Edito

Anton Lazarus

Bien avant que les professionnels du social et du psy ne soient saisis à leur tour par l’évi- dence de ce que nous nommons désormais la souffrance, d’autres en parlaient. Les proches, les prêtres, leur interprétation aidant à la résignation, à l’intégration de ce qui fait mal dans l’acceptation consciente de ce qui est humain. Les églises chrétiennes donnaient sens à la souffrance, communion parfois teintée d’un trouble idéal avec les souffrances et l’agonie rédemptrice, offertes pour sauver les hommes par le Christ sur la croix. Les confesseurs, les prédicateurs pouvaient aussi en faire une sorte « d’investisse- ment sur l’au-delà ». Souffrir dans sa vie terrestre (maladies, deuils, injustices), et être récompensé après sa mort. Les artistes la montraient aussi : peintres, sculpteurs, écri- vains. Gustave Flaubert avec la « souffrance psychique » de Madame Bovary va même enrichir le vocabulaire psychiatrique avec le bovarisme.

Est-ce trop peu respectueux d’aborder la lecture de ce numéro de Rhizome par ces consi- dérations qui pourraient relativiser le discours dominant que nous avons contribué à créer sur la souffrance psychique comme éclairage de la précarité. Discours aidant et souvent compassionnel plus qu’interpellation politique ou philosophique de la cité dans laquelle nous vivons. Discours qui est loin de pouvoir donner sens à la diversité essen- tielle des expériences humaines et de la manière d’être au monde.

Les analyses proposées ici, du fonctionnement et/ou positionnement psychique des personnes en état de souffrance psychique dans le tourbillon de la précarité du monde et/ou de deuils impossibles à faire, me paraissent des pistes solides. Devoir soigner en réciprocité où patients et soignants échangent quelque chose de leur propre vécu, j’y souscris. Le constat sur la dérobade de l’appui du social, sur la délégitimation généralisée de l’au- torité dont celle du soignant et la solitude éthique hasardeuse que cela induit dès que l’on tente d’agir, c’est bien réel et bien difficile.

Après ces années où j’ai, moi aussi, dans le sentiment de l’urgence à l’assistance à personnes en danger, contribué à accréditer ce concept encore incertain et évident de souffrance liée à la précarité, je me demande vraiment si nous n’avons pas contribué ainsi à troubler la conscience non seulement de la nécessité de stoïcisme dans la finitude des choses mais aussi nos capacités de lecture politique de la précarité et de l’exclusion. De plus, parce que la souffrance diagnostiquée, donc énoncée appelle les soins, elle réhabilite ainsi le pouvoir médico-social dans la cité. Elle nous permet, alors même que nous rendons service, d’éviter l’interpellation frontale contre les déterminants politiques et sociaux des inégalités. Si l’objectif politique global n’était plus guère que l’éradication des souffrances guérissables par l’armée de ceux qui apprennent à le faire, et pourquoi ne le seraient-elles pas toutes, une société apaisée pour ne pas dire analgésiée serait alors le modèle désirable d’une société justement heureuse.

Ce n’est pas dit, mais il faut entendre attentivement le titre d’un des articles de ce numéro : La souffrance psychique : un paradigme écran ?

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