La souffrance psychique : un paradigme écran ?

Jacques Lebas, Médecin, Polyclinique Baudelaire Hôpital Saint Antoine, Directeur de l’Institut de l’Humanitaire

Longtemps la souffrance psychique des personnes les plus pauvres et marginalisées a été niée par les médecins et, plus généralement par notre système de soins. Qui ne serait d’accord avec ce constat de carence ? 

Pourtant depuis quelques années, nous assistons à un retournement : le déni a été remplacé par une inflation des discours sur les douleurs de la psyché, qui vient recouvrir, tel un voile, ce scandale politique qu’on ne saurait voir.

Difficile aujourd’hui, pour une personne en situation de précarité d’accéder à un centre d’hébergement, un dispositif de soins, un système d’aide ou d’accompagnement, sans être, dès le pas de la porte, étiquetée en « souffrance psychique » ; et orientée, sur le champ, chez un panseur des blessures de l’âme. La pauvreté, la précarité, l’exclusion de la société seraient avant tout des «mauvais états d’âme », qu’il  faudrait  considérer  et traiter comme tels. Ca ne vous rappelle rien ? Comme quoi, rien de nouveau sous le soleil du regard que nous portons sur les pauvres. Le mouvement de mise hors du champ de la psychiatrie de la misère s’est accompagné d’un mouvement     symétrique de « psychologisation » de cette même pauvreté. Le système psychiatrique refuse de prendre en compte, dans sa majorité, non la souffrance psychique, mais les maladies mentales associées ou ayant entraîné le basculement dans l’isolement social et la pauvreté matérielle. Nombre de malades atteints de pathologies psychiatriques chroniques se retrouvent ainsi dans les circuits de prise en charge de la misère sociale : centres d’héberge- ment, SAMU social, associations d’aide aux sans abris. Dans ces centres, pas de soins psychiatriques adaptés. Alors on lui substitue, comme cache misère, la prise en charge de la souffrance psychique qu’entraîneraient, inéluctablement pour tout un chacun, ces conditions  de survie. Souvent aussi, ils se retrouvent tout simplement à la rue, hors de tout circuit d’entraide et de prise en charge... si ce n’est en prison. La prison est devenue en effet le dernier lieu où sont regroupés les malades psychiatriques. Pas le moindre.

Qu’il y ait en prison beaucoup de souffrance psychique,  mal prise en charge de surcroît, est  peu discutable. Mais la prison est également une catastrophe sanitaire, et, trop souvent, un lieu de désinsertion. Bref la réponse mal adaptée de la société à des questions qui la minent. Nous ne voudrions pas laisser croire que nous nions toute nécessité d’aide psychologique. Ce serait absurde. Dans le cadre du dispositif « Baudelaire », à l’Hôpital Saint Antoine, une psychologue fait partie de l’équipe et ne manque pas de travail et de per- sonnes à prendre en charge. Evidemment.

Simplement alerter, en quelques lignes, sur le danger de la « souffrance psychique » comme mot valise.

L’inadaptation de la personne à sa condition sociale ne peut être réglée à coup de soins psy- chiques voire d’anxiolytiques.

Les manifestations de révolte, de refus, de remise en question de nos pratiques, de nos fonctions, voire de nos bons sentiments ne sauraient se limiter à une manifestation d’une douleur de l’âme pas ou mal prise en charge.

« Il est pauvre mais on s’occupe enfin de sa douleur psychique ».

Nous avons trop souvent entendu l’action humanitaire remise en cause au nom de son caractère cache misère pour ne pas être soucieux des nouveaux discours qui émergent sur la précarité et susceptibles de reproduire les mêmes erreurs. L’inflation de discours, dispositifs, voire de pratiques cliniques animées du souci louable de prendre en charge la souffrance psychique, nous semblent porteurs du danger de nier les dimensions politiques, sociétales et éthiques de la pauvreté. 

Cette réponse d’aujourd’hui à la misère de toujours est plus la manifestation de la  douleur  à l’âme de ceux qui, soucieux d’aider, sont conscients de leurs limites et leur relative impuissance, que des perturbations psychiques qu’impliquerait, systématiquement et chez chacun, la vie dans la pauvreté et l’exclusion.

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