Le migrant précaire entre bordures sociales et frontières mentales

Christian Laval

Mayotte, Le 101ème département français, devenu « un cul de sac précaire », illustre comme une loupe grossissante ce que Pierre-Noel Henry définit par le concept de mésinscription, qui associe, dans sa déclinaison contemporaine, précarisation socio-économique et sollicitude sanitaire. En quelque sorte, plus le corps souffrant prend une place croissante dans l’espace social, plus la protection du migrant se précarise sur un registre humanitaire…

Les professionnels du social et de la santé sont devenus, bien malgré eux, les vecteurs modernes de cette (més) inscription sous l’emprise de la santé et particulièrement de la psychiatrie publique. Parce qu’elle fait exploser les cadres cliniques et organisationnels de la prise en charge, la précarisation du migrant qu’il soit exilé, demandeur d’asile ou débouté les «déborde » comme cela a déjà été le cas il y a deux décennies pour les personnes SDF. Des exemples :

 - À l’hôpital la question de « certificats médicaux » en lien avec la possibilité de rester sur le territoire prend une acuité à la hauteur de cette « saisie » du problème par le volet clinique ou psychologique ; le migrant risque d’y être réduit à un objet sanitarisé.

 - Hors les murs, c’est la question stratégique de la domiciliation qui se pose. Pris en otage par les défausses politiques et les réductions budgétaires, le migrant dans ces différentes figures (demandeur d’asile, sans papier, déboutés) est plus souvent qu’à son tour, réduit à un objet administratif. Non pas un homme ou une femme mais une adresse, un casse-tête réglementaire et linguistique… Comprendre la langue de l’autre passe par des malentendus, des contresens et rend nécessaire la fonction d’interprète devenue incontournable avec laquelle les professionnels de la relation d’aide doivent apprendre à composer.

Plusieurs articles de ce rhizome montrent qu’un travail relationnel au bord de la clinique  est en cours d’élaboration et ce, en dépit, comme en témoigne Jean Furtos, de l’ambivalence de nombre d’équipes soignantes vis-à-vis de ces situations dans un contexte global peu propice à l’accueil de l’étranger.

Si comme le soutient métaphoriquement Jean-Claude Metraux en revisitant sa propre généalogie familiale « nous sommes  tous des migrants », en ce début du 21ème siècle, la migration est devenue une composante constitutive de ce qui refonde l’humain. Lorsque l’étranger est si familier, ce ne sont plus les identités fermées qui font société mais la possibilité de construire dans une communauté de présence à l’autre, des trajectoires ascendantes, dans un monde où les frontières les plus infranchissables ne sont plus seulement géographiques mais mentales.

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