres des équipes de soins. Il participe à la cohésion sociale, crée du lien, organise des évènements, propose des activités, se tient au courant des orientations de l’hôpital, suit des formations dispensées par les équipes de soins, informe le personnel sur les spécificités du culte qu’il représente, donne son avis en matière d’éthique s’il est sollicité dans ce sens. Cependant, l’aumônier se doit à une obligation de confidentialité due au malade, y compris en direction du personnel hospitalier, qu’il soit soignant, administratif ou social.

Par-delà les différences de croyances, de rites et de convictions, toutes les traditions sont destinées à accompagner l’être humain dans son accomplissement. L’amour, la compassion, le pardon, la bienveillance, la douceur, la patience appartiennent à l’humain. Mouheddine Ibn Arabi proclame : « L’amour est ma religion et ma foi ».

 

Historique de la profession d'aumônier

En France, suite à la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, nous considérons que la foi et la religion relèvent du domaine privé. Cette loi garantit la liberté de conscience des citoyens et leur droit de pratiquer leur culte. C’est ainsi que l’Etat prévoit des postes d’aumôniers dans les lieux « d’enfermements », les prisons, les hôpitaux et l’armée. A l’origine, il s’agissait principalement de prêtres catholiques mais, suite à l’évolution de notre société, toutes les principales religions en France sont représentées dans ces institutions, catholique, protestante, juive, musulmane et bouddhiste. Ceux-ci sont formés pour répondre aux attentes des croyants et pour accompagner chacun dans le respect de la laïcité. Ces aumôniers ont généralement un statut de contractuels de la fonction  publique.

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