Edito

Jean Furtos, psychiatre

Chaque époque est soumise à de puissants processus qui influencent la manière dont les gens vivent en société. Notre époque est marquée par les effets psychosociaux de la mondialisation néolibérale, et ce dans les cinq continents. Elle produit une précarité qui se caractérise par une incertitude sur le lien social, d’abord constatée sur les plus pauvres et les plus malades, mais non moins présente au cœur de nos sociétés.

La langue française nous donne l’opportunité de distinguer deux phénomènes très différents, bien qu’intriqués[1] : la mondialisation et la globalisation.

La mondialisation est un processus de très longue période qui résulte de la croissance des flux migratoires et d’informations à travers les frontières physiques et politiques. Ce phénomène prend la dimension d’un « Village planétaire » où l’autre est mon voisin. C’est une véritable conscience mondiale qui émerge et qui revendique une meilleure gouvernance et une nouvelle citoyenneté. Ce défi est certes périlleux mais vital à relever.

La globalisation, elle, représente la prédominance absolue de l’économie de marché, fondée seulement sur la compétitivité et le profit dans tous les pays et sur toutes les activités de production et d’échange de biens et de services.

Depuis une trentaine d’années, la dérégulation a consacré le triomphe du marché sur l’Etat, avec une double émancipation, celle du financier par rapport à l’économique et celle de l’économique par rapport au politique, l’ensemble étant déconnecté du temps social et humain. Les interactions entre l’individu et le collectif deviennent de plus en plus modifiées par la marchandisation, avec des effets psychosociaux de plus en plus évidents.

A ce titre, la mondialisation doit être considérée comme un déterminant majeur de santé mentale, au-delà des pathologies psychiatriques, dont il convient d’étudier la compatibilité problématique avec le lien social. C’est pourquoi un récent congrès de santé mentale s’est tenu à Lyon en octobre 2011 (ONSMP, Centre hospitalier le Vinatier, Université Lyon1), avec des représentants de 45 pays, afin de partager les observations et les pratiques dans ce contexte ; le but est d’envisager des recherches communes et une action convergente au plan international, en discriminant les effets positifs et négatifs de la globalisation.

Ce cahier de Rhizome (qui sera suivi d’un second cahier orienté sur l’action), se veut l’écho de quelques-unes des interventions du congrès de Lyon.

Hartmut Rosa, sociologue allemand, nous entraîne dans la description hallucinante de l’accélération du temps, sans autre but que celui de garder le statu quo ; faute de quoi le temps s’effondre dans la décélération et l’immobilisation, comme en témoigne l’extension mondiale de la dépression que l’on pourrait aussi bien nommer auto exclusion, exclusion de soi-même et d’autrui, dans une dérive sans but et sans amarre. Alain Ehrenberg avait parlé de « la fatigue d’être soi ». La seule alternative à l’excitation maniaque du monde, en l’absence d’un frein régulateur, serait-il de s’enfoncer dans la dépression ou de foncer dans le mur ? Sachant que les idéologies de la décroissance auraient peu de pertinence, selon Hartmut Rosa.

Benedetto Saraceno constate l’expansion accélérée des mégapoles partout dans le monde. Il y déplore la prégnance de catégories centrées autour des modalités d’exclusions : celles des fous, des sans-papiers, des immigrés, des réfugiés et des marginaux, sorte de « nation transversale » sans drapeau ni citoyenneté, susceptible de susciter en retour des identités fixes, dangereuses pour le vivre ensemble. Alors qu’expérimenter une société démocratique à Milan, à Bombay, à Los Angeles, à Paris ou à Jakarta serait la forme contemporaine de la tolérance, du droit, de la tendresse, c’est-à-dire d’une utopie viable et porteuse d’espérance.

Entre le désespoir du camion fou et l’espérance d’une nouvelle citoyenneté, ce cahier de Rhizome se déploie. Il y sera beaucoup question de mères et d’enfants, du rapport à l’origine, en quelque sorte, mais aussi des conséquences concrètes de la mondialisation sur la vie des gens.

La souffrance au travail trouve une reconnaissance internationale, au-delà des spécialistes, dans un récent rapport de l’OCDE[2] présenté par Veerle Miranda, économiste, qui insiste sur la responsabilité des hiérarchies, donc du management, donc de la place du travail dans la mondialisation, ceci pour le travail « officiellement » reconnu comme tel par l’Organisation Internationale du Travail.

Mais qu’en est-il du travail des enfants en général, 215 millions de par le monde, chiffre qui ne prend pas en compte le nombre d’enfants travaillant dans les rues des grandes villes, dans les pays où la pauvreté va croissant. Le nombre des enfants dans les rues augmente en tous cas pour des raisons d’abord économiques, mais aussi en raison des modifications dans les familles traditionnelles. Aurélie Leroy décrit l’ambivalence qui tourne autour de ces réalités, nous obligeant à une réflexion encore marquée, dans notre mentalité collective, par la lutte contre le travail des enfants au XIXème siècle en Europe. Entre les « abolitionnistes » et les « régulationnistes », la discussion est vive.

L’approche de la mondialisation par infanticide sidère et ouvre la pensée en même temps. Jacques Dayan explore cette réalité en dehors du scandale des faits divers : la majorité des infanticides ne seraient pas d’abord le fait de troubles psychiatriques. A partir de l’analyse des mentalités, de l’histoire, du droit et des habitudes locales, l’auteur présente avec tact et scientificité l’attachement maternel à l’enfant comme le résultat des attentes sociales autour du statut de la femme. On apprend que, dans les pays où la valorisation de la mère passe par avoir un garçon, la généralisation de l’échographie chez les femmes enceintes  a diminué l’infanticide des bébés filles en augmentant l’avortement.

Ema Ponce de Léon évoque avec précision la clinique des mères adolescentes dont le nombre est corrélé avec la précarité et la violence sociale ; elle déconstruit certaines idées préconçues et met en évidence l’importance de l’approche psychodynamique par rapport au contexte.

En régime mondialisé, il est utile de parler plusieurs langues, et pas seulement l’anglais. Jean-Pierre Bourgeois nous entraîne dans un texte de neurosciences sur les flux synaptiques qui entrent en résonnance avec l’environnement, l’épigénèse, comme on dit. Si l’on accepte de lire presque couramment la langue neuroscientifique, la notion de « cerveau social » apparaît sous nos yeux comme une quasi réalité. Avec en sus les commentaires de Joëlle Rochette sur le lien entre la recherche en neurosciences et la psychanalyse : les connaissances sur la dyade mère-enfant s’enrichissent et nous entraînent dans une dynamique transformationnelle où s’éclaire la notion si importante d’être dérangé par celui qui a besoin d’une symbolisation humanisante.

L’ouverture sur une « clinique de la Mondialité », plus sur le versant de la mondialisation que sur celui de la globalisation, est définie par Daniel Derivois comme : « une disposition d’esprit dans laquelle le clinicien se préoccupe de penser le sujet singulier dans le monde et en même temps de repérer le mondial/global dans les moindres expressions du sujet singulier ». De ce point de vue, on peut dire qu’un patient africain en Europe n’est pas davantage en situation interculturelle qu’un patient européen dit « de souche » qu’il rencontre à l’école, dans un foyer, en prison ou dans la rue. En effet, la notion de migration (géographique, culturelle, temporelle…) devient la métaphore de nos transformations identitaires : dans la mondialisation, nous devenons tous des migrants[3]. Mais cette notion ne va pas de soi. Amélie Schaffer illustre avec délicatesse cette difficulté dans le cadre du travail humanitaire au Rwanda : combien les professionnels ont besoin de construire une culture commune dans laquelle les « expatriés » reconnaîtraient leur position interculturelle par rapport aux « locaux », avec par conséquent une compréhension non plaquée, en recherche.

On lira avec profit le texte très circonstancié de Catherine Wihtol de Wenden sur les migrations internationales, moins approximatif que lorsque le sujet est abordé dans une élection présidentielle… Nous avons tellement besoin de comprendre les réalités migratoires qui travaillent partout dans le monde les notions de frontière, de citoyenneté, d’identité.

L’enjeu d’une approche du contexte mondial/global est de mettre en commun nos connaissances et nos expériences dans le but de contribuer à faire émerger la face liante du processus de mondialisation, en antidote de sa force atomisante où l'homme n'a guère que trois options : l'hédonisme désenchanté, l'isolement ou la guerre de tous contre tous. Il ne s’agit pas seulement de l’avenir de la planète mais de ceux qui l’habitent : à quoi servirait de sauver la planète si disparaissaient les conditions d’une écologie viable du lien social ?

L’homme, un animal social, disait Aristote : oui, une espèce qui doit se protéger. 

Notes de bas de page

[1] Boucher, M-H. (2005). La globalisation. Introduction à l’économie du nouveau monde. Pearson

[2] Organisation de Coopération et de Développement Économiques

[3] Métraux, J.C. (2011). La migration comme métaphore. Ed. La Dispute.

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