Accompagner à plusieurs: un processus de co-construction ?

Colette Pitici, psychologue clinicienne, St Brenet,  V Eustache, M Makeieff, D. Petit, L Peyrache, V Sanfilippo, W Vorreiter

 

En tant que prestataires du RSA[1] il a fallu saisir le type de problématique que présentent les précaires, d'une part, et la manière de travailler ensemble pour eux, d'autre part. C'est cette expérience qui va être évoquée, non comme modèle mais comme illustration de réponses plurielles à l'accompagnement des personnes en situation précaire, en particulier lorsqu'il s'agit de les adresser chez le psychologue.

Le dispositif de suivi psychologique dans le cadre du RSA donne aux bénéficiaires la possibilité de rencontrer le psychologue à hauteur de 9 heures dans leur parcours d'insertion. C'est à la fois très peu et beaucoup.

·         Très peu car ce type de limitation empêche les personnes de croire à la pérennité du lien ; dès lors qu’elles parviennent à s'amarrer[2], leur imposer une telle contrainte représente une injonction paradoxale : celle de devoir investir un lien réputé instable et fragile, et de consentir à son évanouissement programmé.

·         Beaucoup, car il faut rendre hommage à l'audace du Conseil Général qui donne aux allocataires l'accès libre à l'examen de leur vie psychique, sans les inviter à un engagement trop impliquant en première intention.

 

Le travail dont nous témoignons aujourd'hui s'est constitué à partir d'une série de questionnements :

·         l'origine et le sens de la demande en direction d'un soutien psychologique, dans une dynamique de relais,

·         le travail préalable à mener avant la rencontre inaugurale avec le psychologue,

·         La forme d’accompagnement jusqu’à ce professionnel,

·         Les critères que le psychologue doit adjoindre à l'acceptation de la prise en charge,

·         l’authentification de certaines orientations ressenties comme floues, ou par défaut,

·         le dépassement du fantasme et de la culpabilité «d'abandonner » le sujet à des professionnels inconnus ou énigmatiques.

 

Le réseau

Après une période de contacts informels par cooptation, le besoin d'une réflexion a émergé. Il a semblé nécessaire de constituer un maillage officiel entre acteurs locaux (les assistants de service sociaux), les soignants de première ligne (infirmiers de santé communautaire), les agents de pôle emploi et le psychologue.

Les choses se faisant « en marchant », nous avons peu à peu imaginé comment mieux adresser le sujet. Cette élaboration a fait apparaître une réflexion plus approfondie sur la question du sens, de la place et la fonction de chaque professionnel dans ce dispositif de mise en lien. Elle est passée par l'énonciation et la mise en commun d'une philosophie et d'une éthique minimale de l'aide.

Principes fondateurs

·La pratique quotidienne des travailleurs sociaux, acteurs de première ligne, est au fondement de la relation avec le bénéficiaire.

·C’est le travail d'approche, d’entre-deux et de co-construction d'un lien avec le bénéficiaire qui est favorisé, ainsi que le relais avec le psychologue, dans le sens de « confier à ».

·La parole énoncée devient le creuset de l'ébauche d'un véritable engagement.

·L'espace constitué permet de contenir la problématique de la personne, du double point de vue social et psychique.

·Ce travail en « coulisses» aboutit à l'élaboration d'un dispositif institutionnel ajusté aux besoins singuliers du sujet. 

·Un tel dispositif intermédiaire développe chez le bénéficiaire un sentiment de continuité, évite une nouvelle confrontation à la rupture des liens.

·Les limites du secret professionnel doivent être interrogées dans le sens du partage d'informations nécessaires et suffisantes pour l'amélioration de l'aide au sujet.

 

Madame P. m'est adressée par son assistante sociale. Madame réclame du travail ; pourtant, auprès des services d'aide à l'emploi, elle se plaint de sa très mauvaise santé somatique, ce qui l'empêche d'accéder à tout emploi physique. Les médecins qu'elle ne cesse de consulter s'épuisent devant une symptomatologie fonctionnelle sans atteinte avérée. Elle finit par accepter de rencontrer la psychologue, faute de mieux. Le premier entretien est réalisé en présence de l'assistante sociale et de Mme P. : le sentiment d'impuissance est porté par l'aidante. Mme P. dit à quel point elle souffre de ses jambes, exhibe ses plaies. Sinon, elle dit ne pas avoir de problème psychique autre que les soucis de la réalité. Elle s'exprime avec un fort accent étranger qui gêne la compréhension. La présence d'un interprète est suggérée pour la séance suivante, qui se déroulera sans l'assistante sociale. En fin de première rencontre, proposition est faite de deux ou trois séances à la suite desquelles le point sera fait sur l'opportunité de poursuivre ou non. L’assistante sociale peut y être invitée selon le souhait de la personne. Au second entretien, nous bénéficions d'une traduction. Ce n'est pas anodin car il sera ensuite totalement inutile de re-solliciter l'interprète, comme si quelque chose de la vie intérieure de la personne avait enfin pu être entendu, interprété et compris. Au bout de plusieurs séances, Mme P. pourra non seulement parler de ses préoccupations actuelles, remonter un peu le fil de son histoire infantile, mais également reprendre celui de ses envies professionnelles, jusque-là clandestin. Le temps est venu alors de demander à la collègue de Pôle Emploi de participer au bilan pour que Mme P. puisse faire part de ses projets, élucidés en entretien psychologique, après un examen succinct de ce qui bloquait son insertion. A la fin de cette séance, Mme P. est prête à retravailler la question de l'emploi sur un registre structuré et apaisé.

Evidemment, ces quelques séances n’ont pas la prétention d’avoir exploré la vie psychique de Mme P. Elles ont seulement envisagé une autre manière de considérer ses empêchements.

Nous savons, depuis la conceptualisation de la clinique psychosociale[3], combien nos patients sont versés dans l'art de nous faire perdre nos repères professionnels. Mme P. parle de travail à l'assistante sociale, montre son corps blessé à la psychologue, et ses problèmes de couple à la chargée d'insertion. Il faut, face aux demandes inversées, tenir une posture professionnelle cohérente, qui tienne néanmoins compte de l'adresse faite par le sujet. Il faut « traduire », c'est à dire accueillir ce qui paraît inintelligible, le détoxiquer[4], le transformer en un discours partageable. L'accompagnement à plusieurs, loin d'être une uniformisation des partenaires et de leurs réponses, est précisément une manière de recevoir les parts diffractées du sujet, pour les réunifier au cœur de sa subjectivité.

 

Quelques pistes 

Ce dispositif permet de suspendre, voire de faire cesser les demandes multiples et désorganisées (travail, budget, vie sociale...) tant que n'est pas posé le sens de la symptomatologie.

Pour l'usager, cela évite les injonctions répétitives ; ce qui est formulé, c'est un «contrat d'insertion par la santé». L'accompagnement va porter sur les démarches à accomplir dans ce sens, éventuellement par une aide concrète aux formalités, ou un passage de relais auprès des acteurs de soin les plus adaptés à la situation, parmi lesquels, non exclusivement, le psychologue.

L’assistante sociale continue de prendre en charge ce qui est de son domaine. L'agent du Pôle Emploi reste en arrière-plan, prêt à intervenir dès que les freins psychiques à l'insertion seront, sinon levés, du moins desserrés.

Dans cette vision de l'accompagnement comme processus de co-construction, le travailleur social est désigné en tant que « porteur» de la demande du bénéficiaire ; il vient soutenir, «dire ensemble», sans se mettre à la place du sujet.

C'est pourquoi, si sa présence physique ne saurait être systématique ni institutionnalisée, elle reste néanmoins un possible dont le sujet se saisit ou non.

La pluridisciplinarité acteurs sociaux/psychologue inscrit une dynamique de tricotage des brins spécifiques tenus entre le bénéficiaire du RSA et plusieurs professionnels préoccupés par lui.

L'enveloppe psychique proposée par le psychologue permet de soutenir et de contenir l'élaboration individuelle initiée grâce à l'interlocuteur d'amont. C'est pourquoi ce dispositif ne peut se comprendre que comme fil d'une trame esquissée précédemment.

 

Pour conclure

Porter la parole du sujet, c'est la transcrire en différents dialectes, celui du service social, de l'insertion professionnelle et du soin ; c'est la traduire en langage « méta », universel ; c'est enfin, par cet agencement pluriel, l’aider à revenir dans la communauté humaine, celle où le sujet se risque, dans une « saine précarité[5] », à traverser la confusion des attitudes, des éprouvés et des pensées pour parvenir à sa subjectivité.

Notes et bibliographie

[1] Revenu de Solidarité Active, qui remplace en 2008 le Revenu Minimum d'Insertion

[2] Pitici. C : 2006, 2008, 2010 

[3] Furtos, J. (2008). Les cliniques de la précarité contexte social, psychopathologie, dispositifs. Paris : Masson.

[4] Bion. W.R (1962). Aux sources de l’expérience, Paris, Puf, 1979.

[5] Furtos, J (2008) ibid.

 

Bibliographie :

Anzieu. D : 1985, le Moi-Peau, Paris, Dunod, éd 1995.

Anzieu. D : 1993, les contenants de pensée, Paris, Dunod.

Castel. R:1995, les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard.

Colin. V: 2002, «Psychodynamique de l'errance. Traumatisme, fantasmes originaires et mécanisme de périphérisation topique ». Thèse doctorale, sous la direction du Pr B. Duez, Université Lumière Lyon2.

Dambuyant-Wargny. G: 2001 «corps et précarité ». In Revue Critique d'Ecologie Politique, n04.

Decleck. P: 2001, les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Terre Humaine, Plon.

De Gaulejac. V: 1994, «honte et pauvreté ». In déqualification sociale et psychopathologie ou devoirs et limites de la psychiatrie publique. Orspere, Lyon. De Gaulejac. V: 1996, Les sources de h] honte, Paris, Desclée de Brouwer.

Duez. B: 2000, «l'adolescence: de l'obscénalité du transfert au complexe de l'autre », in le lien groupal à l'adolescence, sous la direction de J. B Chapelier, Paris, Dunod.

Mathieu., F :  2011: « Aller-vers les sujets SDF, une perspective clinique ».Colloque Trouvons-Créons nos pratiques cliniques, Université Lumière Lyon II.

Mathieu., F :  2011 : « L’errance psychique des sujets SDF. Le manteau cloacal, L’effondrement scénique et la séduction ». Thèse doctorale sous la direction du Pr B. Duez, Université Lumière Lyon2.

Pitici. C :   2000, "L'amarrage chez le SDF. De l'empiétement à l'informe: déconstruction d'un forçage. DEA de psychologie et psychopathologie clinique", sous la direction de Mr A. Ferrant, Université Lumière, Lyon2.

Pitici. C : 2006 : « de l’enfouissement psychique à la scène d’amarrage : actualisation de l’indéterminé chez l’errant ». Thèse doctorale sous la direction de Mr A Ferrant, Université Lumière Lyon2.

Pitici. C : 2006 : « les bricoleurs de la précarité » Revue Rhizome « réinventer l’institution », n° 25 décembre 06.

Pitici. C : 2008 : Errances et amarrages. Journal des psychologues, Déc08/Janvier 09

Pitici. C., Mathieu F., Charreton., G. (2010), « La pratique du "Squiggle urbain". Réflexions sur l'accompagnement des sujets SDF », in Bouleversements et compromis du soin psychique dans la clinique contemporaine, Journée Sauvons la clinique.

Pitici C., Mathieu F., Charreton G— Un transfert sensoriel. La sensorialité comme amarrage et mode d’accès à la vie psychique chez les sujets gravement précaires ou SDF, Bulletin de psychologie, Tome 63 (4), N°508, 2010, p. 241-247.

Pitici C., Mathieu F., (2012) : « espace-public-espace-psychique-la-visibilite-des-sujets-sdf-en-question ». http://www.collectiferrance.org/articles/16.

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