Deuil individuel et deuil communautaire : une dynamique paradoxale

Jean-Claude Métraux, Pédopsychiatre, Directeur d’Appartenances à Lausanne (Rue des Terreaux 10, C.P. 54, 1000 Lausanne 9 Suisse).

La précarité que vivent de nombreux quartiers, parfois même des communautés entières, nous amène à nous interroger sur la relation entre souffrance psychique individuelle et processus collectifs. Le deuil paraît constituer à cet égard une grille de compréhension particulièrement intéressante : la précarité se lit dans les déchirures que les pertes dessinent sur la toile sociale.

A un premier niveau, le deuil est incontestablement une faculté individuelle, le joyau psychique par excellence faudrait-il ajouter. Sans cette étonnante potentialité humaine, aucun espace transitionnel ne saurait émerger, nulle séparation entre soi et l’autre, point de symbolisme, ni de créativité. Substituer le souvenir, un souvenir créateur, aux vides qui amputent chaque jour le réel de pans entiers, permet de créer le futur avec les cendres du passé.

Mais que les vestiges funéraires soient le premier témoin de symbolisme et d’art dans toutes les sociétés ajoute d’emblée un nouvel élément : le deuil est aussi un processus collectif. Car la mort menace d’envelopper d’un linceul la communauté dans son ensemble. Sur le plan de la réalité dure d’abord : famines, épidémies, agressions d’armées voisines ont décimé de très nombreuses collectivités dès l’aube de l’humanité. Sur le plan des représentations ensuite : l’identité sociale cons- truite au fil des générations se retrouve écorchée vive plus souvent qu’à son tour. La précédente décennie a laissé Gisenyi et Srebrenica sombrer dans des fosses communes, les particularismes ethniques brandir leur étendard par peur qu’il ne soit brûlé au feu de la mondialisation, et la précarité vampiriser les identités dans plus d’une banlieue.

Quelle dynamique alors entre les deuils individuels supposés créateurs et les deuils collectifs que cette liste non exhaustive engage- rait plutôt à comparer avec des chapes de plomb mémorielles ? De très nombreux indices, que je n’ai pas la place d’énumérer ici, laissent supposer que les deuils collectifs parcourent des étapes homologues aux deuils individuels ; ils ont cependant un processus beaucoup plus lent et tendent ainsi à freiner, voire inhiber, cette faculté psychique première parmi les membres  des  communautés  affectées.

Mon expérience, au sein d’Appartenances*, avec des survivants de l’indicible, me permet d’illustrer cette thèse. Le long cortège de leurs pertes - villages brûlés, hommes disparus, biens spoliés, femmes violées, groupes dispersés - ne s’est malheureuse- ment pas tari à nos frontières. Au contraire. L’espoir de survie des exilés, placés dans l’accueil par des pays davantage nantis, s’évanouit très souvent dans d’éperdues tribulations en quête d’une autorisation de séjour. Et le retour obligé contraint à un nouveau deuil. Dans pareilles circonstances, nous avons pu observer que les requérants d’asile au deuil plus prompt risquaient rapidement d’être mis au ban de leur groupe encore plongé dans le gel. La reconnaissance de cette nouvelle perte - première étape du deuil - par des individus isolés plaçait en effet le reste de leur communauté devant le miroir de son déni. Alors qu’elle n’était pas prête, par impératif de survie immédiate , de le regarder en face. Seule solution : briser le miroir - métaphore d’une violence trop connue - ou l’exiler dans un quelconque rebut - le sort si répandu du bouc-émissaire -. Le risque, pour les aventureux du deuil, apparaît insondable.

La même dynamique peut être observée parmi toute population dont la précarité menace la survie.

Quelles conclusions en tirer pour nos pratiques ?

Il convient d’abord d’être attentif à lexème aux possibles effets iatrogènes des approches exclusivement individuelles, aider un individu à s’en sortir, démarche qui ne peut faire l’économie de deuils à élaborer, risque de compromettre ses affiliations communautaires et à terme sa survie, autant au propre qu’au figuré. L’exclu ne sera plus dans les marges : il quittera la page. Notre tâche consiste ensuite à réfléchir aux moyens de contrecarrer  la tendance naturelle à l’inhibition des deuils individuels par les deuils collectifs, d’alimenter ceux- ci par le potentiel créateur des premiers. Des approches communautaires et participatives apparais- sent ici indispensables. Appartenances a développé à ce propos des projets riches en promesses, mais encore à améliorer.

De telles approches communautaires et participatives doivent aussi inclure une redéfinition du lien entre soignants et soignés, inclus et exclus. Et là notre réflexion rejoint en plus d’un  point celle des rédacteurs de Rhizome. Nous devons, entre autre, construire ensemble - acteurs placés des deux côtés de la barrière de la précarité -   des « communautés » originales nourries d’un lien social marqué du sceau de la réciprocité.

* Une association portant le même nom et avec les mêmes objectifs que ses homologues vaudoise et genevoise, vient de se créer à Lyon.

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