De la paillasse au divan - Commentaires à partir du texte de Jean-Pierre Bourgeois

Joëlle Rochette-Guglielmi, Maître de Confèrence associée, Psychanalyste SPP

Discussion du texte de Jean Pierre Bourgeois

De la paillasse au divan ou la trajectoire neuropsychanalytique

Le texte de J.P Bourgeois appelle quelques commentaires de néophyte que je vais développer ici dans un pêle-mêle qui tente de croiser la question scientifique avec celle de l’inconscient et du socius. Je cite votre résumé

« Le cortex cérébral du nouveau-né humain produit des dizaines, voire des centaines, de millions de synapses, à chaque seconde. Ce “big bang” synaptique, commencé vers 2,5 mois avant la naissance, est très robuste au début car gouverné par des gènes insensibles à l’environnement. Avant la naissance ces réseaux synaptiques, encore immatures mais déjà parcourus par une activité spontanée, deviennent capables de propager aussi des activités évoquées par l’environnement. De nouveaux gènes codent alors pour des protéines synaptiques ouvrant des périodes critiques d’hypersensibilité des réseaux à cet environnement. Cette synaptogenèse intense va se prolonger jusqu’à la 3ème année postnatale, et sera suivie d’autres vagues de synaptogenèses se succédant jusqu’à la fin de la puberté et au delà pour les fonctions cognitives supérieures. Des déprivations précoces expérimentales induisent des altérations synaptiques visibles jusque dans la vie adulte. Les périodes critiques au cours des synaptogenèses ouvrent l’inscription épigénétique de l’histoire de l’individu dans l’affinage des formes et des fonctions de ses neurones. Cette ouverture épigénétique, maximale dans le cerveau humain, est la source de notre très grande adaptibilité cognitive, de notre créativité, mais aussi de nos fragilités. Elle nous offre désormais aussi une palette de solutions thérapeutiques. »

Les synapses ont un inconscient !

On est frappé par le langage imagé de l’article et par la profusion de métaphores qui l’émaille et qui stimule notre associativité. Je cite entre autre : « les modèles d’états synaptiques discrets, ou en continuum, la métaplasticité synaptique, plus loin des synapses silencieuses seraient «muettes» ou «murmurantes». Plus loin elles se révèlent « déprimées » ce qui les distingue, dites-vous, des synapses actives. Du big bang, aux vagues synaptiques, tout cela régulé par des périodes critiques !                                                   

Quelles histoires !

On pense, dans le désordre, aux coïncidences entre les termes de la psychanalyse et ceux des neurosciences (phénomènes réentrants et mécanismes de conscience autoréflexive, ARN messager et pulsion messagère, apoptose et pulsion de mort, associativité et groupe de neurones, frayages, processus primaires et secondaires et structure hiérarchique du cerveau etc.)

Les crises scientifiques développementales !

Les sciences du vivant sont toutes finalement traversées en même temps ou avec peu d’écart par ce qu’on pourrait appeler des sauts qualitatifs ou bien des crises développementales ou crise de croissance. Je prends un exemple : celui de la phase anobjectale du bébé humain, d’un autisme normal où le bébé serait un isolat défendu par Mahler et qui a construit toute la psychologie précoce jusqu’à il y a peu. A l’aune des travaux directs sur le bébé, nous avons avancé considérablement et ceci en quelques décennies seulement –et on doit rendre hommage aux expérimentalistes et à leurs paradigmes qui servent maintenant de référence (imitations, procédures de « still face », référence sociale, falaise artificielle, théorie de l’esprit avec les marionnettes Sally et Ann, etc.). Au delà de la démonstration « pédagogique », ce sont de formidables « situations établies » (cf. Winnicott et son observation des bébés dans des situations établies comme le jeu de la spatule instauré par ce pédiatre de génie pour mettre en exergue les étapes chez le bébé des processus d’individuation/attachement), setting qui permettent une relative reproductibilité du modèle donc un système de validation de nos hypothèses.

Bébé acortical ?

Freud relève déjà « la faiblesse des capacités de synthèse du moi » du sujet-bébé, le besoin vital d’un autre régulateur de soi, et par extension l’importance de ses expériences précoces « qui se conservent toutes ». Mais il a fallut cinquante ans pour passer de l’anobjectalité du bébé, du stade anobjectal et de la position autistique normale malherienne à l’intersujectivité primaire avec l’idée d’un autre virtuel, d’un Soi-noyau existant dès les périodes les plus précoces. La position tenable entre ces deux bornes est la conception d’un psychisme en îlot, d’un kaléidoscope d’états mentaux oscillant entre des moments d’attention et des états de chaos. Le terme de « nébuleuse intersubjective » (M. David) rend bien compte de cet état changeant du bébé. Brazelton met en évidence la fluctuation des états de vigilance du nouveau-né et le saut qualitatif qui se produit lorsque, de par la maturation neurologique, celui-ci est moins soumis aux fluctuations attentionnelles. Des champs différents, tels les neurosciences et la psychanalyse sont donc traversés par des antagonismes proches. Ce débat passionné révèle une très forte charge émotionnelle et pulsionnelle collective autour du nouveau-né. Citons, à titre d’illustration, la polémique tenue dans un numéro de la très sérieuse revue Enfance[1] : le fonctionnement du cerveau du nouveau né est-il a-cortical , thèse défendue par le canadien Braun, ou bien fait-il déjà intervenir les zones du cortex caractéristiques du développement adulte ? Une position de raison amène l’idée « d’îlot de corticalité ». On y reconnaît quelque chose de notre propre évolution en psychanalyse. Suggérons que, quand un débat se dichotomise ainsi, proposant une découpe mal taillée de la vie psychique à cette époque du précoce, voire de l’ultra précoce, il révèle une impasse conceptuelle.

Et les fantasmes bordel !

Les fantasmes sont à la vie psychique ce que la tendresse est à la vie affective. Ils nous rendent indulgents avec nous mêmes et les autres. Les fantasmes originaires (castration, différences des sexes, séduction) sont le traitement de nos parties infantiles et le moteur de nos investigations scientifiques et phylogénétiques.

L’approche complémentariste : un positionnement épistémologique organisateur

Nous nous rapportons à Devereux (1972), qui a appliqué ce concept à l’ethnopsychanalyse et que l’on peut facilement étendre à la psychiatrie sociale telle que la défend Jean Furtos. Pour Devreux, le complémentarisme n’est pas une « théorie », mais une généralisation méthodologique. Le complémentarisme n’exclut aucune méthode, aucune théorie valable – il les coordonne. C’est « une pluridisciplinarité non fusionnante, et « non simultanée » : celle du double discours obligatoire ». C’est une position qui nous semble nécessaire. Ces deux discours, obligatoires, non simultanés, et complémentaires, peuvent être tenus « grâce au décentrage qui permet de prendre successivement deux places différentes par rapport à l’objet sans les réduire l’une à l’autre et sans les confondre » (Moro, 2003).

Car un fait brut n’appartient d’emblée ni au domaine de la sociologie, ni à celui de la psychologie. Ce n’est que par son explication (dans le cadre de l’une ou l’autre de ces deux sciences) que le fait brut se transforme en donnée, soit psychologique, soit sociologique.

La transformation de l’autre au cœur de la vie psychique

 

Le bébé agent causal des états mentaux de l’autre : une base pour la conception de l’intersubjectivité

L’idée est que le bébé est un « saisisseur » d’états mentaux maternels animé par un projet transformationnel et que la principale cause de détresse occasionnée par le « Still face » et d’autres désynchronisations, est la perte de l’action sur l’état mental de l’autre. En ce sens, le bébé est sans doute programmé pour saisir, tenir, avoir la main sur, forme prototypique de la pulsion « en emprise »

Le travail de « proto-conversation » présent dès six semaines dans cette conversation amoureuse entre mère et bébé, et génératrice du mouvement élationnel de base (Rochette, 2007) est un processus psychique fondateur où le bébé fait l’expérience de « se sentir senti », de se sentir perçu comme sujet par l’autre mais aussi d’éprouver très précocement sa capacité à modifier les états mentaux de l’autre. Nous allons voir par l’observation fine de ce moment que la production concomitante d’une expression émotionnelle ajustée chez l'adulte suscite chez le bébé l'expérience d'être causalement efficace (Rochette-Guglielmi, 2011) dans la production du comportement réfléchissant de l'adulte. Cet aspect encore peu développé est de mon point de vue un point clef des possibilités de changement dans la cure. Modifier l’état mental de l’analyste, provoquer un saut qualitatif de l’écoute est un moment mutatif où le patient à l’instar du bébé protoconversant, reprend la main sur son fonctionnement psychique.[2]

Le paradigme du « miroir qui indique qu’il fait le miroir » ou « du bébé agent de la transformation des états mentaux d’autrui » (Gergely et Watson 1999)[1] est tout à fait probant dans la problématique de la différenciation précoce soi/autrui et de la question centrale pour la vie psychique de se percevoir très tôt comme agent du changement des états mentaux d’autrui, changement qui renseigne le bébé sur ce que Christophe Bollas appelle l’objet transformationnel ou plutôt le processus transformationnel. En voici le principe : voici une situation banale où un bébé pleure et se désorganise, les pleurs vont crescendo et la mère imite les mimiques de détresse. Question : comment le bébé perçoit-il que cet affect est bien la réflexion du sien, et non un affect indépendant de déplaisir de la mère ? Gergely suggère qu'un marqueur, présent dans l'imitation adulte, rend lisible la fonction de cette dernière ; ce marqueur consiste dans l'exagération de l'expression de l'émotion dans l'imitation parentale, exagération qui est également présente dans le répertoire du jeu de faire semblant. Ce marqueur pourrait ainsi être à l'origine du processus de découplage entre le vécu subjectif du bébé et une scène plus généralisable. La "parade émotionnelle" devient alors beaucoup plus captivante que l’événement lui même plaçant l’intersubjectivité et le partage d’états mentaux au cœur de la vie psychique affective et cognitive. Le terme d'échange en miroir ou d'échange "réfléchissant" est trompeur, car l'imitation parentale ne se présente justement pas comme la réflexion exacte de l'émotion imitée. Il semble que, dès deux ou trois mois, les bébés détectent préférentiellement les présentations affectives réfléchissantes qui ne correspondent qu'approximativement aux productions propres. La production concomitante de l'expression émotionnelle chez l'adulte suscite chez le bébé l'expérience essentielle d'être causalement efficace dans la production du comportement réfléchissant de l'adulte. Pour notre part, nous avançons une autre hypothèse : c’est l’arrêt de l’imitation mimétique qui « surprend » le bébé et le décentre d’une expression autocentrée de détresse, de type autostimulation, pour accéder à une forme messagère de cette expression. Une vidéo très surprenante de J. Nadel nous a d’ailleurs fait penser à cela. Voici la scène : J. Nadel imite de très prêt un enfant autiste d’une dizaine d’année, celui ci est très autocentré avec de nombreuses stéréotypies et peu d’adresses à l’interlocuteur si ce n’est de bref regards latéraux en direction de J. Nadel. Le moment-clef est comme une enclave intersubjective. Brièvement, on a l’impression que ce garçon s’interroge sur l’intention de l’autre et ses possibles pensées. Un court moment, on perçoit chez l’enfant un regard interrogateur, « un goût de l’autre » qui ne dure pas. Nous avons développé ailleurs l’importance de la « compréhension mutuelle » (Freud, 1895) asymétrique et transmodale dans la construction du self (Rochette, 2011). Les prises en charge thérapeutiques avec des dyades où les mères présentent des troubles narcissiques identitaires, borderline ou psychotiques montrent la difficulté de ces mères à opérer ce saut qualitatif entre imitation imitative et imitation mutative, cette dernière étant une forme d’altruisme au service du bébé qui nécessite une assise identitaire suffisante. Ce constat in vivo de la disposition quasi phylogénétique du bébé à exercer une prise active sur son environnement, prise dont le succès dépend finalement de la possibilité de modifier l’autre et de se sentir l’agent du déroulement de la scène, ouvre des hypothèses majeures sur la construction du self. Deux remarques : les travaux sur l’agentivité notamment sur le défaut d’attribution chez les patients schizophrènes (Jeannerod, Georgieff) sont sans doute des illustrations diachroniques (et encore trop peu reliées aux aléas de la conversation primitive) de l’hypothèse de Gergely. Dans un autre champ, les recherches à visée préventive sur « le troisième temps de la pulsion »[1] chez le bébé autour de 5 mois (M.C Laznick) ont ouvert, à travers le paradigme de l’autisme, la réflexion sur ce temps essentiel de « fausse » passivation où le bébé se fait manger, chatouiller et s’offre activement au plaisir intersubjectif partagé avec l’autre. Les processus de subjectivation dépendent de la réussite ou du ratage de ce temps de « la pulsion invoquante », en fait de l’exercice des capacités transformationnelles du bébé sur son environnement et sur les états mentaux de l’autre donneur de soin. Ces observations sont à relier avec le formant en emprise de la pulsion que décrit Paul Denis.

Des faits « biologiques » !

Les neurosciences du développement reformulent le principe psychanalytique (avec Bion notamment) d’une action transformatrice exercée par le psychisme parental, ainsi que par le langage et la culture, sur le psychisme de l’enfant ; elles donnent à cette action des bases biologiques et cognitives autant que psychologiques et culturelles. On est en droit de faire l’hypothèse d’une influence objective du psychisme parental sur l’organisation de celui de l’enfant : il est littéralement un agent du développement psychique et cérébral de l’enfant. Cette influence repose sur l’anticipation de la vie mentale de l’enfant et l’attribution d’intentionnalité à ses conduites, sur la connaissance empathique et donc la représentation (reconstruite à partir de d’indices comportementaux et contextuels) de ce fonctionnement, enfin sur les réponses données aux conduites de l’enfant Le développement de l’enfant nécessite qu’on prête à celui-ci une vie psychique, qu’on interprète ses conduites, qu’on réponde à celles-ci et qu’on partage avec lui une vie psychique co-construite. Par cette activité empathique de compréhension et d’interprétation, d’attribution d’intentionnalité dans un monde de représentations mentales partagées, l’activité psychique de l’adulte inscrit par ses réponses les actes et états mentaux de l’enfant dans un tissu de représentations de nature narrative, ce qui modifie en retour la vie psychique de l’enfant. Cette fonction de sémantisation et de narration est un facteur du développement : de ce point de vue, le langage et la communication intentionnelle sont moins les conséquences du développement que ses organisateurs, moins les produits du développement que leur agent. Les interactions entre le bébé et son environnement humain exercent une influence non seulement sur le développement fonctionnel du cerveau, mais probablement aussi sur son développement structural (comme le montrent les études des conséquences des carences précoces) et sont une condition de son développement neurobiologique. Les effets objectifs de l’environnement relationnel sur le développement neurobiologique et notamment du « cerveau social », restent cependant peu connus même si se développe une « neurobiologie relationnelle », avec par exemple les travaux de Siegel (1999) ou de Shore (2000).

Les effets du trauma relationnel sur le développement cérébral

Schore retient de l’enseignement de Bowlby, à la croisée de la biologie et de la psychanalyse développementale, deux hypothèses fondamentales : 1/. la relation dite d’attachement joue directement sur « la capacité à gérer le stress », 2/. l’existence d’un « système de contrôle » situé dans le cerveau de l’enfant sert à réguler les fonctions de l’attachement. Comme le voit Schore, « l’attachement est plus que le comportement manifeste, il est interne, en construction dans le système nerveux, et résulte de l’expérience de l’enfant dans ses transactions avec la mère ».

Le pré requis à sa théorie du trauma, élaborée à la fin des années 90, était de confirmer qu’il existait bien des états d’attachement transactionnels de synchronie affective. Ces états – positifs ou négatifs – étant régulés de façon interactive par la personne dispensant les soins maternels à l’enfant.

Les neurosciences du développement reformulent en effet le principe psychanalytique (avec Bion notamment) d’une action transformatrice exercée par le psychisme parental sur le psychisme de l’enfant. 

Cette influence repose sur l’anticipation de la vie mentale de l’enfant et l’attribution d’intentionnalité à ses conduites, sur la connaissance empathique et donc la représentation de ce fonctionnement, enfin sur les réponses données aux conduites de l’enfant (mirroring, echoïsation). Les interactions entre le bébé et son environnement humain exercent une influence non seulement sur le développement fonctionnel du cerveau, mais probablement aussi sur son développement structural (comme le montrent les études des conséquences des carences précoces). Elles sont une condition de son développement neurobiologique. Les effets objectifs de l’environnement relationnel sur le développement neurobiologique et notamment du « cerveau social », restent cependant peu connus même si se développe une « neurobiologie interpersonnelle », avec par exemple les travaux de Siegel (1999) ou de Shore (2001). Par cette activité empathique de compréhension et d’interprétation, d’attribution d’intentionnalité dans un monde de représentations mentales partagées, l’activité psychique de l’adulte inscrit par ses réponses les actes et états mentaux de l’enfant dans un tissu de représentations de nature sensorielle et narrative, ce qui modifie en retour la vie psychique de l’enfant.

Epigénétique et transmission : le type de maternage déterminant pour la résistance au stress

Les recherches sur les modèles animaux montrent des découvertes saisissantes. Suomi, (cité par M. Robert, 2008) montre que le gène codant pour la protéine de transport de la sérotonine existe en version courte ou longue.

Chez les macaques, soit les comportements maternels tendent à protéger les très jeunes petits de l’intrusion des mâles violents (dans ce cas les petits sont moins stressés et développent des conduites d’apaisement et d’exploration), soit l’élevage se passe dans un contexte de peur et de désorganisation permanente et les individus élevés dans de telles conditions deviennent plus sensibles au stress et moins résistants. Il suffit donc d’une génération pour modifier ce gène et c’est l’interaction précoce avec la mère, et non la transmission héréditaire, qui fera que le nourrisson macaque aura la version longue du gène, donc plus de sérotonine dans le sang, et par conséquent une agressivité, une dépressivité moindres. Ce gène existe aussi sous ces deux versions chez l’homme, il est donc probable que le bébé humain a aussi une version courte ou longue de ce gène selon la manière dont sa mère aura pris soin de lui.

L’espace dyadique primaire : une cogénèse multimodale asymétrique entre mère et bébé

Mes recherches [3] m’ont conduite à proposer un modèle du lien mère-bébé qui tient compte des avancées scientifiques récentes.

Socle initial de l’instauration des liens, le post-partum immédiat recèle les fondements de ce que Laplanche à appelé la situation anthropologique fondamentale, tant pour le bébé que pour la mère et le père et que pour le socius.

La matrice de la vie psychique subordonnée à « l’espace dyadique fondamental » procède de la complexe alchimie entre la tessiture de l’investissement maternel et le tempérament et les capacités de régulation originale du bébé, sans négliger la structure en abyme qui encadre le maternage. A travers les vicissitudes de cette construction - relevant parfois « d’un malaise contemporain dans la culture périnatale » - je fais référence à la fonction régulatrice des rituels (relayés par les dispositifs de soins périnataux actuels) qui offrent une scansion, et au travail psychique de l’enfantement. La communication dyadique entre mère et bébé, dont le point d’orgue précoce se situe vers deux mois avec les premières protoconversations, est abordée comme une co-genèse transmodale et asymétrique complexe, à l’aide des théories psychanalytiques, mais aussi de l’évocation –complémentariste- d’autres champs épistémiques comme la théorie de l’attachement, l’approche développementale et des neurosciences.

Le nouveau né et sa mère co-construisent une relation, et le self du bébé se développe au sein de cette matrice relationnelle. Cette structure peut être endommagée en l’absence de résonance maternelle empathique. Allan Schore s’est imposé au premier plan de la scène en résumant un grand nombre de recherches concernant les trois premières années de la vie. Ces conclusions empiriques indiquent que la communication entre un enfant et la personne qui prend soin de lui (le plus souvent sa mère) est essentiellement une communication cerveau droit – cerveau droit. Il a montré qu’il existe une période critique, vers l’âge de trois ou quatre mois, alors que l’enfant s’engage dans des regards mutuels prolongés. C’est durant ces échanges que la mère aide l’enfant à réguler ses affects, ce qui produit des changements au niveau de sa structure cérébrale, essentiellement dans la région occipitale du cortex cérébral. Dans cette praxis du maternage, sous tendu par toute sa vie fantasmatique, la mère apaise son bébé surstimulé, ou bien elle le rend actif en lui souriant, en lui parlant, en le chatouillant. Pendant ces quelques premiers mois de la vie, alors que l’enfant est impliqué dans des expériences relationnelles permanentes, le cortex frontal orbital se développe, impliqué dans des communications entre les trois cerveaux, reptilien, limbique et cortico-frontal. Le système limbique du très jeune enfant fonctionne en boucle ouverte : il n’est pas capable d’autorégulation et nécessite la présence de l’autre.

Une neurobiologie du fait culturel et de l’organisation du socius ?

Peut-on imaginer alors de passer d’une neurobiologie du lien interpersonnel à une neurobiologie de la culture ?

Les transmissions inter et transgénérationnelles qui ont été l’objet de toute un psychanalyse groupale et familiale (avec en France entre autres, Guyotat, Eiguer, Ruffiot et Lebovici) est aussi renseignée par de nouvelles découvertes.

Je cite, à titre d’exemple déjà ancien mais intéressante - à l’aune des nouvelles connaissances - l’expérience princeps de Martha McClintock, publié en 1971 dans la revue Nature. Cette recherche pionnière, menée dans un internat de jeunes filles, mesurait, au terme d'une observation longitudinale, la synchronisation progressive des cycles ovariens des pensionnaires. En 1998, soit près de trente ans après son premier article sur le sujet, McClintock revient sur le mécanisme de cette synchronisation dont les agents, qu'on sait volatils ne sont pas, à ce jour, exhaustivement identifiés. Oscillateurs couplés, mécanismes neurobiologiques de mise en phase ? Ce sujet qui concerne l'infrastructure d’un mimétisme social touche aux mécanismes les plus profonds de l'organisation sociale et de la transmission culturelle. En effet : que le mode de communication soit chimique, sonore ou sémantique, il n'y a pas de groupement, d'association, de société sans coordination. Ce phénomène est d'ailleurs observable au niveau cellulaire : il concerne les neurones, les myocytes ou les cellules musculaires.

La respiration, la sécrétion de l'insuline ou la pulsation cardiaque sont ainsi passibles de phénomènes de résonance électrophysiologique.

Bibliographie

Nadel, J.; Potier, C. (2002). Imiter et être imité dans le développement de l’intentionnalité. In J. Nadel et J. Decety (dir.), Imiter pour découvrir l’humain, Paris, Puf.

Rochette J. (2005). Le temps du post-partum immédiat, une clinique du « qui-vive » et de l’après coup. Neuropsychiatrie de l'enfant et de l’adolescent ; 53, p.11-18.

Rochette, J. (2008). Précarité et périnatalité précoce : quarante jours pour transformer le désordre aléatoire en « chaos organisé ». In J. Furtos (dir), Clinique de la précarité, Genève, Elsevier-Masson.

Rochette-Guglielmi, J. (2011). La création de l’espace dyadique fondamental : un, deux, trois, « Soleil » ! Variations sur le « soi–reflet ». In Féminin, Masculin, Bébé (dir) M. Dugnat, Toulouse, Erès. 

Rochette-Guglielmi, J. (2011). Figure, Figuration, défiguration : « Les joues rouges » ou la transmission de la honte, Topique, 116, p.139-155.

Robert M. (2007). La neuropsychanalyse dans le texte. Congrès 2006, « Amour et désir dans l'attachement », Société internationale de neuro-psychanalyse, Revue française de psychanalyse. 2007/2 Vol. 71, p.545-55.

Schore, A.N. (2001). The affects of early relational trauma on right brain development, affect regulation, and infant mental health. In Infant Mental Health Journal, 22, p.1-2.

Siegel, D.J. (1999). The developing mind : how relation the brain interact to? Who we are. New York, Guilford.

Siegel DJ. (2001). Toward an interpersonal neurobiology of the developing mind: attachment, ‘mindsight' and neural integration. In Infant Mental Health Journal; 22, p.67–96.

Notes de bas de page

[1] Soussignan R., Corticalité ou a-corticalité fonctionnelle chez le nouveau-né humain ?, Enfance 2003/4, Volume 55, pp. 337-357.

[2] J’ai détaillé ce mécanisme dans un article « Figure, Figuration, Défiguration : « Les joues rouges » ou la transmission de la honte » Topique, 2011 où l’explication impliquée de l’analyste « déverrouille » pour une patiente enferrée dans la honte, l’accès à un traitement intersubjectif de cet affect resté engrammé sous forme de traces somatiques.

[3] Voir ma Thèse «  La construction de l’espace dyadique primaire : de la ritualité périnatale à une sémiologie des psychopathologies précoces » dir. R ; Roussillon et les articles cités en références.

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