Quelques aspects inhabituels de l'habiter chez les migrants précaires [1]

Jean Furtos - psychiatre honoraire des hôpitaux et directeur scientifique honoraire de l'Orspere-Onsmp
CH Le Vinatier

L’homme habite, il prend place parmi les humains. Pour cela, il lui faut un lieu où inscrire son corps, sa subjectivité, son histoire, sa citoyenneté. S’il ne peut habiter, l’homme ne peut prendre place et cela s’appelle aujourd’hui l’exclusion. L’aider à habiter, cela s’appelle lutter contre l’exclusion.

Mais il faut préciser qu’habiter ne se réduit pas à être logé ; habiter est un acte anthropologique qui consiste à mettre de soi dans un lieu, y investir, s’y investir dans un acte où une place est reconnue comme telle par le socius. A l’inverse, ne pas pouvoir habiter est l’un des signes majeurs du vécu d’exclusion, qui fait partie du syndrome d’auto-exclusion. On pense immédiatement, bien sûr, à l’incurie dans l’habitat, dit « syndrome de Diogène », qui est curieusement assimilé à un trouble obsessionnel compulsif dans le DCM5 [1]. On pense aussi à la difficulté bien réelle de trouver un logement, et parfois même une domiciliation, pour les personnes en précarité sociale, en particulier certains migrants.

Mais dans un sens métaphorique et pourtant bien réel, la notion d’habiter concerne d’autres objets que le logement ; c’est cela que nous allons évoquer en l’appliquant aux migrants sans papier et autre déboutés du droit d’asile dont le pourcentage va croissant par rapport aux demandes. On admettra qu’un sujet, qu’une famille qui a quitté son pays pour des raisons graves (violences d’état, violences interethniques, extrême pauvreté) ne se sent plus chez lui, chez elle, dans son pays d’origine ; mais pas d’avantage chez lui ou chez elle dans le pays d’accueil si l’admission administrative est très retardée ou refusée. Plus là-bas et pas encore ici, le sujet dont nous parlons vit dans un non-lieu où il lui devient difficile d’habiter, avec en sus un temps d’attente désespéré qui devient du même coup un hors temps. Dans ce contexte, nous présentons deux modalités troublées de l’habiter.

1- Ayant l’opportunité d’être en position d’analyse de la pratique dans des lieux d’hébergement pour migrants sans papier [2], j’ai pu observer leur extrême précarisation s’accompagnant de signes de déshabitation.
Il s’agit d’abord classiquement de la déshabitation de soi-même : ne plus sentir son corps, avoir des émotions émoussées, ne plus penser ; mais s’y ajoutent souvent une rupture actives du lien, [3] caractérisée pour les familles par des troubles importants de la préoccupation parentale : celui/celle qui déshabite son être semble perdre le souci de ses enfants. Ainsi, dans un foyer ouvert à cette population, les membres de l’équipe éducative me parlent avec insistance d’enfants laissés à l’abandon, s’adultifiant dans le meilleur des cas en prenant soin de leur parents, mais aussi entrant en délinquance, en prostitution, s’investissant mal ou plus du tout à l’école, parfois se déprimant directement. Si j’ai pu penser à des facteurs culturels où l’enfant est usuellement laissé plus libre de ses mouvements que chez nous, j’ai dû ici admettre une véritable atténuation du souci parental, préoccupante, nécessitant parfois une déclaration auprès des autorités compétentes en matière d’enfance. On évoque aussi des bébés laissés de longs temps seuls dans la chambre familiale tandis que la mère (on me parle plus d’elle que du père) vaque ailleurs à ses occupations. Le fait de remarquer ce désinvestissement parental et d’être en souci pour les parents (et pas seulement pour les enfants) peut d’ailleurs être stimulant pour les familles. [4]

2- Toujours en position d’analyse de la pratique, j’ai pu également observer les effets sur les soignants du fait de recevoir des mères migrantes avec enfants vivant à la rue ou dans des conditions d’extrême précarité. Le personnel médical, infirmier, travailleur social ressent très douloureusement ces situations : tout se passe comme si la souffrance exposée des mères et des enfants squattait, littéralement, l’être psychosomatique des soignants accueillant, souvent d’ailleurs des femmes et des mères. Dit autrement, les soignants sont habités par la souffrance de celui ou celle qui est en position de non appropriation (non habitation) de sa propre souffrance ; cela entraine des affects d’impuissance et de culpabilité térébrants, par identification et par empathie massive, avec assez souvent le souhait (provisoire) d’arrêter ou de limiter ce type de travail pour se protéger. Il s’agit de pouvoir élaborer ces situations sans les désinvestir, d’avoir un cadre de travail sain et une hiérarchie qui protège ce travail subjectivement très difficile. Le soin peut être ressenti comme une sanitarisation de problèmes sociaux et un palliatif du rejet politique exercé à l’encontre des migrants, alors même qu’il peut y avoir des situations médicalement préoccupantes.

Ce que j’ai appelé ailleurs « souffrance portée » [5] dans le cadre des cliniques de la précarité est ici chauffé à vif, et a pu être qualifié de « cliniques de l’extrême » [6]. On peut comprendre, sans l’accepter, le rejet de nombre d’équipes soignantes vis-à-vis de ces situations comme étant le refus d’être contaminé par ces souffrances portées, dans un contexte global peu propice à l’accueil de l’étranger.

Notes de bas de page


[1] A partir d’une présentation à la XIIIème Conférence Européenne du SMES sur le sans-abrisme en Europe, 7-9 mars 2013. Le thème traité était : Home First versus Housing First

[2] Dernière édition du Manuel diagnostic de l’Association Américaine de Psychiatrie (APA) présentée lors de son dernier congrès à San Francisco, 18-23 mai 2013

[3] Maison AGAPAE, association Notre Dame Des Sans Abris, Lyon

[4] Cf. le syndrome d’auto-exclusion in : Jean FURTOS, Les cliniques de la précarité, Masson 2008, chapitre 11

[5] Sur ce thème, se référer au Cahier de Rhizome n°37, décembre 2009, dirigé par Nicolas Méryglod et Valérie Colin : De l’exil à la précarité contemporaine, difficile parentalité 

[6] Jean Furtos, opus cité

[7] Cf. Cliniques de l’Extrême, ouvrage dirigé par Vincent Estellon et François Marty, Armand Colin, 2012

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