Accompagner l’auto-exclusion : d’Œdipe à Alex Supertramp

Jean Furtos

 

Nous lisons Œdipe-Roi, œuvre de Sophocle :

Un messager raconte le suicide de Jocaste, la mère d’Oedipe : celui-ci hurle de douleur et se crève les yeux. Le messager explique qu’Oedipe veut s’exiler du pays. « Il ne veut plus rester dans ce palais condamné par sa propre malédiction. Il faut l’aider pourtant. Il a besoin d’un guide. Son malheur est trop grand pour lui(1) ».

Il y a presque tout dans ces quelques lignes. C’est bien Œdipe qui veut quitter Thèbes et personne d’autre pour l’exclure. Plus tard, dans Œdipe à Colone, il prétendra qu’il a été chassé mais il est condamné par sa propre malédiction puisque, en tant que roi, il a proclamé pour le coupable, celui qui a souillé Thèbes en tuant le roi, qu’il serait chassé s’il ne se dénonçait pas lui-même. Or il vient de découvrir que l’assassin c’est lui, et que sa femme, Jocaste, est sa mère. La parole de sagesse énonce que « son malheur est trop grand pour lui », et qu’il a besoin d’un guide, c’est à dire d’un accompagnant. Dans l’histoire, cet accompagnant sera Antigone, sa fille, cette jeune femme qui ne se soumet pas aux lois injustes du pouvoir. Pour accompagner ceux et celles qui ne peuvent s’approprier leurs souffrances (d’exclusion), il faut en effet une capacité certaine de transgression, dans le sens d’aller au-delà de ce qui est communément admis.

Déjà après la découverte du parricide, Œdipe avait proclamé : « il ne me reste plus qu’à fuir sans jamais revoir mes parents, sans retourner dans ma patrie… Arrachez-moi au monde des humains… ». «… Et ces malédictions, c’est moi qui les ai proférées, jetées sur ma propre tête »(2).

Il est inhabituel de considérer Oedipe comme un auto-exclu et d’envisager comment il l’est devenu : il l’a dit lui-même, par sa propre malédiction à laquelle il a obéi. Comment en est-il sorti et comment peut-on comprendre, bien plus tard, qu’il soit mort comme un sage, comme un saint qui a rejoint l’univers des dieux ? Le texte de Sophocle ne le précise pas ; l’errance a certainement joué un rôle, mais l’errance seule n’est pas une rédemption. Que s’est il passé ? L’écrivain psychanalyste Belge Henry Bauchau a imaginé ce chainon manquant entre Œdipe roi et Œdipe à Colone dans son roman « Œdipe sur la route(3) ». Pour sortir de l’auto-malédiction, Œdipe doit revenir sur sa décision par un acte conscient, et revenir ipso-facto dans une précarité commune : Il a besoin d’autrui pour vivre comme un humain parmi les autres humains.

Et voilà qu’un matin Œdipe annonce à son accompagnante Antigone : « demain… j’irai dans les quatre directions de l’espace proclamer que je me délie du jugement qu’Œdipe, ce tyran de lui-même, a prononcé contre sa propre vie(4)» ; il dira : « je suis Œdipe, qui fut Roi, qui est aujourd’hui un homme parmi les autres hommes, un aveugle parmi les aveugles. J’ai voué à l’exécration des hommes celui qui a tué le roi Laios, j’ai découvert que j’étais moi-même ce meurtrier. Je dépose aujourd’hui le fardeau du jugement par lequel j’ai, à Thèbes, outrepassé mes droits. Nul ne peut séparer pour toujours un homme de ses semblables. Je demande à tous de m’accueillir à nouveau comme un suppliant(5), comme un aveugle, et comme un homme parmi les autres hommes. Une personne lui répond de l’Orient, une seule, et lui tend la main : « puisque selon le droit, tu suspends l’exécution d’une sentence injuste, soit dorénavant, au milieu de nous, un homme pareil aux autres » et il prend la main d’Œdipe dans la sienne.

Juste avant, Antigone tenait déjà Œdipe par la main. La manuduction est en effet un symbole fort de l’accompagnement et de l’accueil de l’humanité vulnérable(6).

Mais la précarité une fois assumée devient réciproque : c’est au moment où Œdipe reconnait son essentielle précarité qu’il est reconnu comme précieux pour autrui : « ainsi, au moment où je ne suis plus rien, je redeviens un homme (pour autrui)(7)».

Un autre auto-exclu célèbre et moderne donne le ton par rapport à l’accompagnement qui fut pour lui impossible : Alex Supertramp, le héros de Into the wild (en pleine nature)(8). Il s’agit d’une histoire vraie dont la  fin tragique fut extrêmement publicisée en Amérique du Nord. Un journaliste, Jon Krakauer, fit une enquête sur sa vie, et le film qui en fut tiré fut un grand succès pour les jeunes et les moins jeunes. Chris Mac Candless décide de changer de vie et de nom après ses études universitaires ; il va rompre avec ses parents et aller en Alaska : « … le moment venu, par une action brusque et rapide, je vais les éjecter complètement de ma vie (mes parents), je vais me séparer d’eux en tant que parents, une fois pour toute, et n’adresserai plus un mot à ces deux idiots aussi longtemps que je vivrai, j’en aurai fini avec eux une fois pour toute » (p 85). C’est ainsi qu’on entre en syndrome d’auto-exclusion, par une décision brusque de rupture, brusque et irrévocable. Il prendra un autre nom : Alex Supertramp (super vagabond) et se présentera ainsi durant son errance et son voyage vers l’Alaska. Il abandonne argent, papiers et voiture. Capable de belles rencontres mais sans engagement, il n’a aucune demande et récuse toute aide et accompagnement. Il se dégage de la civilisation et du plaisir lié au partage entre humains, son but est l’autarcie et la jouissance d’une nature vierge qui devient sa quête, son idéal. Ce n’est qu’au seuil de la mort par dénutrition, isolé dans la nature sauvage de l’Alaska qui l’a piégée, qu’il devient capable d’une saine précarité, c'est-à-dire capable de demander de l’aide pour vivre. Quinze jours après son décès, sur la porte entrouverte du bus abandonné où il s’était réfugié, des voyageurs trouvent le mot suivant écrit en lettres capitales : « SOS, J’AI BESOIN DE VOTRE AIDE. JE SUIS SOUFFRANT, PRET DE MOURIR ET TROP FAIBLE POUR M’EN ALLER. JE SUIS TOUT SEUL. CE N’EST PAS UNE PLAISANTERIE. AU NOM DU CIEL, JE VOUS EN PRIE, RESTEZ ET SAUVEZ MOI, JE SUIS DEHORS A LA RECHERCHE DE BAIES, PRES D’ICI, ET JE REVIENDRAI CE SOIR. MERCI ». SIGNE CHRIS MAC CANDLESS. Ainsi, au moment précis où il devient un suppliant, comme Œdipe, comme tout humain reconnaissant sa vulnérabilité, il abandonne son auto-nomination d’Alex Supertramp (super vagabond) et reprend le nom de son père, il appelle au secours pour vivre. Il meurt heureux parce qu’il a enfin compris (et écrit dans son journal intime) : « happiness only real where shared », le bonheur est réel seulement lorsqu’il est partagé.

L’idée de l’accompagnement, de la manuduction en situation d’exclusion et de rupture de filiation, c’est aider à revenir dans la saine précarité avant de mourir, si possible. La saine précarité permet une confiance en l’autre, en soi-même, en l’avenir, alors que la précarité péjorative dont on parle le plus souvent, amène au contraire une rupture de confiance en autrui, en soi-même et en l’avenir, avec une rupture de la transmission(9).

Enfin, je rappelle que l’auto-exclusion d’un sujet se situe toujours par rapport à un environnement excluant, ce qui n’a pas été abordé dans ce texte : même si c’est Œdipe et Chris qui ont bien décidé de partir, comment faire pour les accompagner en respectant leur liberté tout en tenant une position juste sur l’ambivalence du milieu ? Au départ, c’est tout de même les parents d’Œdipe qui l’ont abandonné pour qu’il meure ; et qu’ont fait ses proches quand Œdipe a quitté Thèbes : « ils m’ont laissé partir sans regret quand ils m’ont tous abandonné à ma honteuse errance(10) »), tous sauf Antigone, l’accompagnante.

Bibliographie

 (1) Oedipe, Sophocle, in : Œdipe-Roi, Œdipe à Colone, Antigone, traduit et commenté par Jacques Lacarrière, éditions du Félin, 1994, p 75.

(2) Opus cité p 55

(3) H. Bauchau, Œdipe sur la route, Edition Babel 2008, 1ère édition 1992

(4) H. Bauchau, opus cité, p183-185

(5) Precari en latin, qui a donné le mot ‘’précarité’’, signifie supplier, demander par la prière.

Au début d’Œdipe-Roi, les suppliants étaient les sujets du Roi Œdipe et pas Œdipe.

 (6) Manuduction est un mot très utilisé chez les auteurs latins, il signifie conduire par la main, accompagner de près.

(7) P. Lacarrière, opus cité, p 106, vers 393

(8) J.Krakauer, Into the wild, presse de la cité, 1996, 1997 édition Française

(9) Pour ceux qui connaissent mal l’auto-exclusion, lire :

J.Furtos :

Les cliniques de la précarité, chap XI, Masson, 2008, De la précarité à l’auto-exclusion, Editions de la rue d’ULM, 2009.

Le syndrome d’auto-exclusion : in Rhizome n°9, La psychiatrie publique en questions, 2èmeVolet : Un héritage à réinventer, sept 2002.

(10) P. Laccarière, opus cité, p108.

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