Edito

Christian Laval

Alors que les définitions de la santé publique ont varié selon les écoles et les époques,  on peut toutefois distinguer  deux grandes perspectives :

Dans la première,  les prescriptions de santé publique sont  définies a priori  par des données épidémiologiques et mises en œuvre par des politiques publiques populationnelles qui tentent d’évaluer leur impact  en termes de diminution de  prévalence et d’incidence des pathologies.

Une  seconde option, plus réflexive,  tente  de comprendre ce que fait faire  cette visée de santé publique aux praticiens de la relation de cure ou care  qui, soit négligent ces savoirs, soit  s’en accommodent ou se revendiquent (au moins pour partie) de cette rationalité statistique et épidémiologique pour argumenter et  agir. Nous avons fait le choix ici  de privilégier  cette seconde  perspective. Comment des données de santé publique peuvent-elles être des ressources ou parfois des obstacles  dans la rencontre singulière ? Que font- elles faire aux intervenants et particulièrement à ceux qui sont confrontés aux troubles psychiques en lien avec une situation de  précarité sociale ? Et plus largement, quels sont les liens entretenus entre santé mentale et santé publique ?

Face à ces questionnements, les professionnels de l’accompagnement et du soin et plus  particulièrement ceux qui exercent dans le cadre de la  psychiatrie publique   sont parfois sur la défensive.  Pour mieux comprendre leur ambivalence vis-à-vis  d’une approche de santé publique un  retour sur la genèse de la psychiatrie de secteur est ici  nécessaire. Née  dans l’ après seconde guerre mondiale,  critique de  l’hygiène  mentale et  luttant contre une système   d’administration asilaire , le modèle  du secteur nourrit  une forme de méfiance  récurrente  vis-à-vis  « des tentatives de clarifier les besoins de santé mentale », de la population  générale ou de certains groupes-cibles. Nicolas Henckes nous rappelle que  le projet communautaire des pionniers, alors qu’il a réussi à ouvrir les portes de   l’asile, est ensuite passé aux oubliettes. Marx ayant  laissé le champ libre à Freud, au fil des années  est resté un seul fondement  au fronton du secteur : celui d’une pratique clinique ciblée sur un individu sans extériorité sociale comme si l’Histoire collective  ne comptait plus. Pour autant, le discours un temps tenu, sur la fin de  l’Histoire s’est révélé une illusion. A la fin du 20ème siècle,  une crise économique  dont nous mesurons encore avec peine les conséquences sur la santé mentale collective (suicides en lien avec le travail, vies précaires…) s’est installée durablement. Puis dans la foulée, le processus non maitrisé de mondialisation a jeté des populations  migrantes aux portes des pays  à haute consommation de biens matériels- dont le nôtre- avec des effets sur les subjectivités qui là aussi sont patents bien qu’encore trop peu mesurés. Au fil des années, Rhizome a mis la focale sur  ces nouvelles problématiques sociales et sur les troubles de la subjectivité qu’elles occasionnent, que ce soit sur les thèmes  du travail, de la précarité et plus récemment de la migration. Le constat était précurseur.  La méthode  certes élargie à la dimension « psycho sociale » demeurait  clinique. Il se trouve que certaines corrélations objectivées statistiquement entre des troubles et des conditions de vie dégradées confortent cette perspective en l’inscrivant dans un corpus de données  épidémiologiques. Ces données probantes fournissent aux praticiens une possibilité d’analyse en termes d’inégalités de santé ou même d’inégalités d’accès aux soins dont certaines s’expliquent par le comportement des soignants eux-mêmes, alors qu’ils pensent « faire au mieux » pour leur patient, comme le note Marguerite Cognet. Qui plus est, l’analyse de ces données déplace la question de  la  résolution  des déterminants de santé dans des champs connexes au milieu soignant (logement, capitaux culturels, travail, genre). Dans ce contexte, la confrontation des données issues de la clinique et de la santé publique est parfois rude, d’autant plus lorsque des controverses  redistribuent les alliances. Cela a été le cas de l’autisme devenu selon les termes même de Grégoire Billon   « une chose publique» suite à un « mouvement de société » (dont les usagers ont été le fer de lance), réinterrogeant  tout azimut la pertinence du diagnostic, des traitements et in fine de la place faite par la communauté à ce groupe vulnérable. Pouvant  aider à mieux discerner les enjeux sous-jacents à de telles controverses, l’approche par trajectoire (de maladie,  thérapeutique ou de vie), citée  plusieurs fois dans ce Rhizome,  semble être une méthode  de recherche féconde au carrefour de  la clinique singulière et des  méthodologies spécifiques à la santé publique.

Osons une synthèse toute  provisoire : Après être sorti de  l’asile, la question de savoir- au moins momentanément-  sortir de la « personne » se pose aux praticiens du soin psychique. Le savoir issu des « grands nombres » est certes parcellaire, potentiellement porteur d’un risque « normatif »  dans son usage bio- politique. Il  est soumis à une rationalité de la  preuve scientifique  et non à l’épreuve de la rencontre. Mais,  en explicitant  des corrélations multiples entre l’apparition de troubles et divers contextes de vie,  il pose  la  notion de qualité de vie  telle qu’ elle est perçue par les  personnes en souffrance vulnérabilisées par différentes conjonctures  comme un enjeu de recherche  à la fois clinique et  de santé publique majeur pour demain.

A votre santé ! Public ! Et bonne lecture…

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