Aller au-delà de l'essoufflement du travail social

Rachel Guimbaud,

Crée en septembre 2011 à l’initiative de professionnels-les du travail social et responsables de structures d’hébergement, l'association « sur la branche » organise des séjours de mobilisation pour les adultes en difficulté sur leur parcours d'insertion.

 

Les séjours de mobilisation

D'une durée de deux à sept jours hors milieu urbain, ces séjours permettent une coupure avec le quotidien. Chaque séjour se construit en collaboration avec les personnes accompagnées et les équipes de travail social de la structure en charge de leur accompagnement. Nous assurons la médiation et l'organisation entre les deux parties pour la construction et l’organisation des séjours.

Les séjours se déroulent en petit groupe de 12 personnes : 8 personnes accompagnées et 4 accompagnants-es. Ils invitent à la vie de groupe, à la découverte d’activités sportives en milieu naturel, à l’accès à la culture, au développement de la créativité, au partage des tâches de la vie quotidienne.

Les potentialités des personnes sont mobilisées par un travail de valorisation. La relation d’aide s’ouvre par la participation commune des accompagnants-es et des accompagnés-es aux activités et à la vie quotidienne. Des professionnels-les encadrent le séjour en fonction du thème central : artistes, encadrants-es d’activité de montagne, art-thérapeute.

Chaque séjour est unique et adapté à la demande des personnes, avec leur participation active à son élaboration. Le projet se découpe en trois temps : la préparation avec les structures et les personnes accueillies en fonction des problématiques rencontrées, le séjour en lui-même et l'évaluation avec un bilan collectif et individuel.

Au final, la personne est invitée à entrer dans une dynamique de projet, dans une expérience de vie de groupe pour l'amener à une meilleure connaissance de ses potentialités. Ce processus est facilité par un cadre bienveillant et une rupture avec le quotidien. Accompagné d'un savoir-faire professionnel et pluridisciplinaire, ce dispositif est créateur de changement chez les personnes accompagnées et est formateur pour l'équipe de travail social accompagnante.

 

Un dispositif expérimental

Le projet est aujourd’hui sur une phase d’expérimentation avec quelques CHRS de Lyon et ses alentours. Le caractère innovant du projet repose sur :

Son rôle d'intermédiaire entre les personnes accueillies et la structure d'accueil :

L'externalisation de l’organisation du séjour permet une rencontre avec d'autres pratiques professionnelles, un soulagement des tâches liées à l’organisation du séjour, une méthodologie adaptée et un réseau d'intervenants-es mis à disposition.

Son impact sur la remobilisation des personnes :

Il ne s'agit pas d'un séjour loisir mais bien d’un travail sur les freins à l'insertion par des facteurs d’intégration plus larges que l’emploi et le logement, et avec l’accompagnement d’une équipe pluridisciplinaire : l'équipe de la structure initiale (une ou deux personnes) et deux autres intervenant-e (art-thérapeute, accompagnateur-rice de moyenne montagne, psychologue).

Son approche centrée sur la personne :

Notre travail est basé sur la notion d' « empowerment », de capacitation des personnes, c'est-à-dire sur le renforcement du pouvoir d'agir de <personname productid="la présence. Qualité" w:st="on">la personne. Chaque</personname> personne apporte sa pierre à l'édifice dans la construction du séjour à la hauteur de ce qu'elle peut et veut.

Sa mise en lien avec les autres structures d’accompagnement :

Un même séjour peut être organisé avec deux structures sociales, ce qui permet aux personnes accueillies et aux professionnels-les des structures de se rencontrer et d’échanger sur les différentes pratiques institutionnelles.

Sa mutualisation de moyens au service des structures et personnes accueillies :

Par l'intermédiaire de cette association, nous proposons un outil de mutualisation des moyens humains et financiers et des savoir-faire pour permettre à un maximum de structures de bénéficier de la mise en place de ces séjours.

 

Un contexte nécessitant des réponses innovantes en matière d'accompagnement

L'essoufflement de l'accompagnement social

Les équipes de travail social sont face à de nouvelles contraintes de prise en charge auxquelles elles doivent s'adapter. Diminution des moyens financiers, pressions de résultat, tâches administratives, vulnérabilité des personnes accueillies et, par conséquent, augmentation des temps de prise en charge. En Rhône-Alpes, la durée moyenne de séjour en centre d'hébergement en 2008[1] est de 179 jours contre 90 en 2006. Soit un temps de prise en charge deux fois plus long en l'espace de seulement deux ans.

Face à ces constats, les structures d'accompagnement social manquent de temps et de moyens pour simplement « se poser » avec la personne et se rencontrer, base de tout travail d'accompagnement.

Comment rétablir un équilibre dans les pratiques sociales entre le collectif et l'individuel ? Comment adapter les modes d'accompagnement dans ce contexte politique ?

 

La présence à l'autre, la base de la relation d'aide

Le livre blanc de l'accompagnement social édité récemment par la FNARS écrit : « L'accompagnement social repose sur un principe actif, sur la reconnaissance des capacités potentielles des personnes accompagnées et sur la mobilisation de leur capacité à agir »[2].

Le rapport synthèse sur l'accompagnement social de la DGAS[3] met en évidence l'importance d'une qualité « d'être » et notamment la qualité de présence pour «être « vraiment » là » : « C’est d’abord la qualité de la relation qu’il convient de revaloriser, et avant cela, la qualité de <personname productid="la présence. Qualité" w:st="on">la présence. Qualité</personname> humaine plus que psychologique, l’art d’entrer en relation, voire simplement « d’être là », est fondamental pour les publics en difficulté, pour qui cette relation est déjà un effort ». Ce rapport officiel met en lumière la problématique du travail social et de l'accompagnement avec le risque d'instrumentaliser la pratique par des dispositifs de l'aide sociale au détriment d'une qualité de relation basée sur un « savoir-être ».

Camille Bouvier, ancienne cheffe de service de l'accueil de jour du FNDSA à Lyon nous explique le bienfait de faire participer le public pour le rendre acteur : « le public est en recherche de reconnaissance, de se rendre utile, d'être reconnu comme personne. Cela est possible grâce à un cadre hors-professionnel, humanisant. Plus on sort de notre terrain professionnel, plus elles font un pas vers nous. On finit ainsi par se rencontrer ». Son témoignage met en évidence l'implication et la sincérité que demande la démarche d'accompagnement pour permettre une valorisation de la personne et une mobilisation sur son parcours d'insertion.

 

Une opportunité pour repenser les pratiques de travail social

Sortir de l'institution

Nous proposons de sortir des murs de l'institution pour générer du changement. L'institution serait-elle une limite à l'insertion ?

Les limites de l’institution dans le processus d’accompagnement :

La rencontre avec les personnes se réduit de plus en plus à des entretiens individuels. L’espace-temps accordé aux actions collectives est réduit. L’individualisme réduit les lieux d’intervention sociale au bureau, logement éclaté, suppression des parties communes, restrictions budgétaires sur les actions collectives. L’animation des lieux de vie se réduit. Ils sont pourtant générateurs de changement,  de solidarité et de lutte contre l'isolement.

Lorsque l’accompagnement va mal, les murs de l’institution sont ressentis comme enfermant. Délocaliser la relation d’aide peut favoriser une prise de recul et impulser un changement, loin de cette 'ambiance quotidienne.

La place de l'institution dans ce séjour :

Dans ce contexte d'évaluation quantitative, l’institution est le premier décideur de la mise en place de projets innovants face à la logique de rationalisation des coûts.

Partir quelques jours avec les personnes accompagnées demande un effort moral important, une souplesse sur les missions habituelles du poste ainsi qu’une souplesse sur le système de récupération des jours de transferts. La difficulté réside dans le fait de formaliser des temps informels dans un contexte où la règlementation en termes du temps de travail est de plus en plus encadrée.

Si les murs de l’institution peuvent parfois être limitant, le rôle de l’institution est ici d'appuyer la mise en place de dispositifs innovants. Sans son soutien, ni celle de l'équipe, rien ne se fera.

 

L'accompagnement social remis en question

Le constat du terrain s’accorde sur un essoufflement de l’accompagnement social et une instrumentalisation des moyens d’intervention : formulaires, appels à projets, évaluations, nombre important de personnes accompagnées par référent-e.

Au final, la relation passe facilement à la trappe si on ne lutte pas contre cette tendance à l’instrumentalisation des dispositifs. Cela demande à l'équipe de travail social de garder une vigilance constante sur ses pratiques, un goût pour l’innovation, une capacité à faire confiance en la capacité des personnes à être acteur et force de propositions.

Quel degré d’engagement militant nécessite la mise en place d’un tel projet ? Quelles difficultés rencontre-t-on dans un tel projet ?

Notre association a choisi d’expérimenter les séjours de mobilisation en créant une cellule de réflexion et d’observation des pratiques sociales. Participer aux séjours de mobilisation permet de questionner et de changer notre regard sur la personne et sur nos modes d’accompagnement.

Prendre part à ce dispositif demande un certain courage, celui de remettre en question ses pratiques professionnelles, de se confronter à d'autres modes d'accompagnement, s'ouvrir à d'autres outils.

Notes

[1]COHPHRA, lettre à la DRASS, «Les foyers demandeurs d’hébergement en Rhône-Alpes : Bilan 2006-2008 »

[2]Le livre Blanc de l'accompagnement social, FNARS, les éditions de l'atelier, 2011, p21

[3] DGAS Étude sur l’accompagnement social – Synthèse du 3/12/2003 par COPAS

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