Souffrance psychique et violence de civilisation

René Kaës, Psychanalyste, Professeur émérite de psychologie université Lumière Lyon II

Le courage et la lucidité de Freud a été de discerner au sein du mal-être de l’Homme la part décisive qui revient au malaise dans la civilisation et, dans celle-ci, ce qui noue sa souffrance au fonctionnement social des institutions et aux exigences de la culture.[…]

Le passage de la pluralité des individus au groupement est décisif, il forme la base de la vie en commun. Dans ce passage s’opère l’échange «d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité». Il me semble que la souffrance psychique  aujourd’hui  prend  une part de sa source dans les traits actuels du malaise dans la civilisation.

Parmi ces traits, je voudrais en souligner trois :

1)   L’importance du processus de régression des formes contractuelles du lien vers des rapports de force entre des groupes qui détiennent le pouvoir de définir les normes de la civilisation, de l’ordre et des valeurs et ceux qui les subissent. Ce processus de clivage est soutenu par l’économisme et conduit aux détériorations sociales et psychiques radicales qu’engendrent l’extrême dépendance, la destruction des cultures et l’anomie.

Or ces formes contractuelles sont les cadres, ou les socles métapsychiques de la formation de la vie psychique et de la subjectivité. Elles en sont les conditions de possibilité, car à elles sont attachés le travail psychique de symbolisation et d’avènement de l’altérité, mais aussi la capacité d’aimer, de travailler, de jouer et de rêver. En fait, leur régression et leur détérioration soutiennent le travail de la mort dans le processus de la culture.

Dans ce cas, nous avons affaire à autre chose qu’à la souffrance de position sociale, si marquée soit-elle par des inégalités douloureusement ressenties par ceux qui y sont soumis. Ces troubles expriment la désorganisation des contrats qui soutiennent « l’espace où le Je peut advenir » : des contrats de renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels.

Ce processus de déculturation et de désymbolisation dépasse les processus individuels, mais il les affecte directement. Je pense aux formes de la souffrance psychique contemporaine qui s’expriment dans les troubles des limites de la psyché - elles trouvent un arrière-fond déterminant dans ces désorganisations. D. Anzieu a décrit les points communs de tous ces malades : «incertitudes sur les frontières entre le Moi psychique, le Moi réalité et le Moi idéal, entre ce qui dépend de Soi et ce qui dépend d’autrui, brusques fluctuations de ces frontières, accompagnées de chute dans la dépression [...], indistinction pulsionnelle qui fait ressentir la montée d’une pulsion comme violence et non comme désir, vulnérabilité à la blessure narcissique en raison de la faiblesse ou des failles de l’enveloppe psychique, sensation diffuse de mal-être, sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de quelque chose qui est et n’est pas sa propre existence»(1)

2)  Le second trait est l’importance des formes de la violence innomée et d’abord non reconnue comme telle, qui dès lors ne peut que s’en- grainer sur une violence destructrice, sans limites ni origine reconnaissables, et donc sans sujet. Notre carence de la pensée sur la violence fait que nous ne distinguons plus celle qui est inhérente à l’organisation de la vie psychique, la violence structurante du désir, y compris celle de l’autorité, et la violence destructrice qui naît des détériorations des cadres et des contrats de base que je viens d’évoquer : celle-ci naît et se nourrit de l’exclusion, de l’anomie, de la désymbolisation. Nous  consonons à la notion d’ une violence généralisée, et cela nous évite de reconnaître ses sources collectives et individuelles, ses expressions diverses chez l’enfant, l’adolescent et l’adulte ou le vieillard, ses acteurs, ses victimes et ses spectateurs silencieux, ses institutions. Lorsque nous avons affaire à l’exclusion, qui résulte de ce clivage fondamental entre ceux qui font partie du « nous », localement et dans la dimension de la mondialisation, et ceux qui en sont rejetés, nous sommes confrontés à au moins trois aspects de la violence : celle du rejet subi, celle de la violence non reconnue, et celle, structurante, qui est associée au désir de soin et de réinsertion. Les institutions qui luttent contre la violence de l’exclusion doivent savoir qu’elles peuvent aussi être porteuses de violence et qu’il est nécessaire de la reconnaître pour ne pas la faire vivre comme aliénation de l’exclu par ceux-là mêmes qui pensent lui venir en aide.

3)  Ces sources sociales et culturel- les de la violence ont aussi une expression politique. J’en saisirai l’émergence  dans  ce  qu’il  m’est donné de connaître des institutions de soins psychiatriques. Elles sont le lieu de diverses souffrances psychiques et j’ai eu l’occasion d’analyser ses composantes et ses manifestations : les mécanismes de projection et les identifications projectives massives, la paralysie et la sidération, l’agitation et l’activisme, à quoi il faut ajouter l’apathie, sont des moyens de défense utilisés pour ne pas souffrir et ne plus penser. Parmi les sources de la souffrance psychique, certaines sont inhérentes au contact et à la résonance de la folie, d’autres sont des effets du lien institutionnel pathogène, d’autres sont créées par les carences du poli- tique devant la mise en œuvre de la santé publique. Aujourd’hui, il faut aussi prendre en considération la souffrance des soignants, des médecins aux infirmiers, des administratifs aux psychologues, qui sont paradoxalisés par les exigences conjointes et disjointes de l’impératif du soin et des conditions de sa réalisation. Il y a là violence et attaque des bases contractuelles sur lesquelles repose une société.

La radicale insuffisance des institutions sociales entretient la souffrance psychique : la souffrance survient dès que sont mises en défaut nos capacités de maintenir la continuité et l’intégrité de notre moi, sitôt que nous reprenons contact avec la détresse primitive, dès que nos identifications fondamentales sont menacées, lorsque la confiance disparaît.

Bibliographie

(1) Didier Anzieu, 1985, Le Moi-peau, Paris, Dunod, p. 29.

Haut de contenu